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Légendaire

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En dépit de l'hiver glacial qui frappait le pays, il avait beaucoup trop chaud. Il n'y avait rien d'autre à voir que des rochers couverts de neige. Partout, à perte de vue, des rochers. Il avait mal aux jambes, il était fatigué, il sentait qu'il allait de nouveau s'endormir, il voulait rentrer à la maison. Mais il n'avait plus de maison. Plus depuis l'incendie. Les événements qu'il avait traversés cette année l'avaient durement éprouvé. Il avait parfois encore un peu mal là où il s'était brûlé quand le pompier l'avait sorti de l'immeuble. On l'avait emmené à l'hôpital où on l'avait examiné. On lui avait mis un masque sur la figure parce qu'il avait respiré trop de fumée. Un pope était venu lui parler, mais il avait été désorienté par l'afflux d'oxygène et il ne se souvenait pas bien de ce qu'il avait voulu lui dire. Des bribes de souvenirs lui étaient revenus par la suite, il lui avait semblé que l'homme était un peu en colère, pourtant il n'y était pour rien. Il avait senti comme parfois l'odeur bizarre monter du logement d'en-dessous. Papa disait parfois, et toujours à voix basse quand il pensait que les enfants ne l'écoutaient pas, que le fils de madame Metaxas n'était qu'un drogué. Il avait souvent le regard dans le vide, et quand ce n'était pas le cas, il allait dépenser sa petite pension d'ancien combattant chez monsieur Pyrhos. Il paraît que d'autres gens étaient venus le voir, mais il ne s'en souvenait pas. Maman avait perdu sa famille quand Thessalonique avait été vidée de ses juifs en 1943. C'était l'instituteur de son frère qui l'avait cachée dans sa cave, jusqu'à la fin de la guerre et elle lui avait donné son prénom pour ne pas l'oublier. Papa quant à lui, était fâché avec les siens. Ils n'étaient allés qu'une seule fois dans son village natal, pour les funérailles d'une grand-mère qu'il n'avait jamais connue. Celui qu'on lui avait présenté comme étant son grand-père ne le regarda pas vraiment et se disputa avec Papa. Lui et ses deux autres fils avaient traité Papa de bolchevik et de honte pour la famille. Ils étaient immédiatement rentrés en prenant l'autocar. Maman avait pleuré pendant tout le voyage et Papa n'avait pas cessé de rouspéter. Il avait eu l'air triste. Il avait eu deux sœurs, Klio, qui était morte quand elle avait deux ans, et Pénélope. Maintenant il n'en avait plus aucune...

Quand il put respirer tout seul, des policiers vinrent lui poser des questions sur ce qui s'était passé. Ils n'avaient pas l'air très intéressés. C'était eux qui lui avaient appris qu'il était le seul survivant de la famille. L'un d'entre eux avait ajouté qu'il y avait toujours au moins un cafard à survivre aux incendies. Maman détestait les cafards. Comme personne ne pouvait ou ne voulait s'occuper de lui, on l'avait amené dans un orphelinat. Le directeur avait l'air méchant et lui avait reproché d'arriver en pyjama. C'était pas de sa faute si le feu avait commencé en pleine nuit. Il avait dit aussi que c'était un fils de communiste et qu'on en tirerait rien de bon. D'autres enfants comme lui étaient là. Des orphelins abandonnés par leurs parents, ou dont ceux-ci étaient trop pauvres pour s'occuper, des enfants d'opposants dont les parents avaient été emprisonnés dans les îles. Ceux-ci étaient assez nombreux, aux dires du personnel. N'ayant rien pu amener avec lui, il échappa d'abord aux petites terreurs de l'établissement qui envisageaient de lui voler ses biens. Mais ils se vengèrent bien vite en lui cassant la figure au bout d'une semaine. Ne pouvant pas vraiment compter sur les adultes présents, ni sur les autres orphelins le laissant se faire harceler, il fallut apprendre à se taire et à serrer les dents. Il était bon en classe, mais ce n'était pas une qualité bien utile en ces lieux. Au contraire, ici on valorisait plutôt le savoir-faire manuel car on considérait que les orphelins n'étaient que des délinquants en puissance et qu'il fallait les surveiller en permanence et les punir à la moindre rébellion. De toute façon Maman lui avait appris à lire très tôt, et Papa lui apprenait un peu la musique, il avait donc un niveau plutôt meilleur que ce qu'attendait le maître d'une classe de mauvaises graines. Il ne fallut cependant que trois mois pour qu'il soit adopté.

