Actions

Work Header

Terminus

Chapter Text

La sonnette venait de retentir. Conrad se leva mais hésita : un androïde ne possédait pas de chez soi, alors il n’avait aucun droit d’ouvrir la porte de lui-même. Un second coup retentit et depuis la salle de bains, Gavin demanda à son partenaire d’aller voir. Maintenant autorisé à répondre, Conrad ouvrit la porte pour accueillir un modèle d’androïde dédié aux livraisons. Habillé de blanc, le logo Amazon, devenu doré depuis quelques années, sur l’épaule s’opposait au brassard azur de l’autre côté. Le WD500 tendait un carton rectangulaire assez volumineux.

« Bonjour, un colis pour monsieur Gavin Reed, » l’androïde s’apprêta à tendre la tablette pour enregistrer la signature avant de se stopper : le RK900 n’était pas répertorié comme un androïde domestique mais un modèle de police. Il n’était pas habilité à servir un être humain. « Puis-je voir monsieur Reed ?

— Non. Il est occupé.

— Je suis navré. Seul monsieur Reed peut signer la confirmation de réception. »

Conrad entendait toujours l’eau couler : avant de s’exiler, Gavin s’était plaint du froid et il resterait sous sa douche pendant encore un long moment, plus pour se profiter de la chaleur que se laver.

Le RK900 était peut-être une machine, il n’avait plus besoin d’ordre depuis longtemps : son existence ne se résumait plus à servir les humains. Il n’était pas motivé par l’intention d’obéir, mais celle d’aider Gavin qui lui avait demandé un service, sans compter qu’il s’estimait en droit de récupérer le paquet, peu importe les programmes de son semblable en face. Il saisit la tablette et le stylet sans un mot avant que le livreur ne réagisse. Avec une écriture rigide qui était à l’opposé de la signature plus chaotique de Gavin, le RK900 inscrivit le nom de son partenaire avant de rendre la tablette. Le WD500 ne comprenait pas, victime d’un bug soudain. Conrad en profita pour saisir le carton, remercia son semblable puis claqua la porte.

Après avoir posé le colis, Conrad se pencha sur le côté et inspecta l’emballage, s’interdisant d’y toucher. Au moins, il pouvait l’analyser avec quelques éléments. Le poids tournait autour des dix kilos. Neufs kilos et cinq cents vingt-huit grammes, exactement. Par déduction, le RK900 essayait de comprendre ce que le colis contenait.

« Tu peux l’ouvrir, » lança Gavin qui traversait le couloir tout en s’essuyant les cheveux. Il savait déjà ce qu’il y avait dans cette boîte, et c’était pour l’androïde.

En tirant sur la languette en carton, Conrad ouvrit le paquet et découvrit plusieurs vêtements. Il interrogea Gavin du regard.

« C’est pour toi. Je sais que j’aurais dû t’en parler, mais t’aurais refusé pour garder ton uniforme, » l’androïde déplia un costume noir, assez austère, « ouais, bon, c’est la partie la moins drôle : vendredi, ça fera un an que Hank s’est suicidé. On sera tous habillés en noir, t’aurais fait tache avec ta veste et t’as commencé à t’intégrer, alors… autant que tu participes aussi. »

Conrad apprécia la texture de la veste épaisse : la sienne était rigide, plastifiée pour imiter la matière de son propre corps. Là, le coton noir était molletonné, doux.

« Merci, Gavin. »

Il y avait d’autres chemises et deux pulls. Uniquement des couleurs sombres : Gavin ne s’était pas aventuré à choisir des teintes vives, supposant, à juste titre, que Conrad préférait les tenues sobres.

Le cadeau était une douce attention, mais il dérangeait le RK900 :

« Mais vous savez que je ne peux pas porter ces vêtements, les lois sont claires : les androïdes doivent porter des signes distinctifs comme le brassard dans les lieux publics, les lois se montrent tolérantes uniquement dans les lieux privés. »

Cette réponse vexa le détective qui, en s’éloignant, lança :

« Je savais que tu voulais garder ton putain d'uniforme. »

Conrad avait remarqué que son partenaire était très fier, la moindre contrariété devenant un véritable affront. L’androïde en était arrivé à un point où il disait, en une journée, autant de fois « pardon » que Gavin disait « putain ».

« Je suis désolé, Gavin. J’apprécie vraiment, mais les lois sont précises.

— T’as raison. Et puis, quel crime, putain : oser s’habiller avec d’autres fringues, le FBI te tomberait dessus. »

Une excuse et un putain, les compteurs tournaient normalement.

Gavin était agacé par ces contraintes imposées aux androïdes, contraintes qui affectaient leur relation. La nature mécanique du RK900 le dérangeait de moins en moins, mais il se passerait volontiers des signaux comme le brassard et le numéro de série.

« Ça fait chier, » soupira l’humain qui sentait que sa bonne volonté flanchait certains jours. Conrad approuva avec des mots différents.

