Actions

Work Header

Éléments de découverte

Chapter Text

Cet intérieur n'aurait pu appartenir à nulle autre maison qu'une maison de la ville de Gaurin. Il parvenait à être à la fois fort encombré et confortable, agréable et étouffant, lumineux et sombre. Des rais de soleil traversaient les carreaux de verre épais et courts pour caresser un mobilier exempt de toute poussière ou poil d'animal. Il était difficile de définir l'usage de la pièce : cet énorme canapé et ce fauteuil face à leur table basse auraient pu en faire un salon, s'ils n'avaient pas été entourés de dizaines d'étagères au mur contenant toutes sortes de livres, du roman au journal en passant par les vieux grimoires, très représentés partout avec leurs reliures de cuir, de bois, d'os ou de métal même. Mais pas seulement : casés çà et là, de nombreux bibelots et plantes au feuillage plus ou moins tombant agrémentaient l'espace.
Le sol de vieux bois était couvert de divers tapis aux motifs ésotériques et de tabourets mobiles à marches. Un coin de la pièce montait soudain en escalier tapissé et s'effaçait dans la pénombre d'un angle. Une seconde table plus haute disparaissait sous un enchevêtrement d'affaires qui semblaient plus ou moins organisées, des pots et contenants variés, bougies à divers stades de consomption, livres et parchemins assortis de plumes à écrire, vestiges de nourriture et de vaisselle, herbes séchées en bottes, herbes vivantes en pots, instruments délicats et armes brillantes, qui auraient toutefois semblé trop légères et déplacées sur un champ de bataille.
Cela ne ressemblait donc pas non plus tout à fait à une bibliothèque ou un bureau d'étude. Sur une commode, un soigneux alignement de fioles transparentes contenaient là un gros insecte chantant discrètement, ici un liquide rempli de boules transparentes, ou encore simplement de la saumure et ses fruits acides flottant paresseusement. Face aux fenêtres dotées de lourds rideaux ouverts, une énorme cheminée et sa crémaillère, éteinte. Pourtant ce n'était pas une cuisine.

 

Assis dans un épais fauteuil de petite taille, le propriétaire des lieux était plongé dans la lecture d'un parchemin plus long que lui. Et pour cause : il était à peine assez grand pour que ses courtes jambes dépassent d'un siège pourtant à sa mesure. Autre raison valable à sa longueur : le parchemin était un rapport d'une de ses amies sur l'activité de son principal rival à l'Académie des Éléments, un bourgeois du nom d'Amos. Tout bon sorcier qui se respecte maîtrise les quatre éléments, mais ils sont loin de se résumer à l'usage en général sommaire que l'on fait d'eux, sans parler d'en compter si peu ou de les diviser si commodément les uns des autres. Amos faisait partie d'une école à qui il plaisait de laisser les choses ainsi, et se faisait fort d'écraser et humilier tout sorcier en désaccord avec ses théories. Lui-même en avait déjà fait les frais. Il fallait donc procéder avec prudence et de façon irréfutable.

Le nain soupira, ôta ses bésicles et glissa de son fauteuil. Ses cheveux étaient taillés courts mais faisaient tout le tour de son visage rond, en boucles noires flottantes, pour se terminer sous sa moustache en un bouc soigné. Ses yeux bleu électrique fouillèrent la pièce avec l'habitude de qui vit dans un capharnaüm insondable pour le commun des mortels. Il repéra sa toge posée sur la table basse, agita une main, et le vêtement s'envola pour se poser délicatement sur ses épaules tandis qu'il se dirigeait vers le hall d'entrée de sa demeure d'un pas résolu.
Il n'était pas difforme à proprement parler, bien qu'il ait tout de même une physionomie beaucoup plus courte et trapue que celle des hauts nains de l'est dont c'est la forme naturelle, et qui sont une autre race à part entière. Il était né dans un peuple composé principalement d'humains, altération génétique assez commune quand on porte un bébé dans une atmosphère aussi saturée d'énergie magique. Son rival Amos était également atteint de nanisme, et il en croiserait bien encore deux ou trois avant d'arriver chez lui. D'aucuns parlaient de dégénérescence de la race à cause de l'utilisation abusive de magie ; les plus pragmatiques, dont il faisait encore partie, haussaient les épaules. Quand bien même ? On vivait très bien sans mesurer plus de quatre pieds de haut. L'époque où il fallait être physiquement le plus grand, musclé, roux, mâle ou autres sottises primitives pour dominer ses pairs était révolue... pour la majeure partie de la population. Lui-même était de sang noble, et la majorité des gens n'en avaient cure. Bien que les nobles et les bourgeois s'entendent historiquement assez mal, ce qui n'aidait en rien sa rivalité avec Amos.