Le directeur le fit appeler un jour, et quand il arriva dans son bureau, il y avait deux autres hommes. L'un d'entre eux était grand, mince et avait l'air très peu aimable ; l'autre était un homme barbu plus âgé et corpulent et avait un bandeau sur l'œil. Ils ne firent pas vraiment attention à lui, et continuèrent à parler entre eux. Il avait eu l'impression que le directeur était anxieux et que le grand type se retenait de frapper le barbu. Ce dernier souriait beaucoup, mais ça ne mettait absolument pas les deux autres à l'aise, bien au contraire. Il crut comprendre qu'on l'emmènerait dans un genre de monastère. Papa lui avait dit un jour qu'on y trouvait des peintures magnifiques, mais qu'on y traitait les enfants à la dure. Il n'avait pas vraiment envie d'y aller, en fait, mais quelque chose lui disait qu'on ne le consulterait pas. Le directeur finit par lui faire signe de s'approcher, ce qu'il fit.

- Tu vas désormais accompagner ce monsieur, qui est devenu ton tuteur légal, et qui gère un... centre d'apprentissage. Tu vas partir avec lui, faire ce qu'il te dira, et j'espère que tu ne deviendras pas un voleur ou un communiste, si tant est qu'il y ait une différence. Vu que tu n'as pas d'affaires à emporter, on va te donner un manteau de voyage et des bottes, puisque nous sommes malgré tout encore en hiver et que certaines routes sont bloquées par la neige. N'oublie pas de chérir la nation hellène et ce qu'elle a fait pour toi jusqu'à maintenant. Va en paix, mon enfant.

Le directeur et l'autre homme se levèrent et les accompagnèrent jusqu'à la porte où une employée avait apporté bottes et manteau. Alors qu'il finissait de boutonner ce dernier, l'autre homme lui posa la main sur l'épaule.

- Petit, je te le demande par acquis de conscience : veux-tu vraiment accompagner cet homme ?
- Son avis importe peu. Et puis il en apprendra toujours plus que ce que vous lui auriez montré dans l'EON.
- Comment osez-vous ? Je suis...
- Vous êtes un rien du tout. Vous êtes un fonctionnaire du ministère de la Jeunesse. On vous a bien expliqué qui je suis et pour qui je viens. Votre gouvernement corrompu souhaite maintenir de bonnes relations avec nous, tout le reste est sans importance. Moi, je sers des maîtres plus nobles que les vôtres, alors ne montez pas sur vos grands chevaux.

Le fonctionnaire serra les dents mais ne répondit pas. Son interlocuteur tendit la main au petit garçon et lui fit signe qu'il était temps d'y aller. Ils sortirent donc sans demander leur reste.

- Vous êtes jeune, mais vous devriez apprendre à faire attention à qui vous parlez.
- Je ne comprends pas comment le gouvernement peut se laisser dicter sa conduite par une bande de païens agressifs et méprisants !
- Pour la même raison qui fait que les Tchécoslovaques n'ont pas combattu les Russes et leurs alliés il n'y a pas si longtemps. Parce qu'ils savaient qu'ils ne pouvaient gagner.

Le fonctionnaire sembla abattu.

- On dit qu'aucun de ces enfants ne revient jamais de là-bas...
- On le dit. Mais rien ne prouve qu'ils en meurent.
- Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
- Ils ne viennent pas chercher de nouvelles têtes si souvent que ça. Donc c'est que les enfants survivent tant bien que mal.