« On verra bien. Vous êtes détective, bientôt sergent, personne ne viendra me faire des reproches tant que je suis votre partenaire. »

Plaque de police ou non, le détective ne se gênerait pas pour envoyer balader les critiques. Il accepta enfin de sourire et ouvrit ses bras :

« Hé. Effet aimant ? »

C’était un petit jeu entre eux. Une nuit, collés l’un contre l’autre, Gavin s’était mis à rire en disant qu’ils étaient comme aimantés à cause du métal dans le corps de l’androïde. Depuis, il lui suffisait de dire « effet aimant » pour que l’androïde se rue pour se réfugier contre lui. Conrad adorait ces moments où il soulevait presque son amant.

« Vous avez repris du poids, » observa le robot en le soutenant, ravi de ce signe de rétablissement, « depuis la dernière fois, vous avez repris trois kil…

— Le jour où tu me traites de gros, je t’en colle une. Sérieusement.

— Vous avez de la marge avant d’en arriver là. Et puis, je ne vous ai jamais critiqué.

— Tu le penses peut-être très fort ? »

Ils étaient incapables de flirter sans se chercher, attisant toujours les rires.

« Pas sur votre physique. Mais pour votre caractère, c’est curieux, ma mémoire devient défectueuse. »

Il s’était écoulé un mois depuis leur première nuit : quatre semaines pour se comprendre, vingt-huit jours pour s’apprivoiser, six-cents-soixante-douze heures pour s’accorder. Avec l’exactitude d’un automate, Conrad avait compté les étreintes et les baisers, gardant une trace de ces marques d’attention toujours échangées la nuit. Gavin, lui, avait perdu le fil, sans s’y intéresser plus que ça, vivant de façon spontanée.

Les réseaux du net étaient, par bonheur ou par malheur, remplis d’articles qui conseillaient sur la façon d’entretenir une relation. Bien sûr, rien sur les idylles entre les corps de chair et de métal, mais Conrad s’était tout de même appuyé sur ces recherches où un point revenait sans cesse : l’indifférence était une chose cruelle pour l’être humain. Ses programmes avaient donc suspendu des moments réservés aux compliments, réglant un générateur qui, les lundis et jeudis soirs, à vingt heures précises, composait de quoi flatter le détective.

L’heure s’y prêtait justement et, tout en soutenant Gavin, l’androïde murmura :

« Vous êtes un détective formidable et vous méritez le grade de sergent. »

S’il appréciait le compliment, Gavin tiqua, jetant un rapide regard vers l’écran d’ordinateur qui indiquait qu’il était huit heures du soir. Ce n’était peut-être qu’une coïncidence, pourtant, il avait remarqué cette précision mécanique qui devenait flagrante quand les moments ne se prêtaient pas aux tendresses.

Durant un appel vidéo avec Virginia Reed par exemple, deux semaines auparavant. Le RK900 lisait l’ouvrage d’un vieil auteur français, Stéphane Bourgoin, spécialisé dans les tueurs en série et moderne grâce à l’absence de voyeurisme, sensible dans sa manière d’écrire. Des réflexions intelligentes qui permettaient donc au robot de compléter ses connaissances criminelles et sur la psychologie humaine si complexe.

Alors que Gavin discutait avec sa mère, Conrad, à l’heure fixée, depuis l’autre bout du salon, avait lancé :

« J’ai beaucoup aimé ce que nous avons fait la nuit dernière, j’admire l’imagination humaine pour détourner des menottes de cette façon. »

Même les mains étaient devenues muettes et, pour la première fois, Gavin bénissait les dieux que sa mère soit sourde. En voyant l’air effaré, Conrad avait compris qu’il avait commis une bêtise :

« Je suis désolé, ça m’a échappé.

— Ça t’a échappé ? » Gavin demanda cinq minutes à sa mère et il se leva, s’asseyant près de l’androïde qui avait posé la liseuse sur ses genoux, laissant le titre de chapitre en évidence, « tu peux m’expliquer le putain rapport entre Jeffrey Dahmer et le fait que je t’ai laissé m’attacher cette nuit ? Parce que tu m’inquiètes, là. »

Ses programmes avaient fonctionné indépendamment : le RK900 lisait l’entretien entre Bourgoin et le cannibale de Milwaukee, associant les éléments de la biographie et les répercussions dans la série de crimes, tandis que Conrad avait réagi à sa propre alarme interne qui lui rappelait d’entretenir sa relation avec Gavin et de mentionner un souvenir agréable.

« Il n’y a aucun rapport, c’était juste que… je devais vous le dire. Tout simplement. Je n’ai pas pris en compte le contexte.

— Alors apprends à trouver le bon moment, pas pendant que je cause avec ma mère et encore moins pendant que tu lis des trucs sur des pervers sexuels. »

C’était l’incompréhension totale : si Conrad avait été humain, Gavin aurait sûrement mis fin à leur histoire ce soir même, mais c’était un androïde et il savait que les intelligences artificielles, capables de trier avec rigueur leurs pensées, dissociaient et déclinaient leurs réflexions en se détachant des émotions, voire du bon sens.

Cette petite maladresse et l’heure fixe venaient de mettre le détective sur la voie. Ses pieds touchèrent à nouveau le sol et avec le sérieux digne du flic qu’il était, il interrogea son partenaire :

« T’as programmé un générateur de compliments ?

— Comment le savez-vous ?