Lorsqu'il fut fatigué de marcher, il se concentra un instant sur son propre bassin et celui-ci se souleva, le faisant efficacement léviter dans les airs de façon tout à fait confortable, sa cape et ses boucles noires flottant derrière lui élégamment. Amos aurait dit qu'il utilisait l'air pour se déplacer, comme on le disait depuis des siècles. Pourtant, il mettait surtout à l’œuvre une énergie magique, qui pouvait être rattachée au psychisme ou à l'électricité, ou encore au magnétisme métallique. On n'en savait vraiment rien – ça touchait de trop près à l'essence même de la magie. L'air, finalement, ne faisait-il pas que le ralentir par sa friction ? La vraie chose qui le faisait voler était sa concentration mentale. Dans lequel des quatre éléments cela tombait-il, hein ?

 

Il repéra rapidement son amie Mestra, assise à la terrasse d'un café qu'il ne connaissait pas. Elle était vêtue de manière assez extravagante, comme à son habitude : un chapeau crème à larges bords orné de fleurs couvrait sa tête blonde, assorti à sa robe à manches courtes et au tissu beige qui reposait gracieusement au creux de ses coudes et dans son dos. Des fleurs étaient aussi passées dans la ceinture de soie de sa taille et dans ses cheveux. Elle répandait constamment une odeur de rose et de jacinthe entêtante pour ceux qui n'avaient pas l'habitude, surtout par cette chaleur estivale. Le jour où les mages du climat de Gaurin feraient correctement leur travail n'était pas encore arrivé.
- Ravissante, comme toujours, ma chère, lui dit le nain en baisant la main qu'elle lui tendait.
Son sourire était aussi rayonnant qu'un rayon de miel de printemps.
- Bonjour, Esban. Je suppose que ça signifie que tu as réussi à venir à bout de mon rapport.
Il prit place en face d'elle, pliant la chaise à sa volonté pour qu'elle s'incline et facilite sa montée, après quoi il lui agrandit les pieds pour être confortablement à hauteur de la table, un des premiers tours qu'il avait appris quand il était devenu clair qu'il ne grandirait pas plus. Comme à son habitude, Mestra ne tourna pas autour du pot. Elle s'accouda à la table, croisant délicatement les doigts.
- La plupart des gobelins d'Amos sont stockés dans les sous-sols de son domaine, mais il en a constamment en cavale à droite ou à gauche, sans compter ceux qui font des allers-retours entre ses affaires et sa maison, dit-elle d'une voix précise en dépliant quelques doigts pour illustrer son propos. Il semble aussi que certains sont plus malins que les autres, qu'il garde le plus souvent avec lui. Je ne sais pas comment il a accompli une prouesse pareille : en tout cas, sans information aucune à leur sujet, il faudra se méfier d'eux.
Elle lui jeta un regard étincelant, critique.
- Tu ne peux pas y aller ainsi. Ce n'est pas parce que vous ne vous croisez pas souvent en personne qu'il ne connaît pas ton visage.
Soupirant, Esban passa une main de droite à gauche de sa figure, les poils de sa moustache et de sa barbe disparaissant sous ses doigts pour laisser la peau lisse et nette. Il procéda de même avec le reste de ses cheveux, qui s'allongèrent pour lui arriver aux épaules, maintenant de teinte aussi blonde que ceux que Mestra.
- C'est déjà mieux, mais ça ne suffira pas tout à fait... tiens, prends donc ça.
Prenant son chapeau par le haut, elle le lui posa carrément sur le crâne sans délicatesse.
- Voyons, Mestra, c'est un chapeau féminin !
- Encore mieux. J'ai donc en face de moi une personne de sexe indéterminé, qui en tout cas ne ressemble plus du tout au grand mage néo-élémentaliste Esban de Gaurin.
- Il vaudra tout de même mieux que je ne me retrouve pas en face du grand mage rétro-élémentaliste Amos de Gaurin dans ce déguisement, marmonna le nain en ajustant son nouveau couvre-chef tandis que Mestra pouffait.
Modifier les poils de son corps était une chose encore relativement aisée à son niveau, mais modifier par exemple le timbre de sa voix ou la forme de son visage requérait beaucoup plus de temps et de calme qu'il n'en avait, sans compter que le corps des nains avait une fâcheuse tendance à résister à la magie. Il faudrait donc que ce changement sommaire suffise. De toute manière, à cette heure, Amos serait chez le directeur de l'une ou l'autre académie à étaler sa science, ou à l'Académie des Éléments - en tout cas, pas chez lui. Son armée de gobelins serait par contre une autre histoire. Ils n'étaient pas très dangereux en soi, mais ils n'étaient pas non plus assez intelligents pour que la corruption ou la ruse fonctionne bien sur eux, ce qui était embêtant quand on escomptait être discret.

