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Aux âmes bien nées

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Regulus Black reste toujours un silence pour les historiens que nous sommes. Il a marqué son siècle tout en restant d'une discrétion extrême concernant sa vie personnelle. Cela a soulevé quelques polémiques, notamment lorsqu'il a attenté plusieurs procès aux biographes qui travaillaient sans son autorisation. Elles ont été vite épuisées devant le peu de secrets honteux qui semblaient remonter à la lumière. La publication de ses journaux intimes à la fin de sa vie, dont il n'a jamais caché qu'il les avait remaniés, n'a jamais vraiment levé le voile sur ce sujet, d'autant plus que les années de Poudlard et post-Poudlard manquaient. Tout historien sait que la fin de l'adolescence reste un moment charnière, et les circonstances – la guerre contre Voldemort, la réorganisation des grandes familles Sang-Pur – semblaient clairement avoir cimenté ses opinions politiques…

Il y a vingt ans, la découverte de ce journal dans ses affaires personnelles avait semblé être une piste nouvelle pour les historiens que nous sommes. Hélas ! Contrairement aux autres, il fonctionnait selon un triple code, avec deux niveaux de codage magique et un niveau de code simple, combinant l'alphabet romain et l'alphabet runique. Il aura fallu environ vingt ans pour commencer à le décoder, grâce notamment à sa correspondance avec Cornélia Greengrass – des lettres qui n'ont jamais été publiées non plus – qui n'avait été que codée magiquement.

La traduction des passages concernant janvier 1976 a offert une véritable surprise en indiquant clairement que Regulus avait sciemment voyagé dans le temps. On comprend mieux le silence sur ces années : encore aujourd'hui, le voyage dans le temps est une pratique magique jugée dangereuse et l'idée de changer le passé reste un tabou. Jamais Regulus ne cache dans ce carnet sa volonté de modifier les éléments qu'il avait déjà connu.

Comment expliquer que ce carnet soit parvenu jusqu'à nous ? Était-ce un oubli, une négligence ? Pourtant, le carnet de recherches qu'il mentionne à plusieurs reprises ainsi que la reproduction de ses souvenirs de sa première vie restent encore aujourd'hui introuvables malgré nos efforts. Était-ce un reste de sentimentalité qui le rattachait à cette époque, si décisive pour lui ? Avait-il le projet de le publier à un moment, lorsque ces révélations ne l'éclabousseraient pas ? Rien, parmi ses notes, ne permet de décider.

Beaucoup exprimeront des doutes quant à la véracité des pages que nous allons reproduire. Nous n'aurions pas engagé notre responsabilité d'éditeur scientifique si nous n'avions pas demandé à plusieurs experts de confirmer que ces pages étaient bien de la main de Regulus Black et qu'aucun enchantement ne venait entraver la compréhension du texte.

 

La situation en 1976 en Angleterre

Bethany regardait les gens aller et venir dans l'immense salle de bal et elle rêvait de traverser de nouveau l'Atlantique et de rentrer chez ses parents. Désormais les démonstrations de magie qui animaient les murs et qui maintenait la salle dans une atmosphère féérique ne l'impressionnaient pas autant qu'auparavant. Depuis qu'elle avait assisté à cet échange, elle avait compris que toutes les personnes présentes savaient qu'elles n'étaient pas aussi puissantes qu'elles voulaient le croire et que la richesse et la beauté qui l'entouraient n'étaient qu'une illusion qui les rassuraient. (Irène Londubat)

Irène Londubat reste la romancière de la société des grandes familles des années entre 1950 et 1970. Malgré ce qu'elle raconte, il faut se souvenir qu'en 1976, le danger représenté par Voldemort et ses Mangemorts est sous-estimé par la majorité de la population. Contrairement au reste de l'Europe, la rhétorique Grindelwald n'a pas convaincu grand monde et Albus Dumbledore représente pour beaucoup la preuve qu'un mage noir ne pourra jamais avoir un tel succès en Angleterre.

