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Les Ruines de Perséphone

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    La musique commença. Étouffée, elle aurait pu n’être qu’illusion. Mais non. Elle leva les yeux sur son reflet, sa robe de dentelle brouillée à travers les larmes.

    Les rires des invités résonnaient à travers l’église, rebondissant contre les murs, devenant le bourdonnement d’une foule menaçante. Un nid de frelon amassé autour d’elle. Chaque rire un rappel du peu de temps qu’il lui restait. Bientôt il serait trop tard.

    Elle entendit des pas dans le couloir. Sa respiration devient irrégulière. Dentelle dans sa poitrine. La porte grinça derrière elle. Son cœur bondit jusque dans sa gorge. Animal se cognant contre les barreaux de sa cage. Tournant la tête légèrement elle vit sa mère. Apparition merveilleuse de mauve et d’or. Ses longues boucles cascadant sur ses épaules, une couronne de lilas autour du front. Leurs regards se croisent et tous les mots-obstacles flottèrent entre elles. Barrière invisible. Elle se remémore des bribes de leurs disputes, des phrases qui lui avaient traversés le cœur tel des morceaux de glace. Un miroir qui se brise.

« C’est ton devoir. »

« Un jour tu comprendras que c’est pour toi qu’on fait ça».

    Sa mère s’approcha et lui caressa les cheveux, essuyant une larme vagabonde d’un geste doux, si souvent répété. Rejetée dans l’enfance, Perséphone se blottit contre elle, fermant les yeux, elle fondit dans cette sécurité que seul les bras d’une mère peuvent offrir.

    Se démêlant de son étreinte, Déméter prit son visage entre ses mains et lui déposa un baiser sur le front. « Mon soleil » chuchota-t-elle. A la porte, elle hésita et en jetant un dernier regard sur le visage désolé de sa fille, l’abandonna à son sort.

    Elle resta un instant, impuissante face à son incapacité d’échapper à cette petite salle. Fenêtre trop étroite pour la fuite. Porte trop prêt du danger.

 

    Quelqu’un frappait à la porte. La main cherchant à assommer le bois. Pleine d’autorité. Son père.

    Elle prit son courage à deux mains, baissa le voile sur son visage bouffi par les larmes et ouvrit. Prenant alors l’apparence d’un fantôme sublimement triste. Simple illusion, retirée de la vie. Victime de son destin. La main ferme de son père sur son épaule, son seul encrage à la réalité.

« Ne me déçois pas. »

    Sa voix teintée d’aigreur lui perça les oreilles. La voix d’un bourreau aiguisant sa hache.

« Lève la tête pour ton mari ».

    Elle obéit et ils avancèrent. Leurs pas mangeant la distance entre elle et l’homme. Animal affamé. Leurs regards se croisent et il sourit. Les babines se rétractant sur les crocs du prédateur. La joie d’une proie facile.

    Frissonnant devant cet homme à qui elle devait se soumettre. Son dégout ne trouvant pas de limite, elle n’avait  fait que s’accroitre au fil des semaines. Elle l’observa de nouveau, curieuse. Ses cheveux de jais étaient parsemés de blanc, seulement visible lorsqu’on les regardait de prêt. Indice de ses 35 ans passés. Son corps inspiré la peur. Non pas par sa musculature mais par la force qu’il dégageait. Feu interne alimenté par une colère constante. Trou noir aspirant chaque once de bonheur.

    Leurs vingt ans d’écart ne semblaient pas être un obstacle aux yeux de ses parents ni même à celles de la congrégation qui chuchota de temps en temps « Quel beau couple ».

Murmures. Désolation.

    La cérémonie passa dans un flou, les voix déformées. Elle avait la tête sous l’eau, les poumons submergés. Ses réponses mécaniques, vides. Automate noyée.

    Elle fut tirée de sa torpeur par les lèvres de son nouveau mari collées aux siennes. Brusque. Sans remords. Ses mains autour de sa taille. Des doigts de voleur.  Il avait les yeux mis clos. Enfant au matin de noël. Bouche de requin. Il avait le gout de l’obligation.

    Immobile. Les yeux grands ouverts cherchant une sortie. Une solution. Paralysée. Il est trop tard.

 

    Elle se réveilla au petit matin. Une ombre. Un souvenir de ce qu’elle avait été.

    A ses côtés l’homme ronfle. Sa respiration comme une flamme. Brulante. Destructrice. Un feu qui ravage. Un feu qui prend dans la nuit. Enfer.

    Elle titube hors du lit. Tombe de la scène du crime. Elle ne veut pas le réveiller. L’oxygène ne sait plus trouver le chemin vers ses veines. Poumons déchirés.

    Elle glisse sur les vêtements jetés au sol. Continue à travers la désolation.

    Arrivée à la cuisine elle fouille dans les placards. Les vides. Eparpille leurs entrailles autours d’elle. Elle le trouve. Petite boite. Pépins.

    Elle les étales devant elle. Douze pilules. Ses mains tremblent. Elle n’en aura besoin que de six. Elle les choisi méticuleusement. Pétales de fleurs bleues.

    Elle s’assoupit glissant vers le sommeil, la voix de sa mère lui chuchotant sa berceuse préférée à l’oreille.

 

« Tu es mon printemps, mon été.

Tu es mon soleil, mon seul soleil.

 Les jours seraient nuits sans ton sourire,

Les champs déserts de fleurs sans ton rire.

Sans toi, les ciels sont gris.

En ton absence… »

 

    Elle ferme les yeux.

 

«… L’hiver commence. »