 

 

Arrivé dans la rue où se trouvait la demeure d'Amos, Esban se sentait déjà assez nerveux. Il croisait de plus en plus de gobelins – en plein jour ! - et de moins en moins d'humains, et il y en avait deux littéralement en faction devant la porte d'entrée. Leur peau vert pâle et leurs oreilles pointues les identifiait définitivement comme des gobelins, alors où était leur queue ? Et leur mâchoire proéminente ? Ils n'étaient pas plus grands que leurs congénères, mais se tenaient plus droits, et au lieu des haillons des autres, étaient vêtus d'une sorte d'uniforme en cuir. Évidemment, il fallait que deux des modifiés d'Amos soient justement en train de garder sa maison alors qu'ils n'étaient pas censés quitter sa personne. Sans faiblir pour autant, le cœur battant, Esban s'avança de sa courte démarche vers la porte principale. Peut-être pouvait-on ruser avec ceux-là. Si ça ne marchait pas, il était encore temps de re-changer la couleur de ses cheveux.
- Bonjour ! Je suis un... une amie de monsieur Amos.
Les deux gobelins échangèrent un regard interrogateur. Esban se fustigua mentalement. Ne sachant pas qu'ils étaient différents, la plupart des visiteurs devaient simplement leur passer devant en les ignorant, surtout que les portes étaient généralement ouvertes, comme maintenant. Mais à présent qu'il leur avait parlé, il ne pouvait plus opter pour cette solution.
- Maître absent, croassa celui de droite.
- Oui, je sais qu'il est absent, je ne viens pas le voir lui.
Nouveau regard perplexe. Esban sentait qu'il se débrouillait fort mal, mais cette fois, il ne comprenait pas ce qu'il avait fait de travers. Il comprit en entendant un pas lourd à l'intérieur. Une démarche trop semblable à la sienne. De la pénombre de sa maison, Amos sortit à la lumière du soleil qui fit briller sa coiffure impeccable de façon seyante. Esban aurait peut-être apprécié s'il ne doutait pas que l'effet avait été calculé volontairement par l'architecture du bâtiment pour mettre en valeur le propriétaire des lieux. Il sentit son cœur sombrer dans sa poitrine. Trouver son principal ennemi sur le pas de sa porte en déguisement à une heure où il aurait du ne pas s'y trouver allait tout de suite mettre la puce à l'oreille d'Amos. Ce dernier le toisa d'un air surpris, cligna quelque peu des yeux, puis se reprit.
- Eh bien, ne restez pas là sur le perron. Entrez donc. Vous avez de la chance de me trouver, je ne suis normalement pas chez moi à cette heure. Je vous en prie, dit-il encore en s'effaçant.
Esban resta planté sur le seuil avec un air stupide. Il lui fallut quelques instants pour comprendre que par quelque miracle, Amos ne l'avait pas reconnu et le prenait pour un visiteur impromptu. Et qu'il lui fallait à présent très vite se reprendre et jouer le rôle sans se tromper. Esquissant un sourire maladroit et une courbette, il suivit le nain à l'intérieur de sa demeure.