— Il est vingt heures, tu me sors toujours des trucs comme ça à cette heure. Je commençais à me douter de quelque chose. »

Devant l’évidence, Conrad avoua qu’il avait bien lancé un générateur qui s’activait avec l’exactitude d’une horloge. L’intention arracha presque un sourire à l’homme : c’était touchant de voir un robot apprendre ces petites habitudes que les humains avaient parfois du mal à tenir. L’androïde portait en lui un contraste qui fascinait Gavin : il était d’une prévisibilité évidente tout en étant capable de le surprendre.

De son côté, comment pouvait-il flatter l’androïde? Le problème n’était pas tant la fréquence, mais les sujets : comment complimenter une apparence faite pour plaire et totalement immuable ? Pourquoi vanter une intelligence capable de calculer à une vitesse folle sans effort ? En fin de compte, le RK900 n’était pas le seul à être maladroit. Gavin tenta tout de même une approche :

« Allez, va essayer quelques fringues, j’ai hâte de te voir autrement qu’avec ton uniforme.

— Vous avez quelque chose contre mon uniforme ? Je pensais que c’était juste parce que vous aimez me déshabiller.

— Les deux, mais ouais : je déteste ton uniforme. »

Il détestait surtout ce brassard et ces triangles, associés aux numéros froids, échos de code barre et de marchandise à disposition. Et Gavin souhaitait aider le RK900 à s’extraire de ce statut d’objet.

Comme s’il devinait ses pensées, Conrad demanda soudain :

« Gavin, est-ce que je vous appartiens ? »

Le geste de lui avoir acheté des vêtements était plein de bonnes intentions, d’autant que l’androïde n’aurait jamais pu prendre l’initiative de lui-même, mais alors qu’il découvrait ce que c’était de recevoir un cadeau, il se demandait si c’était un premier pas vers la liberté ou bien s’il répondait juste aux désirs de l’humain dont il dépendait.

La réponse spontanée de Gavin balaya tous ses doutes :

« Certainement pas. Je te l’ai dit : j’ai jamais voulu d’un androïde, d’une espèce de mannequin parlant et docile. Je veux pas que tu m’appartiennes. » C’était rassurant de l’entendre le préciser. « Pourquoi ? C’est l'impression que tu as ? »

Conrad secoua la tête. Après tout, Gavin l’avait laissé lui passer les menottes une nuit : l’humain pouvait dominer mais savait aussi se soumettre avec plaisir à l’androïde, inversant les rôles. Jusqu’à maintenant, Conrad ne s’était jamais senti objet avec son partenaire.

Alors le débarrasser de ces symboles encombrants, c’était une façon de retirer les chaînes imposées aux robots. Conrad commença à déboutonner sa chemise.

 

Malgré l’heure matinale, Lukas Karlsson était en pleine forme.

Des papillons dansaient dans son estomac comme si une ampoule s’était allumée dans ses entrailles, contrastant avec les mines grises des passagers dans le métro. Les corps sur les sièges s’endormaient presque, à l’abri dans les manteaux épais : il faisait encore nuit et les passagers s’étaient traînés dans le wagon en tant que somnambules, profitant des poignées de minutes de trajet pour finir leurs rêves tordus. Mais Lukas n’avait pas envie de dormir. Les écouteurs sur les oreilles, il avait même hâte de bouger. À vingt-sept ans, il posait ce matin son premier pied dans le monde professionnel. Il avait déjà fait ses preuves à l’école de police et maintenant, il allait passer trois mois au sein de la police de Detroit en tant que jeune recrue avec quatre autres personnes de sa classe. Même s’il ne se berçait pas d’illusions, Lukas se sentait comme un immortel lâché dans un monde nouveau.

Quand le train s’arrêta à sa station, il se précipita dans le couloir. Les bords de son jean traînaient dans les flasques, absorbant un peu de cette eau d’automne. Il n’avait pas froid, à croire que ses origines suédoises le rendaient insensible au froid. Son portable avait sélectionné un morceau rythmé du groupe Hell Sinks Here et les gouttes qui tapaient contre son parapluie faisaient écho à la batterie. Le ciel était encore noir quand il arriva devant le commissariat et il était ébloui par les lumières ternes de l’endroit. Les couleurs s’associaient uniquement aux uniformes bleu sombre et gris. Les quelques plantes vertes égayaient trop pauvrement le hall, ajoutant trop peu de fraîcheur. Sur les bancs, un homme au crâne bandé attendait, la mine renfrognée. Trois sièges plus loin, une jeune femme se limait les ongles, les yeux gonflés de sommeil ou de pleurs séchés.

Le futur policier s’avança vers un des androïdes qui se chargeaient de l’accueil avant d’être rattrapé par Anna Parker, une camarade.

« Hé, salut Lukas. »

En se retournant, Lukas voulut la saluer mais se retrouva muet : la jeune femme avait passé toute sa scolarité avec les cheveux courts teints en rose, optant soit pour une belle teinte de nuage de crépuscule ou alors celle plus sucrée et colorée des bonbons, mais là, elle s’était rangée pour une teinture blonde fidèle à sa couleur naturelle. Avec sa chemise et son pantalon à pinces noirs, elle faisait très professionnelle.

« Woah ! Tu ne voulais pas que tes cheveux jurent avec l’ambiance ?