L'homme et l'enfant marchaient dans la rue et se rendaient vers la gare. En dépit de la surveillance policière, personne ne les contrôla alors qu'ils montaient dans l'express Thessalonique-Pirée. L'enfant n'avait pris le train qu'une seule fois auparavant et était un peu inquiet. Son compagnon, lui, semblait totalement indifférent.

- Tu as mangé, ce matin ?
- O... oui.
- Bon, alors on descendra à Afidnes et on mangera quelque chose avant de continuer. Dors un peu en attendant, parce qu'on aura pas mal de marche après.

L'enfant resta regarder le paysage pendant quelques temps, mais cela lui parut particulièrement ennuyeux et il se blottit contre la paroi du wagon avant de plonger dans une somnolence accompagnée par le balancement des wagons, parfois mise à mal par quelque ralentissement un peu brutal. L'homme le tira de son sommeil en lui secouant l'épaule.

- On ne va pas tarder à arriver. Suis-moi.

Ils se dirigèrent vers la porte du wagon et attendirent l'arrivée en gare. Le quai était désert et partiellement recouvert de neige fondue. Il faisait froid, mais le ciel était assez dégagé, offrant une belle lumière. L'homme ne perdit pas de temps et se dirigea vers la sortie, talonné par l'enfant qui boîtillait.

- Tu t'es fait mal ?
- C'est les bottes. Elles sont trop serrées.
- Ah. Tu t'y feras. Pas le choix, de toute façon.

Ils se dirigèrent vers une petite auberge et y prirent un solide repas de friands. Puis, ils repartirent à pied. L'enfant demanda à son guide s'il devraient marcher longtemps, et ce dernier lui répondit que ça dépendrait de son endurance. Ils marchèrent plusieurs heures, le terrain devenant de plus en plus accidenté alors qu'ils se rapprochaient d'une chaîne de montagne. Celle-ci était presque entièrement recouverte par la forêt, et ils ne traversaient plus que de rares villages ou hameaux. Alors qu'ils faisaient une pause, un groupe de cerfs passa un peu plus loin, certain de ne pas être inquiétés.

- Ah, c'est Artémis qui nous signale qu'elle chasse dans les parages. Gare à ne pas la surprendre en pleine baignade, sinon...

L'enfant observa les animaux avec étonnement, car ils étaient rares en Grèce. Une fois qu'ils eurent passé leur chemin, il reprit sa route en compagnie de l'homme. La fatigue commençait à se faire sentir, mais il n'osa pas lui en faire part, d'autant plus qu'il ignorait s'ils en avaient encore pour longtemps. Ils contournèrent le flanc d'une montagne, que l'homme lui apprit être le mont Parnès, par le Sud et quittèrent le chemin qu'ils suivaient pour se diriger vers d'autres hauteurs en passant à travers la forêt. La nuit allait tomber vite et la température baissait tout aussi vite. Quelques ruisseaux de forêt avaient des petits blocs de glace qui n'avaient pas fondu de la journée. Lorsque la neige commença à tomber, l'enfant s'inquiéta et demanda s'ils dormiraient à la belle étoile. L'homme lui répondit que non, sauf s'il tenait à mourir gelé, et lui conseilla de ne pas parler pour ne pas se fatiguer. Le silence était angoissant, et la faible lueur faisait surgir des créatures imaginaires à chaque branche d'arbre. Des ours devaient fréquenter l'endroit car ils croisèrent des troncs d'arbres endommagés, comme si une créature puissante les avait déchiquetés pour se défouler. Une heure plus tard, l'enfant avait l'impression de ne pas avoir progressé, et le froid commençait à l'engourdir sérieusement. Il trébuchait et voyait mal même quand le terrain était dégagé. Bien qu'il sache à quel point s'endormir là serait dangereux, ses paupières s'alourdissaient de plus en plus et ses pas devenaient hésitants.