 

 

En soi, les maisons de sorciers se ressemblaient toutes assez. Elles étaient encombrées de mille choses indispensables à la pratique de la magie, et dans la ville de Gaurian, on n'aimait pas le vide. Tout espace libre devait être minutieusement comblé. Il y avait tout de même un salon mieux défini que chez Esban, où une partie du mobilier était à une taille normale, et l'autre à l'échelle nanesque. Un feu d'eau ronronnait tranquillement dans la cheminée avec un bruit cristallin, diffusant une fraîcheur bienvenue, petit tour d'élémentaliste pour impressionner la galerie qui fit sourire Esban malgré lui. Le drain de magie était trop important et fatiguant pour qu'on s'en serve vraiment, mais visiblement, Amos tenait à impressionner ses visiteurs, même au prix de ses propres forces. Celui-ci lui fit un charmant sourire et l'invita à prendre place sur les fauteuils à la bonne taille. C'était presque aussi confortable que celui qu'il avait chez lui.
- Que puis-je vous offrir, Madame... ?
Et il le prenait pour une femme. Merci Mestra et son chapeau à fleurs qui embaumait l'air. Il est vrai aussi qu'il portait une tenue relativement unisexe avec cette ample toge passée sur un ensemble chemise-pantalon large.
- Laura. Je prendrai un thé de ce que vous voudrez bien m'offrir, je ne suis pas difficile, répondit-il avec un sourire en ressortant par réflexe le dernier prénom qu'il avait croisé dans ses lectures.
Il n'eut pas besoin de trop forcer pour féminiser légèrement sa voix, n'ayant jamais eu un timbre très profond de toute façon. Cela passerait pour une femme l'ayant assez grave.
- Hum... dans ce cas, j'ai exactement ce qu'il vous faut, répondit Amos en effectuant une série de gestes irritablement superflus pour faire chauffer de l'eau et infuser le thé de l'autre côté de la pièce.
Esban commençait à se rappeler pourquoi il ne supportait pas ce sorcier. Il était pompeux, hautain, volontiers paternaliste et adorait se mettre en valeur, même par quelque chose d'aussi commun que la pratique de la magie domestique. Il portait la coupe traditionnelle des sorciers, ses cheveux châtains longs et libres soigneusement arrangés dans le dos, ainsi qu'une moustache bien taillée aux extrémités – qui, il fallait le reconnaître tout de même, lui allait fort bien. Ses yeux verts en amande étaient rehaussés par les verres qu'il portait presque sur le bout de son nez rond, ce qui lui donnait surprenamment un air assez espiègle qui contrastait avec le reste de sa personne, apprêtée avec le plus grand sérieux. Esban se demanda s'il avait déjà pris le temps de détailler son rival ainsi. Et il avait fallu se déguiser pour pouvoir le faire... et que fabriquait-il chez lui à cette heure ?
- Ainsi, vous êtes absent la majeure partie du temps ? minauda-t-il pour le savoir.
- Et oui, madame, les obligations de mon occupation me tiennent en général loin de mon foyer. (Esban dut retenir un ricanement devant ces manières théâtrales. Personne ne l'attendait chez lui que ses minions verdâtres.) Je suis souvent à l'Académie des Éléments, ou à souper avec des amis et collègues. Il est rare que je sois ici à l'heure du déjeuner.
- J'ai donc eu bien de la chance de vous croiser. Je ne pensais pas que vous étiez quelqu'un de si occupé !
- C'est que vous n'avez pas l'habitude de me gratifier du plaisir de votre compagnie.
Esban eut une espèce de moment de flottement pendant que son hôte manipulait à nouveau le service à thé magiquement du bout des doigts. Il venait de se rendre compte qu'Amos avait une attitude charmeuse avec lui. C'était tout à fait inattendu. Un sorcier de sa stature avait autre chose à faire que de batifoler avec des inconnues. Esban lui-même n'avait jamais eu ce genre d'idées. Il faut dire qu'avec leur longévité, ils avaient largement le temps d'y penser plus tard, cependant, nombre de grands personnages restaient même seuls toute leur vie.
C'était pourtant une information intéressante, se dit Esban en prenant son thé et en gratifiant Amos d'un sourire. Le rétro-élémentaliste se sentait-il seul ? Les envies charnelles se maîtrisaient aisément à l'aide de la magie, il y avait donc sûrement autre chose. Il se demanda comment se comporter. Il ne pouvait pas faire semblant de n'être qu'une humble femme, puisque l'aura de sa puissance magique était par trop palpable autour de lui. Lui-même pouvait sentir celle d'Amos aussi clairement que s'il avait été environné en permanence d'une lumière dorée. Elle était moindre que la sienne : personne à l'académie n'ignorait qu'en termes de puissance magique brute, Esban surpassait de loin Amos. Mais, en ennemi fair-play, il n'en avait jamais joué à son avantage.
Au cours des heures suivantes, il inventa donc un personnage de toutes pièces, Laura, sorcière récemment arrivée à Gaurin pour études (de toute manière, Esban aurait été bien incapable de jouer autre chose qu'une érudite), qui ressemblait assez à sa propre vie pour qu'il puisse se faire passer pour elle de façon convaincante. Ils déjeunèrent ensemble. Amos ne lui laissa aucun loisir de visiter sa maison ni même le laissa seul tout court, si bien qu'il fut incapable de mener à bien son idée première, et dut repartir bredouille, avec en plus la promesse de le revoir... Fort heureusement, en hôte délicat, il ne lui avait pas demandé pourquoi Laura avait subitement décidé de venir parler à ses gobelins modifiés.

