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Ce que je n'ai jamais su

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« Mon tour viendra aussi de m’élancer

Je sens déjà l’essor d’une aile »

Osip Mandelstam, The Selected Poems

 

Une fois, Aaron Hotchner s’était assis à l’écart des autres à la fête d’anniversaire de son cousin parce qu’il ne parvenait pas à décider s’il voulait faire des party games avec un groupe d’enfants excités ou jouer à chat avec l’autre groupe. Au lieu de choisir, il s’était adossé au mur de la maison de son oncle, avachi, pendant que son dæmon lui courait entre les jambes en reniflant partout et en soufflant sur tous ceux qui s’approchaient de trop près.

Grand-Mère s’était approchée de lui et avait claqué sa langue de désapprobation en voyant son visage rougi. Elle avait fait courir une main fraiche sur son front et avait remis une mèche de cheveux noirs en place.

- Tu n’es pas très doué pour savoir ce que tu veux, avait-elle commenté avec une lueur acérée dans le regard.

Aaron avait haussé les épaules.

Il ne surmonta jamais vraiment ce problème.

 

 

Spencer Reid perturbait tous ceux qui l’approchaient.

Il avait envisagé la possibilité que ce soit son âge, couplé à son intelligence, et peut-être que les autres se sentaient menacés à cause de leurs propre manque de confiance en eux.

Il avait finalement dû accepter le fait que c’était probablement à cause d’Aureilo.

- Vous devez arrêtez ça, les réprimanda un jour William Reid, deux ans avant qu’il n’abandonne Spencer et Diana sans jeter le moindre regard en arrière.

Son dæmon, un coyote, secoua la tête vers Aureilo avec déception.

- Tu rends les gens mal à l’aise, Spencer.

Aureilo fit un bruit énervé et quitta rapidement son apparence de putois pour revenir à sa forme préférée de lièvre.

- Vous êtes en colère contre nous parce qu’on vous fait peur, rétorqua-t-il furieusement. Vous ne nous comprenez pas. Vous n’essayez même pas.

- Tu parles trop, dit froidement William au dæmon de son fils.

Il se tourna ensuite vers ce dernier :

- Et toi, bien trop peu. Qu’est-ce qui cloche chez vous ? Pourquoi est-ce que vous êtes comme ça ?

- Rien ne cloche chez nous, affirma Aureilo en fixant leur père sans cligner des yeux, ses longues oreilles semblables à du velours noir plaquées en arrière.

Spencer ne fit que regarder ses tennis usées sans prononcer un mot.

- Rien ne cloche chez nous, répéta Aureilo cette nuit là, en léchant les larmes qui coulaient sur les joues de son humain.

Spencer n’était pas certain que ce soit vrai.

 

 

- Votre dæmon ne s’est pas encore stabilisé.

La psychologue scolaire le fixait à travers ses lunettes étroites, avec une légère répugnance dans les traits autour de la bouche.

Aaron réprima le désir de lui donner un coup de pied sous la table alors qu’elle prenait soin d’éviter de regarder vers Halaimon. Hal se métamorphosait à un rythme rapide en une variété impressionnante d’animaux, chacun montrant le courroux qu’éprouvait Aaron. Le dæmon de la femme, une chouette rayée, fit claquer son bec à plusieurs reprises et agita ses plumes avec une désapprobation évidente.

A dix-sept ans, Hal aurait dû se stabiliser depuis au moins deux ans. Mais Aaron faisait rarement ce qu’on attendait de lui ; pourquoi son dæmon serait-il différent ?

- Il est indiqué ici que le dæmon de votre frère est stable depuis deux ans, et pourtant il est plus jeune que vous.

Le désir de lui donner un coup de pied resurgit alors qu’elle répétait elle aussi cette rengaine qu’il ne supportait plus.

Pourquoi ne peux-tu pas être un peu plus comme ton frère ? Pourquoi es-tu si sérieux, pourquoi es-tu si froid ? Tu es une déception, Aaron.

- Je ne suis pas mon frère, murmura-t-il à la surface brillante de son bureau.

Hal se transforma en corneille et confirma bruyamment.

 

 

Il n’y avait jamais eu aucun doute concernant la forme qu’Aureilo prendrait. Du plus loin que Spencer se souvienne, son dæmon lièvre l’avait toujours suivi en bondissant avec souplesse, ne changeant qu’occasionnellement, s’il lui fallait des ailes ou des dents plus pointues.