Les Mangemorts étaient connus des services des Aurors, mais leurs actes étaient interprétés comme de la délinquance, vision qui perdurera jusqu'à ce que Bartemius Croupton devienne le chef du département de la justice en 1977. Ils n'étaient pas encore connus pour être le bras armé de Voldemort, avec lequel ils ne semblaient avoir aucun lien. Le nom même de Voldemort était méconnu de la majorité de la population, à part dans certains cercles de Sang-Purs très traditionnels, où il apparaissait comme le moyen de rassembler une certaine jeunesse revancharde, et par le reste du Magenmagot comme un possible collègue assis avec les Sages.

À l'époque, le Magenmagot rassemble trois courants de pensée : les Sages, les Moralistes et les Réformistes. Le groupe des Sages, traditionalistes, rassemblait de moins en moins de membres (seize sièges sur les cinquante, quand ils étaient en majorité soixante ans plus tôt). Ils partageaient avec les doctrines des Mangemorts les notions de hiérarchie de sang, et un fort sentiment de mise en danger par les Nés-Moldus et les innovations qu'ils apportaient. Au centre, les Moralistes, dont Regulus sera l'un des membres les plus importants, sont alors assez éloignés des idées qu'on leur connaîtra ensuite. Les discours de Seraphina Bones ou de Ramarus Greengrass continuent d'utiliser leur vieille rhétorique : si les Nés-Moldus ne sont pas un danger, leur mauvaise connaissance du monde sorcier ne les rend pas aptes à prendre plus de responsabilités dans le monde magique. S'ils n'accordent qu'un intérêt relatif à la pureté du sang, ils pensent toujours en terme d'aristocratie et se réfèrent régulièrement aux grandes familles – incluant des lignées de Sangs-Mêlés établies – mais qui peuvent se targuer d'une expérience politique sur plusieurs générations. Enfin, le petit groupe des Réformistes (ils possèdent entre trois et six sièges), qui peinent à faire entendre leur voix. Dénonçant les habitudes de replis qui, selon eux, minent la société sorcière, ils voient la technologie et les Nés-Moldus comme les seuls porteurs d'un changement nécessaire – quand bien même leurs connaissances techniques à ce sujet ne sont pas toujours fiables.

Si les Sangs-Purs sont au centre du pouvoir, leur puissance n'est plus aussi éclatante qu'autrefois et la plupart le sentent. Numériquement, d'abord, la population sorcière n'a pas connu la transition démographique des Moldus anglais, et les sorciers ont vu avec effarement augmenter pendant un siècle le nombre de Nés-Moldus à Poudlard. À cela s'ajoutent les pratiques d'inter-mariage entre grandes familles qui commencent à avoir un impact certain sur la natalité, et le fait que la loi du Secret a mené à un lent appauvrissement d'une partie des grandes familles, qui s'est précipité avec le décalage technologique de la Révolution Industrielle Moldue. Plusieurs ont déjà dû ravaler la fierté de leur sang pour faire un mariage avec des familles de Sangs-Mêlés qui apportent avec eux des héritages ou des dots nécessaires pour éviter de perdre l'apparence de leur statut. Plus encore que l'appauvrissement, les quelques « procès de bâtard » entre les années 30 et 50, où des fils naturels ont réclamé des parts d'héritage de la part d'un père qui ne les avait pas reconnu, ont amené les Sangs-Purs à ressentir les limites de leur puissance. Enfin, il faut garder en mémoire que la population moldue s'est enrichie entre les années 1950 et 1970 : si cela a profité aux Sang-Purs, ils ont surtout vu avec horreur des familles de Sangs-Mêlés et de Nés-Moldus gagner de plus en plus et prétendre à un train de vie qui pouvait, dans certains cas, rivaliser avec le leur.