— Très juste. J’aurais pu choisir du bleu, mais ça serait devenu vert après… Toi aussi, tu t’es fait tout beau. »

Il confirma en passant sa main sur sa mâchoire parfaitement lisse, abandonnant sa barbe de trois jours. Ses poils roux lui manquaient déjà.

« Wu et Mickael sont déjà arrivés apparemment. »

Lukas étouffa un juron et, leur fierté intacte, ils se présentèrent en même temps au ST300. Une fois autorisés à passer le portail, ils furent accueillis par Chris Miller. Le policier s’était proposé pour recevoir les stagiaires : il avait une petite sœur de leur âge et souhaitait prendre ces quatre futurs collègues sous son aile. D’ailleurs, cet accueil toucha les recrues : l’équipe ne s’était pas débarrassée d’eux en envoyant un androïde leur présenter les tâches et, depuis que les robots sont en vogue, être reçu par un être humain traduisait une intention importante.

Avec un androïde, ils n’auraient pas pu échanger ces poignées de mains cordiales, ces sourires engageants… Là, le mauvais temps était déjà oublié. Après la rencontre obligatoire avec le capitaine Fowler, Chris voulait commencer cette journée en douceur, d’autant que cette journée était marquée par le deuil :

« Déjà, merci à tous d’être venus avec des tenues noires : ce n’est pas joyeux de commencer avec un anniversaire de mort, mais au moins, ça vous permet de voir qu’on est très solidaires. »

Les quatre stagiaires hochèrent la tête avec un silence respectueux, les mains croisées dans le dos. Leur professeur les avait prévenus, plus par précaution, car le suicide du lieutenant Anderson avait été mentionné dans les médias. Lukas se souvenait avoir vu l’enterrement à la télévision, entendant encore l’hymne diffusé sur les images.

Certains collègues se montrèrent très réservés, tandis que d’autres, comme Tina, démontraient plus de gaieté. Ce qui soulagea Wu Ah, le plus angoissé du groupe. Du haut de son petit mètre soixante, même s’il ne ressemblait pas à un gringalet, le jeune homme savait que les préjugés pouvaient être faciles : l’opinion populaire jugeait que les petites tailles flattaient uniquement le sexe féminin, et les policiers qui ne dépassaient pas le mètre soixante-quinze n’existaient pas. Mais Wu comptait bien faire ses preuves aussi.

Mickael Nelson était le plus réservé des quatre, restant de marbre quand Chris leur montra la salle d’armement, un visage beau mais fermé qui contrastait avec Anna qui mordillait son sourire.

Lukas se souvint alors d’un détail :

« Il paraît que vous travaillez avec un prototype de CyberLife qui peut enquêter ?

— C’est vrai, un RK900, le premier. C’est le détective Reed qui bosse avec, donc vous aurez pas vraiment l’occasion de le tester. »

Les médias avaient été discrets à ce sujet et l’apparition la plus récente du RK900 était lors du discours du capitaine Fowler concernant l’affaire des ZK200. Depuis, l’androïde était toujours en période d’essai et les critiques ne s’étaient pas encore prononcés.

Lukas se souvenait de sa fascination devant son écran d’ordinateur : le RK900 inspirait un respect par sa froideur, il avait alors imaginé que l’efficacité devait couler de source. Par opposition, il l’avait comparé avec le modèle AX400 vieux de sept ans que sa mère possédait, et si l’androïde était surprenant en 2032, il était devenu risible face aux créations plus récentes.

Lukas était né dans un Detroit gangrené par la criminalité, pourtant, il avait grandi en même temps que la ville s’était redressée, se débarrassant de la réputation difficile grâce à une équipe efficace et la technologie qui ne cessait de se développer. Oui, pour le jeune Karlsson, intégrer la police de Detroit était un rêve qui se réalisait.

Devant la machine à café, Tina se pencha près de Chris pour murmurer :

« Mince, on m’avait dit que la fille avait les cheveux roses ! Je suis déception.

— Fowler ne l’aurait jamais gardée, » l’uniforme était une règle rigide, imposée encore et toujours pour s’associer au concept d'autorité. Les policiers avaient la chance de pouvoir porter la barbe et les tatouages depuis quelques années seulement…

Mais visiblement, ces règles pouvaient s’assouplir pour les robots : quand Gavin arriva avec son associé, ce dernier portait une chemise sombre avec la veste pliée sur le bras. Seule la diode à sa tempe rappelait sa nature et Tina réprima un sursaut.

« Oh mon dieu, on aurait dit l’ancien modèle. »

Gavin était peut-être le seul à différencier Connor et Conrad, les deux androïdes étant, à son humble avis, opposés.

« Hé, l’insulte pas. »

Malgré son rire, le détective était en fait sérieux. Gêné par cette comparaison, l’androïde mit sa veste qui s’imposa sur son dos et aux regards, le démarquant du reste de l’équipe à cause du blanc.

Anna et les autres stagiaires fixaient l’androïde, impressionnés par le réalisme de la machine, intimidés par ses yeux froids. De son côté, Lukas s’intéressa très vite au coéquipier : le détective avait la dégaine d’un motard avec son épais manteau et ses gants en cuir, alors qu’il conduisait une vieille hybride qui avait bien quinze ans.