Alors, quand un matin, à douze ans, il se réveilla, mit ses lunettes et sut, il ne fut pas surpris de voir un lièvre roulé en boule à coté de lui.

Spencer se rendit à la bibliothèque et trouva tous les livres qu’ils possédaient sur les lièvres, bien qu’il les ai déjà tous lu auparavant.

- Ton dæmon s’est stabilisé en lièvre, mon ange ? lui demanda la bibliothécaire d’un air absent en passant devant sa pile de livres chancelants.

Aureilo ouvrit la bouche pour répondre mais Spencer poussa un livre entre ses pattes. Ils essayaient de paraître moins étrange, et cela signifie que c’était lui qui devait parler.

- Oui, c’est un Lepus europaeus, dit-il doucement avec une note de fierté dans la voix. Ce sont les plus grands lièvres au monde.

- Pas les plus beaux, cependant, remarqua la bibliothécaire. Très ordinaires d’apparence. Mais si tu es heureux, tant mieux pour toi !

Elle s’éloigna ensuite d’eux et continua de ranger des livres au fur et à mesure de son trajet.

- Tu peux courir jusqu’à soixante kilomètres par heures, le réconforta Spencer après que la femme soit partie. En quoi c’est important ce à quoi tu ressembles ?

Aureilo le regarda par-dessus la pile de livres.

- Nous n’avons pas toujours à courir ; les lièvres peuvent aussi se battre. Tu oublies ça.

Spencer n’avait pas oublié.

 

 

Aaron avait quitté le domicile de ses parents dès qu’il l’avait pu, et sans jamais jeter un regard en arrière.

C’est pour cette raison que voir Sean sur son pallier au milieu de la nuit alors qu’il avait des examens le lendemain fut une surprise, et pas une des plus agréables.

- Pourquoi es-tu là ? demanda Aaron en faisant un pas de coté tout en levant un sourcil vers son frère pour lui indiquer d’entrer.

Ce qu’il fit, son dæmon loutre gambadant joyeusement autour de ses chevilles.

- Quoi, je ne peux pas rendre visite à mon frère sans raison ultérieure ? demanda Sean avec un reniflement de dédain.

Il s’arrêta net dans son élan en voyant Hal étendue près du lit d’Aaron.

- Waouh, elle n’a pas fait dans la demi-mesure en se stabilisant.

Aaron quitta des yeux le dæmon mince et joyeux de Sean pour regarder le sien, lequel observait la scène avec un regard froid. Il haussa les épaules :

- C’est une sorte de chien de berger. Ils peuvent être très gros.

Sean le connaissait assez bien pour savoir qu’il mentait en prétendant ignorer ce qu’était exactement son dæmon, mais il le connaissait aussi suffisamment bien pour ne pas insister.

- Je peux rester là pendant quelques temps ? demanda-t-il plus tard, cette nuit là, après quelques bières.

Aaron acquiesça avec circonspection, tandis qu’Hal dénudait ses longs crocs en direction de Paarthurnax pour lui recommander silencieusement de garder ses distances.

 

 

- Quel est la forme de votre dæmon ? demanda le recruteur du FBI le premier jour de l’entrainement d’Aaron, son stylo posé sur ses papiers d’admission.

Aaron songea au travail qu’il ferait bientôt : dangereux ; excitant et, pour la première fois, quelque chose qu’il voulait plus que n’importe quoi d’autre.

- C’est un loup, dit-il doucement.

Hal gronda sa confirmation.

Halaimon – loup gris, indiquait clairement le formulaire, à la vue de tous.

- De toute façon, quelle importance ça a, la manière dont ils nous appellent ? demanda Hal dans la nuit.

Aaron ne répondit pas.

Quand les autres cadets se présentèrent à lui, il demanda à être appelé Hotch. Les noms contenaient un grand pouvoir, même si Hal ne le voyait pas. Aaron avait un dæmon chien, et tout le monde le comparait à son frère.

Hotch avait un dæmon loup, et personne ne trouvait quoi que ce soit à y redire.

 

 

Aureilo réussi presque à s’échapper.

