Actions

Work Header

Live Again

Chapter Text

 

 

 

-C'est ici ?

 

-Oui. C'est notre maison.

 

Ce jour-là, Jin l'avait répété deux fois, trois peut-être, Kazuya ne parvenait pas à s'en souvenir.

 

C'était leur maison, leur foyer.

 

L'endroit où ils recommenceraient enfin à vivre.

 

***

 
Jin avait déposé tout autour de la baignoire leur shampooing, leur gel douche, dans ce même panier qu'ils utilisaient à Tokyo.

En dessous de la glace, leurs brosses à dents étaient soigneusement rangées dans ce verre métallique que Kazuya avait acheté il y a longtemps dans un supermarché quelconque.


Rien n'avait changé en apparence.
 
Jin s'était efforcé de recréer l'atmosphère de leur ancien appartement dans chaque pièce, dans chaque recoin.


Kazuya en était à la fois profondément reconnaissant et terriblement mal à l'aise. Il se disait parfois que Jin se voilait la face.
 
Tout avait changé, et rien ne serait jamais plus comme avant.
 
-Hé.
 
Kazuya tourna la tête vers l'embrasure de la porte, là où le visage de Jin était apparu.
 
-Tout va bien ?
 
Le jeune homme hocha la tête et laissa ses doigts se glisser dans la mousse duveteuse flottant à la surface de l'eau du bain.
 
-Entre, murmura Kazuya. Ne reste pas là.
 
Jin sourit et se glissa dans la pièce, refermant la porte derrière lui sans bruit. Il tira vers la baignoire la chaise placée près du lavabo, et s'assit près de Kazuya.
 
-Il n'y a que des pâtes pour le dîner. Je n'ai pas eu le temps de faire les courses, expliqua Jin en regardant les doigts de Kazuya disparaître dans la mousse encore et encore.


-Ce n'est pas grave. Ça nous changera des hamburgers.


- Déjà lassé de la nourriture locale ?
 
Kazuya sourit doucement.
 
-Un peu.
 
Sa main se referma sur l'éponge flottant près de lui.
Jin le regarda soulever les cheveux bruns qui couvraient sa nuque et entreprendre de glisser l'éponge sur la peau de son cou.
 
-Laisse.
 
Kazuya sentit les doigts de Jin effleurer les siens. Il leva la tête vers lui et le regarda, fixement.
 
-Laisse, répéta Jin en essayant de soutenir son regard.
 
Kazuya hocha la tête et ferma les yeux.
 
-Après dîner, nous irons près de la plage, continua Jin. Il fera moins chaud et il n'y aura personne.


- Tu es sûr ?


-Il n'y a pas d'autres maisons avant quatre kilomètres. On dirait que nous sommes seuls au monde.
 
La respiration de Kazuya se fit plus hâtive, moins confortable. Il ne savait pas comment répondre à Jin.
 
-Ne t'endors pas, reprit Jin.  Je sais que tu as du mal à t'en empêcher mais...
 
Kazuya entendait le souffle de Jin devenir comme le sien. Douloureux.
 
Les doigts sur sa nuque, ceux qui enserraient l'éponge s'étaient mis à trembler.
 
-Tu peux arrêter, Jin.
 
L'éponge tomba immédiatement dans l'eau.
 
Jin détourna les yeux, et Kazuya fit de même.
 
-Merci, balbutia Kazuya.


-De rien.
 
Jin se leva, et resta un instant près de la baignoire.
 
Ils n'osèrent pas se regarder.
 
Ils n'en avaient pas besoin. La même expression de malaise se dessinait sur leurs traits.
 

 

 

***

 

-Recette spéciale de la famille Akanishi.

 

Kazuya sourit et respira les effluves provenant de l'assiette que Jin avait posée devant lui.
 
-C'est la première fois que tu cuisines aussi longtemps sans rien faire brûler.
-Tu es impressionné ?
 
Le sourire de Kazuya s'élargit.
 
-Oui. Sincèrement.
 
Les pâtes manquaient de cuisson, la garniture était froide, mais Kazuya mangea sans s'arrêter, juste pour revoir le visage de Jin s'apaiser,  pour le revoir sourire de soulagement.
 
Parfois, cette pensée amenait en lui une culpabilité atroce, une souffrance qui l'oppressait, mais ce soir tout allait bien.
 
Après tout, ils étaient loin de là-bas. Ils étaient libres maintenant.
 
-Alors, tu es toujours d'accord pour la plage ?
 
Kazuya regarda par la fenêtre. La nuit commençait doucement à tomber. A Tokyo, c'était l'heure du jour qu'il avait toujours préférée. Avant.
 
-  Allons-y.
 
La mer était calme, et ils choisirent de simplement marcher pieds nus dans le sable. La main de Jin effleurait celle de Kazuya par intermittence, sans oser la saisir. Ce dernier attendit que le geste se répète trois fois avant d'enserrer doucement la paume chaude contre la sienne.
 
Il ne voulait pas peiner Jin, pas ce soir.
 
-Ma planche de surf est restée là-bas, murmura Jin. En même temps, on n'a pas eu le temps de prendre grand-chose.
 
Kazuya hocha doucement la tête.
 