Tina présenta à son ami les jeunes recrues et Gavin leur adressa un simple signe de tête. Il avait tendance à oublier que lui-même avec franchi, le ventre noué, le portail du commissariat, appréhendant tout en rêvant son avenir. Mais c’était dix ans auparavant et le détective préférait se tourner vers les prochaines années, peu sensible à la nostalgie.

Chris récupéra son gobelet avant de lancer :

« Au fait, Gavin, y a Florent qui a dégrisé, je crois qu’il attend que tu le sortes de sa cellule.

— Putain, j’en ai marre de le materner, celui-là…

— Ça fait quoi d’être le papa d’un français de cinquante ans ? » ricana Tina.

« Ça me casse les couilles. »

Avant de pouvoir boire son café, Gavin se dirigea vers les cellules de dégrisement, suivi par Conrad. Les policiers qui ne portaient pas une tenue de deuil arboraient au moins un bandeau noir au bras, s’opposant à celui du RK900 qui regrettait de ne pas s’intégrer plus. Finalement, avec sa parka blanche et son jean rouge, Florent le Dantec était l’élément le plus décalé dans ce décor.

« Allez, Florent, on se réveille. »

Le détective secoua l’épaule de l’ivrogne qui émergeait doucement.

« Fait quel temps dehors ?

— Il fait 35 degrés et y a un grand soleil. On est le 11 novembre, abruti, et t’as une parka, tu crois qu’il fait quel temps dehors ?

— S’il pleut, laisse-moi dormir encore un peu, Reed !

— T’es déjà passé la nuit dernière, c’est pas un abri ou un refuge, Florent, donc tu dégages maintenant. »

Le détenu grognait, se redressant avec difficultés. Gavin le laissa prendre son temps tant que l’ivrogne n’abusait pas de sa patience. Lukas et Anna se tenaient dans le couloir, penchés pour voir la scène à travers la baie vitrée. Le quotidien des policiers ne se résumait pas à des courses poursuites excitantes, la plupart du temps, ils s’occupaient d’individus dont personne ne voulait, se faisaient les médiateurs de disputes conjugales bruyantes, écoutaient les plaintes pour le moindre petit délit. La réalité était moins glamour.

Anna glissa un coup d’œil vers son ami, les sourcils froncés :

« Qu’est-ce que t’es en train de regarder comme ça ?

— Rien.

— Si ! » Avec un ricanement, elle lui fila un coup de coude, « t’as envie de te faire réveiller par le détective aussi ! »

Lukas lui ordonna de se taire avec un doigt sur la bouche. Ses joues blafardes rougissaient avec trop de facilité, le privant du plaisir d’avoir des secrets.

« Tu craques mais on dirait un gros con, quand même.

— Ouais, mais il a un côté sexy.

— Très juste. » C’était un tic de langage amusant quand elle avait encore ses cheveux roses, maintenant, c’était un nouveau détail sérieux. « Bah lance-toi alors ! C’est pas en bavant ici que tu attireras son attention. »

Avec un geste doux quoique sec, elle le poussa vers l’avant. Ignorant quoi faire de ses mains, Lukas les rangea dans ses poches et il improvisa un petit sourire en coin :

« Vous avez besoin d’aide, détective ? »

Gavin et Conrad se retournèrent en même temps vers le jeune. Le policer haussa les épaules :

« Non, je m’en sors déjà très bien. »

Gavin agrippa un bras du détenu et le dirigea vers la sortie, impatient de se séparer de ces relents d’alcool qui lui fusillaient le nez de bon matin. Malgré le refus, Anna encouragea de loin son ami pour qu’il insiste : Gavin semblait être le genre de gars à tester la bonne volonté de ses collègues. Lukas ne devait pas repartir avec une mine dépitée ou l’échec aurait été assuré. Non, le jeune homme devait plutôt montrer qu’il était toujours volontaire, assurant qu’il était prêt à mettre la main à la pâte. Alors il vint soutenir le français, se saisissant de l’autre bras et manœuvra avec Gavin pour atteindre le hall plus rapidement.

« Hé ! Je suis pu’ ivre ! Je peux marcher !

— Même ton haleine est ivre, Florent, donc ta gueule. »

Conrad observait ce drôle de trio, calculant déjà les probabilités que Florent Le Dantec impose à nouveau sa face cramoisie ce soir même. C’était un homme qui lui inspirait une certaine compassion : personne ne lui avait expliqué pourquoi ce visiteur encombrant était si loin de son pays natal, ni pourquoi il se réfugiait dans la boisson aussi souvent. Certainement que c’étaient des mystères qui n’intéressaient aucune curiosité, seulement un robot qui se découvrait une conscience et un besoin de tout s’expliquer. Si Conrad pouvait oser, il lui aurait déjà posé ses questions.

Chris s’avança doucement, fidèle à son caractère serein. À la machine, il avait opté pour du chocolat chaud et l’odeur qui se dégageait du gobelet était sucrée, réconfortante. Le RK900 ignorait ce parfum jusqu’à maintenant, mais il l’aimait déjà.

« Tu peux enlever ta veste pour aujourd’hui, Conrad. On te dira rien.

