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Le dernier souffle de Kilgharrah

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L'herbe jaunie hérissait la boue gorgée d'eau. Les longues bandes de terre entrecoupées de marécages s'étendaient à perte de vue sous un voile de brume.

Ce paysage lavé de ses couleurs n'avait d'égal que le ciel gris qui le surplombait. Rien n'en perturbait le silence ni la morosité, si ce n'était deux silhouettes perdues au milieu des flaques d'eau croupie.

L'une des deux appartenait à un jeune homme aux épaules secouées de sanglots, les genoux enfoncés dans la terre gluante. L'autre, immense, à un dragon étendu au sol, son imposante gueule posée face à son compagnon. Triste vestige de sa puissance d'autrefois, à peine parvenait-il à garder ses yeux entrouverts.

« Ne pleure pas, jeune sorcier... murmura-t-il en un souffle rauque, ses naseaux frémissant.

Sa voix arracha un sanglot plus prononcé à Merlin, qui essuya d'un revers de manche les larmes striant ses joues.

- Je n'y arriverai pas, Kilgharrah...

Le dragon cilla faiblement, son immense corps agité d'un tremblement. La vie s'échappait de ses yeux dorés un peu plus à chaque seconde qui s'écoulait, prolongeant son agonie.

- Il le faudra bien. Ton destin ne fait que commencer.

Avec un rire brisé, le sorcier secoua la tête avant de tendre les bras pour enlacer l'immense gueule du dragon, grimaçant pour contenir ses larmes en vain.

- Je ne pourrai pas le faire sans toi, mon vieil ami, articula-t-il avec difficulté. J'ai perdu Arthur, Gaius, ma mère... Tu es tout ce qu'il me reste. Ne me quitte pas toi aussi !

Kilgharrah ferma les yeux un instant.

- Je suis vieux et fatigué, Merlin. J'ai vécu bien plus longtemps que je ne l'aurais dû. Mon temps est venu.

- Non... non.

Avec un reniflement rageur, Merlin raffermit sa prise, ses yeux bleus brillants de larmes.

- Arthur avait raison... Malgré tous mes pouvoirs, je ne peux même pas sauver mes amis les plus chers. À quoi me sert ma magie, si elle ne peut empêcher ceux que j'aime de mourir sous mes yeux ?

- Tu ne peux contrer le destin, jeune sorcier... La mort d'Arthur et la chute de Camelot étaient écrites.

Il étendit une aile aux membranes craquelées pour attirer doucement le sorcier contre lui. Celui-ci secoua la tête avec un rictus amer :

- C'est faux. Si je t'avais écouté... Si j'avais écouté tes conseils depuis le début, depuis mon arrivée à Camelot, rien de tout cela ne serait arrivé. C'est de ma faute si Arthur est mort et Camelot en ruines. Tu m'avais pourtant prévenu, pour Morgana, pour Mordred... Si seulement je n'avais pas été si stupide !

Le dragon émit un sourd ricanement, son souffle chaud englobant le corps de Merlin. Ses yeux se ternirent, et son corps s'affaissa davantage, l'aile retombant dans la boue avec un bruit spongieux.

- Mon heure est venue, mon jeune ami.

Le sorcier se redressa, la panique inscrite sur son visage.

- Non ! Non, ne meurs pas ! Dis-moi ce que je peux faire pour te sauver, je t'en prie ! Il doit bien y avoir quelque chose ! Tu ne peux pas me laisser seul – je suis un Maître des Dragons, que vais-je faire sans toi ? Je n'y arriverai pas, Kilgharrah, je n'y arriverai pas...

- Il n'y a rien que tu puisses faire. Mais moi, je peux t'offrir un dernier présent en guise d'adieu. Dis-moi seulement ceci : si tu avais su à l'époque ce que tu sais aujourd'hui, aurais-tu vraiment agi différemment ? Tu n'as jamais écouté mes avertissements...

Les genoux maculés de boue, le sorcier se leva avec un regard dur comme l'acier, les poings fermés. Une brise glacée fit ondoyer ses cheveux.

- Oui, répondit-il avec détermination. Oui, j'aurais écouté tes conseils. J'aurais tout fait pour sauver Arthur et unir Albion.

- C'est ce que je pensais, murmura le dragon en baissant les yeux.

Une lueur indéchiffrable traversa son regard mourant, puis il reprit en observant attentivement le sorcier :

- Je t'ai dit que le destin ne peut être contré, Merlin, mais c'est faux. Parfois, il peut l'être. Et c'est ce que je voudrais t'offrir.

- Que veux-tu dire ?

- À leur mort, les puissants dragons peuvent, dans leur dernier souffle, ouvrir un passage vers le passé. Je peux t'emporter avec moi. Mais tu dois savoir que défier le destin peut avoir de graves conséquences et exiger d'immenses sacrifices. Es-tu prêt à prendre ce risque pour sauver Arthur et Camelot ?

L'espoir s'imprima sur le visage du sorcier. Son regard se durcit, lui donnant un air bien plus ancien et puissant que son apparence juvénile pourrait laisser supposer.

- Je ferais tout pour sauver Arthur. Tout.

- N'oublie pas tes paroles, jeune sorcier. »

Sur ces mots, le dragon employa ses dernières forces pour soulever sa tête, ses yeux d'or plongés dans ceux de son maître et ami. Il poussa un souffle long et puissant qui sembla arracher la vie de son corps affaibli au fur et à mesure qu'il enveloppait le sorcier, faisant claquer ses vêtements sur son corps et danser ses courts cheveux bruns. Merlin renversa la tête en arrière et écarta les bras, laissant la magie ancienne l'englober et vibrer en lui.

Puis, avec un bruit sourd, l'immense tête retomba dans la boue.

Le Grand Dragon n'était plus.