L'homme savait qu'il devrait finir le voyage en portant l'enfant mais quitte à le faire, autant attendre que celui-ci soit vraiment épuisé. C'est qu'il n'était plus tout jeune non plus. Lorsqu'il l'entendit tomber une fois de plus mais pas se relever, il soupira, revint sur ses pas, et le prit sur son dos par ailleurs douloureux. Bah. Au moins il ne se souviendrait pas du chemin du retour, ce qui les assurerait qu'il hésiterait fortement à tenter de s'enfuir. Et surtout maintenant il pourrait accélérer la cadence, même si ses genoux le lui feraient chèrement payer demain. Un vieux cerf regarda un homme portant un enfant se mettre à courir de plus en plus vite, bondissant d'une souche à l'autre avec la légèreté d'un jeune gymnaste. Dommage qu'il ait dû piétiner de jeunes pousses protégées par la neige, mais d'un autre coté, ça facilitait la recherche de nourriture.

L'enfant dormit d'un sommeil profond et sans rêve, puis se réveilla lentement sur un matelas de plume qui ne sentait pas bon. Se redressant, il vit qu'il était dans un bâtiment allongé où se trouvaient d'autres lits. Il faisait toujours nuit, mais au moins il était à l'abri du froid. Les ronflements voisins l'incitèrent à se rendormir sans se poser de question. Quelqu'un se chargerait certainement de lui apporter des réponses qu'il ne souhaiterait probablement pas entendre, alors autant récupérer. Des petits coups dans l'épaule le sortirent une nouvelle fois de sa torpeur. Ouvrant les yeux, il vit deux adolescents le regarder. Le dortoir où il se trouvait était rempli de jeunes garçons qui se livraient à une toilette sommaire et s'habillaient. Enfin, il revêtaient une tenue comprenant des protections en cuir, un peu comme dans les films historiques montrant les combats d'autrefois entre Grecs ou contre les Perses. Un ensemble de protections lui atterrit lourdement sur le ventre, suivie d'un soupir exaspéré.

- Bon le nouveau tu mets ça. Ici on porte ses sous-vêtements, à toi de te débrouiller pour qu'ils restent propres, la tunique et le pantalon d'entrainement, et les protections en cuir. Là c'est l'hiver, donc on a droit à un manteau de fourrure, t'as de la chance qu'ils en avaient encore pour ta taille.

L'enfant regarda l'équipement avec étonnement, mais son passage à l'orphelinat lui avait appris qu'il valait mieux se plier vite aux nouvelles règles. Il se défit donc de ses vêtements d'avant et revêtit la tenue qu'on lui avait donnée. L'air était frais et il frissonna. L'un des deux adolescents prit ses vêtements et partit avec.

- Ah oui, t'as des chausses d'entrainement, aussi. Bon allez, suis-moi c'est l'heure de manger et c'est pas souvent qu'on a double ration alors ne trainons pas.