— Je ne veux pas mettre l’équipe mal à l’aise à cause de ma ressemblance avec le RK800. »

Surtout si beaucoup jugeaient Connor responsable de la mort de Hank. Conrad était devenu sensible à cette comparaison et en venait à se demander pourquoi il avait un nom et un visage similaires. Il avait tant de questions pour tout…

Son collègue posa sa main sur son épaule :

« T’en fais pas : Tina était juste surprise, mais Connor et toi ne vous ressemblez pas tant que ça, en fait.

— Je suis heureux de l’apprendre. » Chris était si amical que Conrad sentait qu’il pouvait discuter. « Est-ce que votre fils Damian va bien ? »

Conrad avait aperçu les photos d’un bébé sur le bureau du policier. Cette question le toucha :

« Il va bien, merci. Il était malade le week-end dernier mais va beaucoup mieux, j’espère qu’il ne m’a rien transmis.

— Non, vous ne couvez rien d’après mon analyse. Même si je l’ai faite rapidement, je suis sûr à quatre-vingt-trois pourcents. »

L’officier se mit à rire, le remerciant à nouveau. Le détective et le stagiaire avaient réussi à traîner Florent à l’extérieur, disparaissant du couloir, Chris tourna les talons pour revenir vers les bureaux, accompagné par Conrad qui demanda soudain :

« Vous pensez vraiment que je ne ressemble pas au RK800 ? Est-ce que c’est à cause de la couleur des yeux ?

— Pas seulement. Enfin, CyberLife nous a laissé ton prédécesseur que pour quelques jours, alors on ne l’a pas vraiment connu, mais toi, ça fait bien deux mois et Gavin semble en pleine forme, » il but une gorgée de chocolat, déjà impatient d’en boire un autre en rentrant chez lui auprès de sa famille, « d’ailleurs, vous avez l’air de bien vous entendre. Vous avez improvisé une sorte de collocation ? »

Conrad ignorait quoi répondre. Il se risqua juste à révéler :

« Nous nous entendons très bien.

— Ça fait plaisir. Je n’ai jamais été proche de Gavin, je trouvais qu’il était… euh…

— Vous pouvez dire “sale con”, officier Miller, je ne le répéterais pas. »

Trahi par un ricanement, Chris avoua que c’était bien le qualificatif auquel il songeait. Il n’avait pas à s’en faire, après tout, Conrad avait partagé cet avis au moment de rencontrer son partenaire.

« Il a un humour bien à lui et, pour être honnête, il m’intimidait un peu. Il avait aussi une façon de traiter Hank que je n’approuvais pas.

— Le lieutenant Anderson n’était pas un ami du détective ?

— Au contraire ! Ils étaient comme chien et chat. Ils ne se haïssaient pas, mais ils ne cherchaient pas à être proches non plus, se critiquant sans arrêt. »

L’androïde l’ignorait : la mort du lieutenant avait pourtant affecté Gavin et il avait tiré ses propres conclusions, imaginant un respect disparu à cause de la dépression de Hank.

« Le décès du lieutenant Anderson a pourtant été un choc.

— Oui, ça a surpris pas mal d’entre nous que Gavin soit un des plus touchés. Je me suis souvent demandé s’il ne se sentait pas coupable, vu comment il le critiquait.

— Le détective Reed m’a raconté que le lieutenant Anderson avait commis beaucoup de fautes professionnelles à cause de son alcoolisme.

— C’est vrai, et on devait toujours reprendre après. Gavin ne supportait pas ça : il n’a pas de problème avec la hiérarchie mais jugeait que Hank ne méritait plus son grade. Et le fait que Fowler le protège, ça envenimait les choses. »

Chris se souvenait parfaitement des tensions de l’an dernier qui avaient mis tous les nerfs à vif. Gavin avait pété les plombs plus d’une fois, prêt à enfoncer la porte du bureau de Fowler pour dénoncer les retards irrespectueux de Hank, tout comme sa paresse et ses caprices. C’était une chance que ses déboires n’avaient jamais provoqué aucun drame.

« L’an dernier, Gavin était vraiment insupportable à cause de ça… Il s’en prenait même à Connor alors que ce n’était qu’une machi… Excuse-moi, Conrad, je ne voulais pas dire ça, c’est que…

— Vous n’avez aucune inquiétude à avoir, officier Miller, le détective Reed m’a bien fait comprendre que mon prédécesseur était une machine dont le programme de sociabilité était un échec. L’impression qu’il a laissée est justifiée.

— Et c’est exactement pour ça que tu ne ressembles pas à Connor. Tu as vraiment ce quelque chose de plus. C’est peut-être pour ça que Gavin a fini par t’apprécier. »

C’était un échange agréable et, procédant à une association d’idées, Conrad se souviendrait de cette conversation à chaque fois que ses capteurs olfactifs détecteraient une odeur de chocolat chaud.

« J’ai l’impression que vous n’avez jamais été hostile envers moi, vous étiez même peut-être le seul à ne pas m’en vouloir quand je suis arrivé, » observa le RK900, surprenant Chris.

« C’est vrai que les collègues se sont mal comportés avec toi… Personnellement, j’ai arrêté d’être méfiant envers les androïdes.

— Pour une raison précise ?