Spencer n’en eu pas la chance, malgré les avertissements de son dæmon qui avait senti le piège et lui avait crié de courir un instant avant que les adolescents sortent de leurs cachettes. Il avait à peine pu faire deux pas qu’une main épaisse l’attrapait par le col et le soulèvait du sol en lui coupant momentanément la respiration.

Son lièvre s’élança avec toute la vitesse pour laquelle son espèce était connue, mais il ne pouvait pas faire grand-chose à part courir en demi-cercles maladroits, retenu par la laisse invisible qui le reliait à son humain. Le dæmon d’un des adolescents l’accula contre un mur et se jeta sur lui avec ses mâchoires canines grandes ouvertes.

Aureilo attendit que le chien soit presque sur lui pour donner un puissant coup avec sa patte avant, ce qui laissa une entaille sanglante sur la truffe du chien. Puis, il s’enfuit de nouveau.

Spencer ignorait ce qui le désorientait le plus : l’horrible sensation de tiraillement provoquée par son lièvre qui forçait sur leur lien pour tenter d’échapper au chien furieux, ou le coup de poing qu’il avait reçu du propriétaire du dæmon chien juste après que son lièvre l’ait frappé. Il se mit à pleurer sous la douleur et le lièvre se retourna pour se jeter, dans sa hâte désespérée de le rejoindre, droit entre les mâchoires du chien.

Spencer ne se souviendrait pas du moment où les adolescents l’avaient déshabillé et attaché au poteau de but, ou, s’il s’en rappelait, ces souvenirs seraient obscurcis par l’horrible agonie de l’éloignement forcé de son dæmon.

Quand il se mit à crier, ils le laissèrent seul. Puis, finalement, Aureilo se releva de l’endroit où le chien l’avait laissé tomber après l’avoir violemment secoué en le tenant dans sa gueule. Il boita jusqu’à Spencer pour venir ronger les liens qui retenaient ses poignets et lécher toutes les égratignures sanglantes.

- Je suis désolé, fit le lièvre en tremblant de manière incontrôlable alors que la sensation nauséeuse de distance s’atténuait. Je suis désolé, je suis désolé, je suis là. Je n’irais plus jamais aussi loin.

Spencer étreignit son lièvre contre lui et le caressa de ses mains tremblantes.

- On peut faire mieux, murmura-t-il dans la fourrure de son dæmon. Nous pouvons les empêcher de nous refaire du mal de cette façon.

Il songea en silence que les dæmons n’étaient pas une si merveilleuse idée, après tout.

Comment était-ce seulement possible ne pas être vulnérable quand un fragment de son âme était visible aux yeux de tous ?

 

 

- Ecoute, Aaron, tu es un type super, nous ne sommes simplement… pas compatibles, sourit tristement en faisant ses valises la dernière d’une longue série de relations échouées. Ce n’est pas toi…

- C’est mon dæmon, la coupa Hotch sans prendre la peine de maitriser sa voix.

Hal, une grande forme sombre étendue à coté de la porte, leva la tête et dénuda ses dents en direction du dæmon corbeau freux de la femme, qui se détourna.

- Elle est… intimidante, murmura Anna en rougissant. Je suis désolée. C’est juste qu’elle a l’air tellement féroce, tu vois ? J’ai l’impression que les gens n’arrêtent pas de nous fixer quand nous sommes ensemble…

Hotch la laissa partir.

- Nous n’avons pas besoin d’eux de toute façon, dit-il amèrement à Hal. S’ils sont si prompts à juger.

Hal s’avança vers lui et posa une patte réconfortante sur son genou.

- Nous ne l’aimions pas, de toute manière, dit-elle calmement.

Il poussa un grognement en la grattant derrière les oreilles.

- Qui a dit ça ? Je l’aimais bien moi.

- Non c’est faux. Elle laissait toujours le lait dans la porte du réfrigérateur au lieu de la mettre au fond, et tu lui as dit que j’étais un loup.

- Tu es un loup.

Les yeux de Hal rencontrèrent les siens, à la fois ombragés et complice.

- Pourquoi me dis-tu ça ? Je sais ce que je suis. C’est toi qui est confus.

Hotch secoua la tête avec irritation. Il se leva et fit les cent pas autour de la pièce, dévoré par l’agitation. Il détestait quand elle l’acculait ainsi.

- Ca n’a pas le moindre sens. Je sais ce que je suis, idiote.