Il suivit le garçon et les autres occupants du bâtiment. Dehors, il découvrit d'autres dortoirs identiques. Chacun semblait abriter une vingtaine de jeunes gens. Pour l'heure, tous se dirigeaient vers ce qui devait être une cantine, à en croire l'odeur de popotte qui s'en dégageait. Sur des tables se trouvaient des bols et des cuillers, et une file se formait pour se servir en pain avant d'aller quémander sa part de bouillon aux légumes. Il se brûla légèrement quand on le servit et en renversa un peu. Les garçons qui l'avaient accueillis au réveil n'étaient visibles nulle part, aussi suivit-il les autres jeunes vers ce qui s'avéra être le haut d'une arène assez vaste où tout un chacun prenait son petit déjeuner assis sur les gradins. Il était affamé, aussi mangea-t-il rapidement avant de suivre ceux qui avaient déjà fini et allaient rendre la vaisselle utilisée pour en faire de même. Revenu dans les gradins, il s'assit un peu à l'écart des groupes qui s'étaient constitués et observa. La plupart des gens ici étaient jeunes. Certains avaient environ dix ans, mais il s'agissait plutôt d'adolescents. Alors que le repas collectif touchait à sa fin, un autre groupe moins nombreux arriva. Au bout de quelques secondes, l'enfant compris qu'il s'agissait de filles. Étrangement, elles portaient toutes un masque. Elles s'installèrent également sur les gradins, mais sans manger. Quelques garçons les raillèrent mais en restant prudemment à distance. Le brouhaha était intense, jusqu'à ce qu'un son de cloche y mette fin. Des adultes se présentèrent dans l'arène en contrebas et annoncèrent l'arrivée de nouveaux novices qui devaient immédiatement se présenter à eux. Quand il entendit son nom, l'enfant obéit et rejoignit un groupe d'une vingtaine de jeunes alignés devant les autres. Un homme au visage masqué par un lourd casque doré s'avança près d'eux et les passa en revue. Puis il s'adressa à eux.

- Savez-vous où vous vous trouvez ?

Aucun enfant ne répondit et certains firent non de la tête, mais s'il posait la question c'est qu'il voulait donner la réponse.

- Vous êtes ici au Sanctuaire d'Athéna. Ce nom ne vous est sûrement pas inconnu. Athéna, dans les récits de nos glorieux ancêtres, était la déesse de la guerre et de la civilisation. C'était une déesse qui veillait sur l'humanité et la protégeait de menaces extérieures, en particulier de la convoitise des autres dieux. Pour la remercier et l'aider dans la mission qu'elle s'était donnée, les Hommes lui donnèrent des guerriers et des serviteurs afin de la protéger. Ces hommes et ces femmes étaient appelés chevaliers. Ils avaient appris à manier le fragment de puissance divine qui réside en chaque être vivant pour se battre. Vous vous demandez certainement pourquoi vous êtes là. Vous avez été sélectionnés parce que vous semblez présenter de bonnes dispositions pour devenir de tels chevaliers, même si tous n'y arriveront pas. Nous allons vous former et tenter de faire de vous des soldats de la divine Athéna.
- Je ne crois qu'en Jésus fils de dieu ! Athéna n'est qu'une idole païenne !

L'un des jeunes de son groupe tendait un doigt accusateur vers l'homme qui venait de parler.

- Mes parents ne seront pas toujours en prison, ils vont en sortir et ils vont me récupérer. Tout ça c'est des mensonges et de la manipulation orchestrée par le régime des colonels !
- Nous n'avons aucune sympathie pour le gouvernement grec actuel, mais nous vérifions systématiquement si nos novices n'ont vraiment plus de famille, et je suis au regret de vous informer que c'est le cas.
- Mais...
- Vos parents ont malheureusement été victimes d'un énième accrochage entre navires grecs et turcs alors qu'on les emmenait vers une prison insulaire. Je suis sincèrement désolé.

Le jeune devint livide et se mit à pleurer.

- Je comprends que mes explications vous semblent incroyables. Pourtant c'est la vérité, et je vais vous le prouver. Regardez !

L'homme montra un gros rocher que des gardes firent rouler vers lui avant de s'en écarter prestement. Il faisait bien le double de leur taille, pourtant il décolla subitement du sol et dériva lentement non loin du groupe qui le regarda avec des yeux effarés. Lentement mais sûrement, des fissures apparurent sur le rocher, puis il sembla broyé par une force invisible.

- Voyez par vous-même la puissance du cosmos ! Par ma seule volonté, je fais léviter ce rocher et je l'écrase comme un vulgaire gâteau.
- C'est truqué ! Vous avez caché de la dynamite dedans ! Je le sais j'ai vu mon oncle en utiliser !
- Et est-ce que ça n'était pas beaucoup plus bruyant et brutal ? Est-ce qu'il ne fallait pas s'abriter pour ne pas être blessé par un éclat ?
- Je...