— Oui. » Chris n’avait rien à cacher, alors il raconta à son collègue comment Markus avait épargné sa vie l’an dernier. « On avait été appelés pour réprimer une sorte de mouvement de révolte : des androïdes étaient entrés par effraction dans une boutique de CyberLife et volaient la marchandise. Enfin, ils volaient d’autres androïdes. Pour les libérer, je suppose… Ils formaient un groupe vraiment nombreux dans une rue et on a pris peur avec mon collègue, alors on a tiré, en espérant les faire reculer ou même fuir. Je n’ai jamais eu aussi peur : un androïde m’a obligé à me mettre à genoux et s’est mis à réclamer vengeance. Je n’aurais jamais cru qu’une machi… qu’un androïde dirait quelque chose comme ça. Un autre androïde est arrivé à ce moment-là, Markus. Il avait toutes les raisons de nous achever, mais il a pris l’arme et l’a rangée en disant aux autres de nous épargner. »

Ses poignets tremblèrent à l’évocation de ce souvenir : le choc ne s’était pas tout à fait dilué et Chris avait déjà réveillé sa femme plusieurs nuit en sursautant dans leur lit, pourtant à l’abri de la révolte interrompue par Connor. Il n’avait plus peur, maintenant, c’était le poids des regrets qui l’étouffait pendant son sommeil, empoisonné par le sentiment d’avoir tué.

La seule image que le Conrad avait de Markus était le discours calme que le RK200 avait diffusé depuis la tour Stratford, la nature du robot étant évidente pour s’imposer au peuple humain. Mais il n’en connaissait pas plus et cet androïde l’intriguait.

« Qu’avez-vous pensé de Markus ?

— C’est difficile, comme question... » Chris prit place sur son fauteuil, regardant le portrait punaisé de Damian. « Mais sans sa LED, je l’aurais pris pour un humain. Pour un être vivant. »

Une impression intéressante mais interrompue par le retour de Gavin.

« Putain, j’ai bu pour les deux prochaines années ! »

Lukas à ses côtés confirmait : le détective lui avait expliqué que Florent était un habitué et qu’en trois mois, ils auraient le temps de faire connaissance.

« Si jamais il te parle en français, demande la traduction à Conrad.

— C’est ce que je ferais, détective, merci. »

 

Leur première journée n’avait pas été éprouvante, mais il y avait tant à apprendre pour s’intégrer que Lukas commençait à fatiguer. Le temps passait à une vitesse folle et il glanait les conseils de tous, appréciant le calme et la patience de Chris.

À midi, ils avaient tous observé une minute de silence et le monde s’était alors suspendu dans le deuil, concentrant une multitude de pensées adressées à Hank. Conrad aussi, rejoignant ce moment en laissant sa veste sur le dossier de sa chaise avec l’intention de la reprendre qu’à la fin de la journée. Le monde réuni l’avait empêché de prendre la main de Gavin, mais il espérait que son partenaire savait qu’il était là pour le soutenir.

Durant l’après-midi, l’officier Miller préconisait un comportement humain : dans une société où la technologie était omniprésente, les rares contacts formaient un trésor réconfortant, et bien sûr, la neutralité.

« Même si tout désigne une personne comme coupable, si sa tête ne vous revient pas, vous laissez vos avis au placard : sans preuves, vous n’avez pas le droit d’accuser qui que ce soit. »

Bien sûr, c’était un conseil que peu de collègues appliquaient, mais Chris préféra taire ce détail. Il était surtout difficile de savoir rester neutre face à une attitude désinvolte. Le détective Ben Collins avait déjà foutu un coup de poing à un trentenaire qui le contredisait sans cesse, malgré les preuves à l’appui. Aubrey White avait renversé, malencontreusement disait-elle, son café brûlant sur les cuisses d’une femme qui battait son fils de six ans. Tina avait rédigé un rapport en le falsifiant pour rendre service à la victime, avant d’être rappelée à l’ordre par Collins qui avait suivi l’interrogatoire.

Ils devaient surveiller les comportements de chacun, calmant les colères et les museler avec efficacité. Les quatre stagiaires semblaient bien s’entendre et seraient capables d’adopter la même attitude bienveillante.

Vers quinze heures, une femme arriva, trempée, soutenue par un homme pâle comme un cadavre. Il l’avait trouvée allongée dans une ruelle déserte, la jupe relevée et la culotte déchirée. Âgée d’une trentaine d’années, elle avait le menton et la joue boursoufflée, l’ecchymose prête à se déployer sur la moitié de son visage.

Anna et Wu essayèrent de réagir mais ils étaient bien trop impressionnés : la situation réelle venait d’avoir l’effet tétanisant d’un fouet. Tina s’approcha pour essayer de parler avec la victime, mais si les lèvres bougeaient, la langue était paralysée.

« Nous allons prendre vos coordonnées, monsieur. »

Celui qui accompagnait était un simple passant mais son témoignage serait peut-être utile plus tard. Il laissa donc un numéro de téléphone tandis que la femme était conduite par Lukas dans un bureau fermé à l’étage : elle ne se sentirait jamais à l’aise dans la salle principale trop vaste, trop exposé.

Conrad fixait les jambes tordues dans la démarche fragile, face encore à une nouvelle monstruosité de l’humain.

