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La Mort Humaine

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[...] et l’attira vers elle. Mais le Grand Faucheur avait rarement été parrain d'un humain, et après réflexion, son trépas ne lui sembla pas nécessaire. Ne pouvant pas lui empêcher le tombeau, la Mort pensa donc à un marché à conclure avec le médecin en réparation de son forfait.
« Ami, tu m'as trompé et j'en suis fort déçue. » s'exprima la Faucheuse, « Je devrais te faire justement payer, mais je veux avant tout comprendre la raison réelle de ton crime. Je te propose un marché. »
« On dit qu'un marché engendre un lourd prix et tu es la Mort, parrain. Quel est ton prix ? » répondit le médecin.
« Tu es mon filleul, et tu supporteras le dû, au nom de tes mensonges. »

Le visage du filleul était morbide. Il s'exclama
« Je sens que mon heure approche... laisse moi me marier avec la jolie princesse ! Ma gloire n'en sera qu'enrichie. »
« N'attise pas ma colère et écoute. Pendant deux jours, tu seras la Mort, » poursuivit le Grand Faucheur de sa voix lugubre. « Je viendrais m'assurer que tu remplisses parfaitement ton travail pendant la nuit, et je resterais avec la princesse à ta place sur terre pendant les journées. Si tu faillis à ta tâche, ta vie sera prise. »

Le filleul était confiant en la Mort, mais était effrayé de ce marché et d'avoir irrité son parrain. Il répondit
« Si tu n'es pas le Diable, aie pitié de moi qui ne voulais que sauver une vie ! »
« Je n'ai pas de pitié. Si tu échoues, tu mourras, et si je parviens à comprendre pourquoi tu m'as trompé, je ne t'en serais plus aucunement rancunier. »

 

Le marché fut accepté par le filleul. La Mort instruisit brièvement au médecin sa lourde tâche, prit son apparence et descendit sur terre dans le château du roi.
Le Faucheur ne pouvait ressentir l’insupportable poids de son enveloppe charnelle ni le sang qui aurait dû lui brûler les os. Pourtant chacun de ses pas étaient harassants et douloureux et, presque translucide, il errait tel un défunt dans le château.

Il arriva dans de somptueuses salles dorées, mais la Mort n'avait pas d'intérêt pour la richesse qui ne prolonge jamais la vie sur Terre.
Elle vit un tableau de vertueuses jeunes femmes, mais la Mort n'avait pas d'intérêt pour la Beauté qui se fane et qui annonce la disparition de la vie.
Elle avança jusqu'à une salle où un homme au ventre distendu dormait sur un sofa près d'un banquet composé de délicats mets. Mais la Mort n'avait pas d'intérêt pour la gourmandise et pour la paresse qui ne font que lui apporter les humains.

Or la princesse entrait dans le château, et vint vers la Mort humaine. Elle lui prit les mains, lui sourit et l'embrassa sur la joue. Le Faucheur leva les yeux, son corps se colora.
Se laissant guider par la jolie princesse, le couple se retrouva dans un jardin orné de superbes fleurs introuvables sur terre.Pourtant le Faucheur disparut quelques instants, et quand il revint il tenait un nid avec trois petits œufs bleus dedans.
« Que faites vous donc avec ce nid ? Ne voulez vous pas cueillir avec moi ces magnifiques fleurs ? » dit la princesse, quelque peu surprise.
« Je vous offre la vie, car je ne suis que trop habitué à la prendre. » répondit la Mort par sa voix lente et suave.
« Mais, ces oiseaux mourront sans leur mère, et personne ne peut disposer de la vie ainsi. », répondit la fille.

 

La nuit arriva, la Mort se rendit au près de son filleul qui devait faucher les âmes.
« Parrain, je ne peux plus. Reprend la place qui t'es due, c'est trop grande souffrance et solitude pour moi. » s'exprima le filleul.
« Le marché a été entamé, et tu paies le prix pour m'avoir désobéi. Ta solitude ne dure que depuis une journée, et déjà tes épaules sont trop lourdes ? », questionna la Mort. « Allons, filleul. Considère mieux chaque vie que tu fauches et cesse de te plaindre de ce fardeau qui soulage les hommes. »
Le filleul, qui avait toujours prit en compte les paroles de son parrain, comprenait que son égoïsme n'avait pas sa place. Mais il avait emporté des âmes qu'il ne souhaitait pas emporter, et n'avait rien pu faire pour empêcher les trépas.

 

Le lendemain, le Faucheur rejoint la princesse : il tenait un pot remplit de terre avec trois fleurs vivement colorées.
Quand la princesse arriva, son visage s'illumina et elle accourra vers la vivante Mort.
« Quel beau présent ! Mon cher, ces fleurs sont magnifiques » s'exclama t-elle.
Le Grand Faucheur sourit énigmatiquement, n'ayant pas choisi ces fleurs d'après leur aspect mais d'après leur emplacement ; elles venaient d'une maison d'un vieux village victime d'un puissant incendie. Le Faucheur était attentif à la princesse, mais ne prêtait pas grande attention à ses propos confus.


La Mort en vînt à oublier le marché qu'elle conclut avec son filleul, et resta avec la fille une partie de la nuit.
Dans la vaporeuse pénombre, le filleul apparu au Grand Faucheur :
« Parrain, tu m'as trompé. Tu profites du crépuscule avec mon amante, mais je crains que tu ne l'éteignes. »
La Mort accompagna le médecin, et lui dit :
« Mon filleul, je n'avais nullement l'intention de te tromper. J'en suis désolée. Mais je ne comprend pas ton allusion sur cette radieuse âme. »
A ces derniers mots, un voile noir comme l'abysse se déposa sur elle ; l'obscurité n'avait jamais été aussi profonde que sous ce drapé. En remerciant son filleul, elle lui permit de retrouver sa compagne et de célébrer leur mariage.

 

Un matin, la princesse fit part à son époux d'un puissant mal de tête et s'endormit, la Mort arriva dans la chambre du couple, et voyant son neveu lui dit
« Ne tentes rien, filleul, ou je t'emporte avec elle »
Le filleul s'abandonnant corps et âme à l'affliction, se confia à la Mort
« Je t'ai vu avec mon amante, je sais que tu as bien peu de temps pour ces choses là. Alors je pleurerai pour toi, qui ne sais ce qu'est la peine. »

Le Faucheur vit par la fenêtre trois oiseaux qui se reposaient sur trois ravissantes fleurs. Il avoua
« Je t'en suis reconnaissant ; voilà une âme bien pure qu'aujourd'hui je fauche. »

 

La Mort se disposa aux pieds de la jeune et emporta l'âme dont elle était tombée amoureuse.