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Le portrait de Dorian Gray

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Il avait regardé le portrait sans vraiment le voir depuis le jour où son ami Basil, peintre de profession, l'avait peint dans son salon. Ce portrait n'était pas encore vraiment lui. Mais plutôt une version de lui-même, celle du publique, du genre, de la surface.
À l'époque où tout cela lui paraissait encore flou, il avait fréquenté une actrice dont il avait dit se lasser mais qui en réalité, était une de celles qui rendaient Dorian furieux d'être la personne que l'on lui avait imposé d'être. Il avait été jaloux d'elle comme on l'aurait été d'un enfant préféré.

Lorsqu'elle était morte par sa faute, le tableau s'était mis à changer, révélant à Dorian un des premiers aspects de sa véritable nature. Celle qu'il avait toujours pu sentir en lui sans pouvoir la saisir.

Il regrettait parfois, cette belle journée où il avait rencontré Lord Henry Wotton dans le salon de son ami, encore ignorant des désirs qui l'habitaient et qui était aujourd'hui son identité. Il avait eu l'impression qu'Henry en moins de quelques instants, l'avait démasqué, le rendant vulnérable, mettant ses cuisses à nu comme celle d'une jeune vierge que l'on privait de ses vêtements pour la première fois. Et il s'était demandé si c'était parce que Lord Henry savait si bien déshabiller les femmes qu'il avait réussi à le déshabiller aussi.
C'était sa déception profonde face à l'être qu'il voyait, qui avait poussé Dorian à formuler son vœu, cachée sur la toile.

Il se souvenait de cette affaire fâcheuse avec Basil, qui l'avait conduit à ôter la vie de ce dernier et qui aujourd'hui faisait l'objet d'une enquête de police. Toute cette colère, dirigée vers le peintre, l'avait submergé lorsqu'il s'était rendu compte que Basile lui, avait accepté.

"Malgré tout tu restes mon œuvre la plus parfaite."

Cette phrase le hantait. Dorian n'avait pas supporté de voir cet ami se complaire de ce qui le rendait fou. Il avait cru déceler une pointe de pitié dans ses paroles, comme si le pauvre Dorian Gray avait été souffrant et que le peintre Basil Hollward avait décidé de veiller à son chevet.

Mais Dorian ne se sentait pas malade, les paroles du peintre l'avaient plu comme dégoûté.

Car c'était bien le problème, Basil aurait pu tout accepter. Cela aurait donné, comme un espoir à Dorian, celui d'une vie nouvelle en sa compagnie, quelque part ailleurs où il aurait pu être perçu autrement.

Il trouvait une ironie dans la mort de cet homme dont il avait été aimé et qui l'avait toujours considéré comme son oeuvre la plus belle et la plus grande... L'œuvre avait fini par le tuer. Basil Hollward était lui aussi le portrait de quelque chose, celui de la figure de l'artiste, créateur maudit face à l'art aussi vivant qu'ingrat.

À y réfléchir, celui qui faisait chavirer les cœurs à la fois d'hommes et de femmes depuis des années, n'avait jamais vraiment aimé son portrait.
Il regrettait son enfance si douce, où les corps nus des jeunes filles et garçons étaient pareil , miroir l'un de l'autre à quelques éléments presque.

Cela rappelait qu'un jour, le corps lui avait imposé de changés. Dorian avait du alors rentrée dans les cases. Assistant impuissant à ses joues et bras potelés, qui c'était comme transformé malgré lui, en des formes qui lui étaient étrangères. Ces formes, cette identité de genre qui s'était imposé à lui, il avait tenté par divers stratagèmes de les accepter. Il avait reçu les compliments des femmes qu'il jalousait et avait ri avec les hommes qu'il essayait d'imiter.

En agissant exagérément comme un homme de son temps aurait du le faire, il avait cru pouvoir encore se mentir. C'était sans compter le tableau, manifeste de sa véritable nature.

Il lui donnait plus de force encore et, à chacune de ses nouvelles tentatives, ce dernier de plus en plus délicat, lui rappelait son échec.
Tous ceux qui avaient vu, de près ou de loin le tableau étaient morts à présent. Rien ne pouvait plus inquiéter Dorian Gray. Rien sauf peut-être... Il fallait le détruire. C'était le portrait maintenant, qu'il fallait faire taire à jamais.

Il était monté au dernier étage de sa maison, avait sortit la clef, puis s'engouffrant à l'intérieur il referma derrière lui, comme à son habitude pour éviter d'être surpris. Il avait tiré l'épais drap de velours dans un glissement sourd puis avait regardé à ses pieds. La lame du couteau qui avait servi à tuer Basil était là: propre, immaculée même.

Chaque coup d'œil donné à ce tableau faisait monter en Dorian la colère d'une personne jalouse.
Dorian Gray était à la fois dégoûté et envieux du portrait .

Il enviait au portrait son aisance féline, sa pureté. Le regard quoiqu'un peu méchant, restait doux comme pour le narguer gentiment. La forme de sa bouche était colorée d'un rose qui appartenait à Dorian mais qu'il ne reconnaissait presque plus. Elle semblait murmurer entre ses lèvres charnues : "Tu ne seras jamais moi".

Il avait considéré que, de tous les vices auxquels il s'était abandonné dans sa vie, celui-ci était le pire. Car personne ne pourrait croire en la déesse qu'il ressentait véritablement au fond de lui. Une femme, aux cheveux blonds tout comme lui, qui l'obsédait. S'il avait été découvert, on l'aurait pris pour fou et enfermé.

Son teint blanc et sa poitrine qui n'appartenait pas tout à fait à un il, ni a une elle, se mouvait dans l'habit que Dorian se souvenait avoir porté chez Basil Hollward il y a des années déjà. C'était lui en elle et elle en lui.

Le couteau avait été saisi. Il fallait que Dorian chasse cette vision, qu'il la tue. Il était certain que, s'il avait pu s'abandonner au déni tout ce temps, se débarrasser du tableau et continuer serait un jeu d'enfant. Le plaisir qu'il avait pris au départ à voir le tableau changer s'était aujourd'hui mouvez-en une crainte bien réelle. La première était bien entendue celle d'être découvert: il sentait les effluves de la paranoïa l'envelopper lorsqu'il quittait Londres. À cette folie s'ajoutait celle d'être humilié, incompris.
Il avait appris au fil des années, que les gens qui ignorent tout d'un monde sont les premiers à vouloir sa destruction.

Et aujourd'hui, face à ce monde codifié dont il se savait déjà incompris il était comme dos au mur: le spectacle avait assez duré.