Le rocher, ou plutôt ses fragments, tombèrent en un seul bloc au milieu de l'arène sous le regard médusé des nouveaux venus.

- Vous n'avez plus de familles, et l'État grec ne vous porte pas en son cœur. Ce n'est pas notre cas. Nous allons faire de vous des hommes, et des femmes, d'exception. Chacun d'entre vous se verra confié à un maître qui tentera de lui enseigner la maîtrise du cosmos et vous fera subir un intense entrainement physique qui endurcira votre corps et votre esprit. Cela sera dur, mais il y aura toujours de la place pour vous. À partir de maintenant, vous resterez toujours ensemble jusqu'à ce qu'on vous attribue un maître.

Ainsi donc, au cours de la première année Junior ne ferait qu'entrainer son physique et n'aurait affaire qu'à des gardes. Il fut orienté vers l'un d'entre eux en charge de son groupe qui commençait à se rassembler. Inquiet, il se demanda ce qu'il arrivait à ceux qui n'étaient pas en bonne condition physique, d'autant plus qu'il n'avait pas l'habitude de courir. Le garde annonça qu'on commencerait la journée par faire deux fois le tour du Sanctuaire, et la phalange se mit en route à petite foulée. Alors que les autres groupes partaient, il entendit un des autres nouveaux se plaindre.

- Pourquoi ils courent pas les autres ?
- Parce qu'ils sont là depuis plus longtemps que vous. Mais d'autres exercices les attendent. Je vous préviens, vous avez intérêt à travailler dur, ici ! Maintenant on se tait et on me suit !

Le Pope regarda les groupes s'éloigner et regagnait lui-même ses appartements en laissant la place à une session de combat singulier. Il se maudissait souvent pour imposer un tel régime à de si jeunes gens, mais il savait qu'il ne pouvait pas se permettre de relâcher la pression et de laisser la formation des apprentis partir à vau-l'eau. Trop de choses en dépendaient. Parmi eux se trouvaient peut-être de futurs chevaliers d'or, d'argent ou de bronze. Lui-même avait souffert quand il avait traversé ces épreuves, et aurait très bien pu ne pas devenir chevalier s'il n'avait pas donné le meilleur de lui-même. Qui sait combien de temps il lui resterait à vivre ? Qui sait quand le Sanctuaire devrait encore se dresser pour contrecarrer de noirs desseins divins ? Il approchait de ses 250 ans, mais il lui avait fallu près d'un siècle pour comprendre et corriger l'erreur qui avait été la sienne lorsqu'il avait rebâti le Sanctuaire pour Athéna. Il avait promu immédiatement de nouveaux chevaliers d'or, mais comme ils étaient tous de la même génération, ils moururent ou devinrent inaptes à combattre au même moment, créant un dangereux vide dont un ennemi aurait largement pu profiter. Ça n'avait pas tout de suite été le cas, ce qui permit heureusement de combler progressivement les manques dans les effectifs, mais les premières générations manquaient d'expérience et de savoir-faire, ce qui les rendaient certes puissantes mais moins que ne l'avaient été leurs prédécesseurs. Il avait quand même fini par comprendre qu'il fallait amener constamment de nouvelles recrues qui, en côtoyant les génération plus âgées, pouvaient servir de relais aux suivantes et constituer un vivier permanent de remplaçant qualifiés. De plus, plus de recrues éveillées au cosmos signifiait une plus grande capacité à restaurer les armures endommagées. L'entreprise avait néanmoins pris beaucoup de temps car son ami Dohko n'était pas au Sanctuaire. Et il ne pouvait lui-même tout mener de front. La situation actuelle lui semblait néanmoins bien meilleure que ce qu'elle avait été, et il s'en félicitait.

Pendant ce temps, un jeune garçon continuait à courir en ayant les poumons en feu, et en se disant qu'il aurait autrefois peut-être dû courir un peu plus avec ses petits voisins.