- Solitaire, remarqua-t-elle en s’étendant de nouveau au sol.

Il n’essaya pas de la contredire.

 

 

La première fois que Spencer laissa quelqu’un d’autre toucher son dæmon, il était soul et n’était pas vraiment sûr de savoir ce qui se passait.

Ethan passa avec précaution sa main sur le dos d’Aureilo, les yeux écarquillés avec émerveillement et autre chose de plus sombre et affamé, alors que le lièvre tressaillait violemment sous ses doigts. Spencer ne parvint pas à savoir si l’intense sensation désagréable qui accompagnait le geste lui donnait envie de vomir ou de laisser échapper un gémissement chargé d’une sorte de désir.

- Arrête, fit sèchement Aureilo alors que leur ami levait la main pour recommencer. Nous n’aimons pas ça.

En de compte, Spencer coucha avec Ethan malgré tout et rien ne ressembla à ce à quoi il s’attendait. Aureilo garda ses distances pendant tout ce temps, assis à la fenêtre à observer la nuit avec un regard froid.

Le dæmon rat d’Ethan ne cessait de pousser le lièvre du museau, mais celui-ci ne lui accorda jamais le moindre regard.

- Pourquoi as-tu fait ça ? se plaignit plus tard le lièvre alors qu’ils étaient dans leur chambre et que Spencer examinait un bleu très marqué sur sa clavicule. Pourquoi as-tu besoin de lui ?

- Parce que c’est ce que les gens normaux font, Aureilo. Les gens normaux se font des amis et ont des partenaires et ils s’amusent. Ne peux-tu pas nous laisser être normaux pour une fois ?

- Ce n’était pas amusant, se lamenta le lièvre en s’aplatissant contre le sol. Et rien ne cloche chez nous. Nous sommes normaux.

Spencer le laissa faire en admettant silencieusement que, de toutes manières, ce n’était pas vraiment une expérience qu’il avait hâte de renouveler.

Deux ans plus tard, Jason Gideon l’appela dans son bureau et lui offrit un travail. Il accepta aussitôt. Travailler avec l’équipe d’élite d’Etude du Comportement pour fouiller les gouffres de ténèbres de l’esprit humain ? Il n’y avait rien de plus captivant pour lui, il en était certain.

Six mois après, il entra au BAU et rencontra Aaron Hotchner et, soudain, il n’était plus aussi sûr de lui.

 

 

Il ne savait pas vraiment quoi penser du nouveau membre de l’équipe que Gideon avait insisté pour recruter. Le gamin était tout en membres dégingandés, avec de grands yeux, une coupe de cheveux ridicule qui lui tombait devant les yeux et garantissait qu’il ne serait jamais capable de faire un tir précis – en supposant qu’il ait jamais l’autorisation de porter de une arme.

- Je ne sais pas, Hotch, dit en coin Morgan alors qu’ils regardaient Gideon parler au gamin dans son bureau. Il donne l’impression qu’il va se faire tuer sur le terrain.

Son dæmon, un chien boxer avec un corps puissant et musculeux, se colla contre sa jambe et émit un grondement venant du plus profond de sa gorge pour signaler son approbation.

Hotch laissa tomber une main sur la tête hirsute de Hal, un geste rendu aisé par la taille de l’animal, avec un bruit évasif.

- Laisse-lui une chance, suggéra-t-il, bien qu’il n’ait pas envie de suivre son propre conseil. Il pourrait nous surprendre.

Gideon émergea de son bureau avec son daemon faucon perché sur l’épaule et un grand sourire, ce sourire présomptueux que Hotch avait toujours détesté.

- J’aimerais vous présenter le Docteur Spencer Reid, annonça-t-il en incitant ce dernier à avancer alors qu’il tentait de rester en arrière.

- Où est son dæmon ? fit Hal d’une voix suffisamment basse pour que seul Hotch puisse l’entendre.

Aucun animal n’était perché sur le gilet du jeune homme ni ne pendait d’une poche, et le sol autour de ses pieds était désert. Hotch fronça les sourcils et nota mentalement qu’il faudrait lui demander s’il avait un dæmon insecte, et acquérir l’étui de sécurité correspondant pour que la créature puisse voyager sans danger.

Finalement, cela se révéla être l’élément le moins mystérieux à propos de Spencer Reid.