L'augmentation du nombre de familles de Sangs-mêlés et de Nés-Moldus a donné naissance à un discours qui revendiquait leur présence dans les cercles du Magenmagot. Emportant avec eux la culture moldue de la démocratie et le bouillon intellectuel de l'année 1968, plusieurs voix se sont élevées pour rêver un autre système sorcier. Si ces revendications n'ont jamais soulevé beaucoup d'enthousiasme en elles-mêmes et que l'année 1968 a été surtout occupée par les demandes des Cracmols à avoir plus de droits – vite arrêtées par des attaques de la part des Mangemorts lors de la seconde marche – les Sang-Purs ont interprété ce moment comme une crise politique de grande envergure. L'une des conséquences de ce moment a été une certaine tentation isolationniste, pour s'écarter à la fois de la société moldue qui subissait les deux chocs pétroliers et des sorciers étrangers – comme on peut le voir en filigrane avec le débat sur la taxe d'ébène dans le journal.

L'ensemble de ces éléments explique la séduction exercée par les discours de Voldemort et de ses proches qui réinventent des jeunesses dorées et des privilèges perdus à deux générations qui sentent que la roue est en train de tourner et que leur heure de gloire n'arrivera jamais.

Il semble aussi nécessaire de faire un point sur la situation des femmes de Sang-Pur à cet époque, tant il existe d'idées romanesque à leur sujet.

L'idée de la mère dévouée au foyer et enfermée avec ses enfants n'existe presque que dans la propagande des Mangemorts et est une conséquence directe de leur inquiétude quant à la question du sang. Même dans les familles traditionnelles, le modèle de couple est celui de l'équipe : une épouse de Sang-Pur est garante de son rang : elle organise des soirées, crée des opportunités de rencontres, et seconde son mari dans son travail. Elle doit être cultivée, et, si le rôle lui convient, elle peut véritablement devenir une éminence grise de son mari.

S'il existe une véritable pression sur le choix du mari et les fiançailles qui s'officialisent entre la cinquième et la sixième année de ces adolescentes, on est quand même très loin des mariages forcés qui sont légions dans la littérature. De la même façon, à part dans le cas d'un mari extrêmement jaloux, il est accepté qu'une femme entretienne des amants tout comme son mari peut entretenir des maîtresses, tant que publiquement le couple reste uni. Et, de la même manière, tant que l'image sociale n'est pas remise en cause et qu'il existe un héritier, les préférences sexuelles des époux ne sont pas automatiquement cause de scandale ou de censure.

Il est certain que plus l'on s'éloigne des cercles traditionnels des grandes familles, plus la possibilité pour une femme d'avoir une indépendance ou un rôle politique est grand. Certaines choisissent de rester vieilles filles, d'autres utilisent leur veuvage et certaines, grâce à leur lignée, peuvent devenir la figure de proue publique d'un couple. Ces parcours ne sont jamais évidents ni aisés, et occasionnent parfois de fortes tensions au sein d'une famille ou d'un couple, mais ils existent.

 

Regulus Black

Dans cet univers, nous sommes tous fils et filles de. La loi de l'héritage nous régit tous : l'héritier tient son rang, le cadet cherche le mariage qui lui permettra d'être l'égal de son frère, et tous savent que le hasard qui les a fait naître sous tel ou tel nom est celui qui leur ouvrira ou fermera les portes. Changez votre nom, monsieur, ou trouvez une héritière dernière du nom pour l'épouser et garder le sien, sans quoi vous serez condamné à l'insignifiance. (Irène Londubat)

Dans cette société qui ne connaît pas encore Voldemort, la question de l'héritage est essentielle et définit en grande partie la place qu'y occupe chaque individu. De là l'importance régulière qu'accorde Regulus aux patriarches et à leurs héritiers dans ses projets : les uns ont le pouvoir, les autres l'auront. Les stratégies des Sangs-Purs s'élaborent ainsi sur trois générations, entre le patriarche, son fils héritier, et le fils de son fils dont on prévoit qu'il héritera du siège et de l'entreprise familiale alors que les annonces officielles mettent parfois des décennies avant d'advenir. Sauf tragédie, conflit ou scandale, ces calculs portent généralement leurs fruits, même s'il arrive souvent que les frères et les sœurs continuent de participer à la vie de l'entreprise familiale.