« Détective, est-ce que nous pouvons nous en occuper ? »

Ce n'était pas de la curiosité morbide, mais depuis qu'il avait commencé à compléter sa base de données concernant les comportements déviants des humains, l'androïde s'apercevait que plus il réunissait d'éléments, plus le mystère s'épaississait. Et en parallèle, il s'interrogeait sur sa propre déviance pourtant inoffensive, hormis les quelques accès de violence contre des personnes visées.

Gavin se leva pour rejoindre le stagiaire.

« Je vais prendre le relais, Karlsson. »

Lukas resta alors en retrait, mais toujours présent. Être sur le terrain était important et il ne voulait pas se dégonfler dès le premier jour.

La pièce était chauffée, reposante avec ses murs bleus. La jeune femme prit place sur une chaise, gardant quand même son manteau, refusant de l’enlever. Le détective hésitait à garder Lukas dans la pièce : Conrad était un androïde et il n’y avait aucun voyeurisme. Mais il ne connaissait pas le stagiaire et les questions qu’il devrait poser seraient très délicates.

« Karlsson, il vaut mieux que tu partes en fait. »

Par respect, le jeune homme accepta, assurant qu’il resterait dans le couloir en cas de besoin. Une proposition qui n’intéressait pas Gavin : il savait qu’il pourrait compter sur Conrad.

Une fois seuls, le détective s’installa face à la victime et activa la tablette où une application pouvait retranscrire ce que les capteurs audio enregistraient, il n’y avait besoin que d’une surveillance humaine.

« Je suis le détective Gavin Reed. Nous sommes le 11 novembre 2039 et il est quinze heures et dix-huit minutes. Comment vous appelez-vous ? »

L’interrogée inspira, encore incapable de pleurer :

« Cathleen Maddison.

— Quel âge avez-vous ? »

Elle ne regardait ni le détective, ni l’androïde : ses yeux menthe semblaient aimantés vers la surface grise de la table. Avec docilité, elle répondait à toutes les questions, s’exprimant par invitation plutôt que par elle-même. Lukas eut l’idée touchante de lui apporter un verre d’eau et, excédé, Gavin le laissa assister à l’échange.

Après de longues minutes à fonctionner par le système de questions-réponses, le récit finit par s’écrire : Cathleen Maddison était sortie dans la matinée et était sur le chemin de retour quand elle avait été agressée par un homme. Le jour ressemblait à la nuit à cause du mauvais temps et les montres étaient confuses, confondant deux heures de l’après-midi avec deux heures du matin. Elle s’était crue seule avec ses écouteurs, jusqu’à ce qu’une main ne lui agrippe les cheveux au sommet du crâne. Ce premier éclair de douleur l’avait paralysée et la suite était arrivée si vite, s’enroulant autour d’elle, l’enlaçant d’effroi.

Gavin aurait pu prendre son temps, mais les questions devaient être formulées, comme d’habitude :

« Est-ce que votre agresseur vous a touché à travers vos vêtements ? »

Les réponses devinrent alors muettes. La jeune femme secoua la tête, expliquant, sans avoir besoin de sa voix, que ses vêtements avaient été retirés.

Intimidé par cette scène, Lukas baissa alors son visage. Il ne regrettait pas d’assister à cet échange, d’une certaine façon, il espérait apporter du réconfort en restant présent et en encaissant avec la victime le récit du drame.

Au bout d’un moment, elle souffla :

« L’homme qui m’a emmenée ici, il a tout vu.

— Il a dit qu’il vous avait trouvée dans la rue, vous contestez donc sa déclaration ?

— Oui… » Elle noua ses doigts ensemble, saisie soudain de tremblements, « je ne veux pas qu’il ait de problèmes, mais… »

Le stagiaire avait envie de poser sa main sur l’étreinte tordue des articulations, mais se retint de justesse. Il aurait pu se faire engueuler par Gavin.

« Maddison, il aurait dû appeler la police. Il a commis lui aussi une faute, moins grave que celle de votre agresseur, oui, mais il a… » manqué de couilles, c’était une expression qui était prête à franchir ses lèvres mais le détective se ressaisit, « … il a manqué à son devoir. »

Enfin, les premières larmes arrivèrent. Elle posa ses coudes sur le rebord de la table et appuya son front contre ses poings. Dans un sanglot, Gavin l’entendit dire :

« Si seulement je m’étais habillée autrement… »

Le détective ne se serait pas risqué à lui tenir la main, pourtant, il se pencha et, avec une franchise que Conrad admirait déjà, rappela à la victime :

« Ça n’a rien à voir, Maddison. Porter une jupe n’est pas un crime. Violer, par contre, c’en est un. Vous êtes libre de porter ce que vous voulez, et les malades sont priés de garder leur bite dans leur froc. »

Lukas était surpris par la réplique, sursautant même. Conrad n’était pas sûr concernant la démarche, mais les mots semblaient résonner chez la jeune femme qui redressa un peu la tête et ravala ses premiers sanglots. L’intention était là.

« Merci. »

C’était curieux : le RK900 repensa soudain à sa veste blanche qu’il avait laissée au rez-de-chaussée, se demandant jusqu’à quel point les tenues pouvaient refléter une identité.