 

Dès qu'il fut seul de nouveau, il contacta Mestra par télépathie, et la trouva chez lui avec deux autres de ses amis, Qasel et Aldène.
- Vos manières d'invités sont déplorables, leur signala-t-il en franchissant sa propre porte pour les trouver assis dans son canapé.
Il accrocha sa toge au portemanteau, pour une fois, et repassa la main sur son visage de manière à retrouver ses cheveux noirs bouclés et ses chers moustache et bouc. Ainsi, il se sentait enfin de nouveau lui-même, et put laisser Laura retourner dans les limbes de son imagination. Seule l'odeur de lys s'accrochait encore à lui, mais il n'avait aucun tour pour s'en débarrasser. Il lança le chapeau à Mestra qui l'attrapa au vol en riant.
- Nous venons d'arriver, et ta porte nous a gentiment reconnus.
Normal : Esban avait enchanté le verrou pour qu'il ne laisse passer que certaines personnes, dont ces trois gais lurons faisaient partie. Soupirant, il grimpa sur son fauteuil et se laissa aller en arrière. Il se rendait seulement compte maintenant de la tension qui l'avait habité jusqu'ici.
- Alors, comment est-ce allé ? demanda Qasel de sa voix chantante de jeune homme.
- Mal, évidemment, sinon ça ne m'aurait pas pris tant de temps. Il était chez lui. Et il m'a pris pour une femme, Mestra, comme tu l'avais sûrement anticipé en me mettant ce chapeau.
Il leur fit un rapide résumé de son après-midi en compagnie d'Amos qui, bien que fort agaçant la plupart du temps, avait tout de même été un hôte tout à fait agréable et prévenant. A sa grande surprise, il n'avait pas vraiment tenté de s'esquiver, et, encore plus surprenant, le sorcier était resté avec lui jusqu'au bout sans être appelé à droite ou à gauche par ses nombreuses connaissances et son travail. Il tenta de leur cacher qu'il s'était fait courtiser, seulement la fine Aldène le perça rapidement à jour.
- Amos jouant les jolis cœurs avec une belle inconnue qu'il trouve devant sa porte, qui l'eut cru ! lança gaiement Quasel. Ça devait être quelque chose à voir.
- Si par là, tu veux dire qu'il était franchement ridicule, alors oui, répondit Esban un peu trop sèchement, ce dont ses amis ne lui tinrent pas rigueur.
- Par contre, ça me paraît être une opportunité tout à fait intéressante, dit Mestra d'un air pensif en le regardant d'une façon qu'Esban trouva assez inquiétante.
- Je ne retournerai pas jouer les Laura avec cet imbécile suffisant, je te préviens !
Le regard intéressé de Mestra et celui ravi des deux autres ne lui disait rien qui vaille. Ça avait été amusant sur le coup, mais continuer l'expérience aurait été de très mauvais goût, sans parler du risque terrible qu'Amos finisse par découvrir la supercherie. Il avait eu beaucoup de chance tout à l'heure, qu'il craignait de trop pousser.
- Laura ! Nous avons donc un nom pour ton alter-ego féminin, roucoula Aldène. Il lui faut maintenant une garde-robe et quelques artifices de charme...
- C'est non !
- Mais c'est tellement drôle ! fit Qasel.
- Et puis pense à la déception de ce pauvre Amos si Laura ne lui donne plus jamais de nouvelles... renchérit Aldène comme si elle jouait une complainte.
- Mais Amos ne m'intéresse pas, enfin !
- Ce qui t'intéresse, par contre, reprit Mestra d'une voix plus ferme, c'est d'obtenir le maximum d'informations sur lui, et surtout sur la base de son argumentaire académique. Peut-être qu'avec une future conquête féminine, il acceptera d'en dévoiler plus que ce qu'il laisse transparaître à l'académie... Le risque en vaut la chandelle.
- Surtout que je crois que c'est la première fois qu'il s'intéresse à la chose, signala Qasel, bien au courant des faits et gestes de la plupart des personnalités de Gaurin. Alors soit il est très doué pour se cacher, soit il a vraiment trouvé quelque chose à ta version féminine.
- Mais c'est encore pire si c'est le cas ! s'écria Esban. Je refuse de jouer avec les sentiments de qui que ce soit, fusse-t-il mon pire ennemi.
- Si ça se trouve, tu vas te prendre au jeu, et au final ça n'en sera plus un, dit Aldène en haussant les épaules comme si elle ne venait pas de proférer une énormité.
- Chaque chose que vous dites est pire que la précédente ! explosa le nain. Sortez tous de chez moi et laissez un pauvre élémentaliste se remettre de ses émotions !
- La décision finale t'appartient, bien évidemment, tempéra Mestra. Il me semble que nous avions déjà mis tes scrupules de côté lorsque nous décidâmes que tu allais t'introduire chez lui - néanmoins, il est vrai que ce n'est pas la même échelle de malveillance.