On comprend alors que les fêtes du Soleil, qui suivent solstices et équinoxes sont l'événement mondain le plus important pour les grandes familles, puisqu'elles ne rassemblaient que patriarches et héritiers des familles les plus anciennes. Pénétrer les cercles qui permettent d'y recevoir une invitation pour qui ne pouvait pas se justifier d'une lignée ancienne et renommée était presque impossible.

En 1976, la famille Black est l'une des familles les plus riches des sorciers d'Angleterre, à l'instar de l'autre famille de négociants que sont les Malefoy. Si Regulus n'est pas encore l'héritier des Black, il a tout de même une position extrêmement enviable au regard du monde.

Son grand-père, Arcturus, siège au Magenmagot parmi les Sages et prévoit de laisser bientôt sa place à Orion, son seul fils et le père de Regulus. Sirius est encore pressenti comme l'héritier des Black, même si son comportement fait déjà craindre le pire. Familialement, les personnes proches de Regulus sont très rares : il entretient déjà une relation très conflictuelle avec son frère et n'est pas très proche de ses cousines qui ont entre six et dix ans de plus que lui. Ses autres oncles et tantes n'ont pas d'enfants. Il entretient un rapport assez distant avec son père, plus préoccupé des affaires que de sa famille, et tout porte à croire qu'il a longtemps idéalisé sa mère, qui appartient à la génération qui a connu Voldemort lorsqu'il était élève à Poudlard et qui régnait d'une main de fer sur sa maisonnée.

À Poudlard, Regulus est souvent considéré comme hautain et est éclipsé par le charisme de son frère, mais il est respecté au sein de sa maison. Avec Elena Rosier, elle-même cousine des trois sœurs Black, ils exercent une influence certaine dans la salle commune, mais ils ne sont qu'en quatrième année et n'ont pas le respect qu'imposent Mia Montague, Evan Rosier ou Rowland Avery.

Sur le plan amical, il s'entend très bien avec deux autres héritiers, Corban Yaxley qui partage son dortoir et qui vient d'une famille d'érudits qui se targuent d'une grande tradition de Sang-Pur et Liam Jenkins, à Serdaigle, le petit-neveu d'Eugénia Jenkins qui a été Ministre de la Magie entre 1968 et 1975 : deux amitiés très respectables pour un Sang-Pur, même si la présence de Liam est assez surprenante au vu des opinions d'Eugénia Jenkins et du fait qu'il soit Sang-Mêlé. On peut supposer qu'avant son retour dans le temps, il a été proche, du fait de l'influence de sa mère, des Sang-Purs qui rejoindront bientôt Voldemort et qu'il a partagé avec eux la frustration de devoir attendre longtemps avant de trouver leur place dans la société.

Scolairement, il n'est pas aussi brillant que son frère, mais il est déjà connu pour ses capacités en sortilèges, des connaissances solides de magies anciennes et une certaine créativité pour inventer des sorts.

 

Après ces quelques considérations de contexte, nous vous laissons devant le journal de Regulus. Nous savons tous que les quelques années couvertes par ce cahier sont riches d'événements historiques, mais les chronologies oublient l'incertitude du quotidien. Rien n'était simple, rien n'était joué pour les contemporains qui ont traversé les dix années d'activité de Voldemort. Le futur potentiel auquel Regulus fait allusion à plusieurs reprises est une preuve éclatante que cette décennie aurait pu finir d'une toute autre manière, certainement moins heureuse. Certains seront d'autant plus frappés par cela que la forme du journal souligne parfois la lenteur du présent, ces mois dont personne ne parle car rien ne s'est vraiment passé – sauf la vie.