-Peut-être qu'on en rachètera une ici. Ça ne doit pas vraiment manquer.
-Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr d'en avoir envie.
 
Ils se tenaient debout, face à l'eau presque stagnante tant le vent était inexistant. La chaleur était encore étouffante, l'air irrespirable pour cette heure pourtant avancée de la soirée.
 
-On pourra se baigner un jour, si tu veux.
 
Les doigts de Jin se serrèrent plus forts autour des siens et Kazuya réprima très vite la vague d'angoisse qui commençait à monter en lui.
 
Jin savait que la tombée de la nuit était le moment qu'il redoutait le plus à présent et il s'efforçait de le distraire, en ne cessant jamais de parler.
 
Dans ces moments, Kazuya voulait juste l'attirer contre lui, sentir son souffle et son parfum, embrasser ses cheveux et ses lèvres. C'était viscéral, obsédant.
 
Mais son corps restait froid, glacé, comme celui de Jin.
 
C'était à travers la chaleur de leurs mains qu'ils parvenaient encore à communiquer  leur désespoir de voir un jour leur corps se rapprocher comme avant.
 
Leurs doigts noués, leurs paumes l'une contre l'autre.
 
La caresse circulaire du pouce de Jin sur le dos de sa main couverte de cicatrices violacées.
 

 

 

***

 

-Regarde ce que j'ai trouvé.
 
Jin balaya d'un geste vif la mèche qui cachait ses yeux et tira tant bien que mal le matelas dans la petite chambre.
Il le jeta sans ménagement au pied du lit, faisant sursauter Kazuya qui se tenait debout devant la fenêtre.
 
-Pardon, je t'ai fait peur.
 
Kazuya secoua la tête pour le rassurer et changea de sujet.
 
-Tu aurais été obligé de dormir par terre si tu n'avais rien trouvé.
 
Jin sourit.
 
-Tu insinues que c'est toi qui va prendre le lit ? Tu plaisantes ?
 
Kazuya sourit doucement et s'avança pour s'agenouiller près du matelas, mais Jin l'en empêcha.
 
-Non. C'est évident que tu prends le lit. S'il te plaît.
 
Le cœur de Kazuya rata un battement. Ses doigts se levèrent en direction du visage de Jin, mais restèrent en suspens. Ce dernier ne parut pas s'en formaliser.
 
Il était simplement heureux de voir que Kazuya, contrairement à lui, parvenait parfois à  retrouver ce type de gestes.
 
Kazuya regarda Jin ôter son tee-shirt et déployer sur lui le drap léger avant de s'allonger sur le matelas, prouvant ainsi toute sa détermination à lui laisser le lit.
 
Le jeune homme s'assit alors  lentement sur le bord du lit, tirant nerveusement sur le tissu de son propre tee shirt à manches longues.
 
-J'ai mis la boîte dans le tiroir de la table de nuit. La crème est dans la salle de bains.
-Je l'ai vue, murmura Kazuya. Merci.
 
Les doigts du jeune homme se refermèrent sur  la poignée du tiroir. Les trois cachets d'un blanc éclatant apparurent au creux de sa main et il les observa un instant.
 
-Ça te soulage ?
 
Kazuya releva la tête. Jin, étendu sur le matelas, garda les yeux fermés.
 
-Oui. J'ai moins mal depuis deux jours. ...Ne t'inquiète pas.
 
Jin ne répondit pas et Kazuya s'empara du verre d'eau placé sur la table de nuit. Un par un, il sentit les cachets glisser le long de sa gorge, lentement.
 
Il s'étendit ensuite  sur les draps du lit avec précaution et se pelotonna sur le côté.
 
Jin tendit la main vers l'interrupteur de la petite lampe, et lui souhaita bonne nuit avec douceur.
 
Kazuya se sentit un instant mal à l'aise de sentir ce parfum étranger sur le tissu des draps. Le propriétaire avait insisté pour qu'ils les gardent, ça et un amas d'autres choses que Kazuya aurait juste voulu prendre et jeter sur le seuil de la maison.
 
Ils n'avaient pu prendre que le strict nécessaire à Tokyo.
 
Jin avait dit qu'ils rachèteraient tout une fois là-bas.
 
Mais malgré tout, Kazuya cherchait encore leurs parfums mêlés sur ces draps inconnus.
 
Il s'en voulait de paniquer pour une chose aussi futile. Il sentit son souffle s'affoler dans sa poitrine et essaya de se calmer.
 
Petit à petit, sa main se tendit, et bientôt il ne sentit que le vide sous ses doigts, son bras reposant lui toujours sur le lit.
 
Il entendit le bruissement du corps de Jin contre le tissu qui l'enserrait, là sur son matelas froid et attendit.
Leurs doigts se trouvèrent, et Jin ne les lâcha plus.
 
Kazuya s'en voulait de le faire s'endormir ainsi, la main en suspens.
 
Tout était devenu si compliqué depuis cette nuit-là.
 
Avant, Jin se glissait au creux de ses bras pour s'endormir, et les draps de leur futon finissaient inlassablement enchevêtrés à leurs pieds car leurs chaleurs réciproques leur suffisait pour s'endormir paisiblement.
 
Avant, ils auraient fait l'amour.
 
Et leurs doigts n'auraient plus tremblé sans cesse.