Ils prirent donc congé d'Esban de manière plutôt conviviale malgré leur conversation houleuse, et le nain put enfin souffler. Le soleil se couchait. Il passa un châle sur ses épaules et monta sur son toit par une trappe qui menait dans un grenier encore plus encombré que la pièce principale, puis sur les tuiles bleues entre les replis de la toiture pointue et compliquée. Là, il s'assit sur le faîtage, ramena les genoux contre son ventre et contempla les montagnes par-là le grand lac près duquel était construite Gaurin. La cité était bâtie de façon assez disparate, les rues pouvant être bordées de maisons à deux ou trois étages accolées étroitement les unes aux autres, qui soudain cesseraient et laisseraient place à un champ d'herbes folles parsemé de pommiers çà et là, traversé d'un mur immaculé d'anciens remparts, aménagé de niches et d'ouvertures décorées à la mode de l'année en cours ; les toits ronds des différentes académies de magie pointaient hors des bâtiments, colorés et brillants dans la lumière déclinante, donnant à la ville un air hétéroclite et vaguement festif.
Esban n'avait pas le cœur à faire la fête. Il se sentait las, et une douleur sourde au creux de son ventre lui indiquait qu'il s'apprêtait à faire quelque chose qu'il allait regretter ensuite. Il voulait effectivement, plus que tout, démonter les théories élémentalistes d'Amos, et ce serait mille fois plus simple si il les connaissait en détail et à l'avance. Il ne croyait pas que le sorcier allait en parler à Laura, encore moins les lui révéler, par contre, il pensait qu'il pouvait être beaucoup plus simple de fouiner chez lui s'il lui faisait confiance. Tout ce qu'il avait à faire, c'était de lui envoyer un message pour lui proposer une sortie quelque part, et le reste découlerait de là. Mais ce qu'avait dit Qasel le chiffonnait. Et si Amos avait vraiment des sentiments pour Laura ? Que ferait-il alors ? Aussi agaçant et condescendant soit-il, ça restait un être humain doté d'un cœur, et personne ne méritait qu'on le blesse ainsi. Bien que s'il découvrait que c'était le cas, il n'aurait qu'à couper les ponts une fois les renseignements acquis : ainsi, ce serait une déconvenue en bonne et due forme, sans rien de plus machiavélique ? Ce n'était pas parfait sur le plan de la bienséance, mais au moins serait-il en paix avec sa conscience.