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impasse de Lange 

 

 

Mardi

Il y a les amis d'enfance, les amis éphémères, les amis de bahut, les amis à la vie à la mort – dans les romans surtout – et, en 2017, il y a les amis virtuels. J'ai un ami virtuel. Même plusieurs. Un seul m'est important. Depuis trois ans. Il s'appelle Benjamin, il a dix-huit ans. Comme moi. Non, je ne m'appelle pas Benjamin. Léon. Je m'appelle Léon. Je suis né le jour de Noël. Mon père a trouvé cool de me donner l’anagramme de la fête de ma naissance. Noël. Léon. Il faut être un peu tordu. Avouons-le. Je me suis donc retrouvé affublé d'un prénom rétro pour le plus grand plaisir de mon géniteur amateur de jeux de lettres. Erreur de jeunesse, dirons-nous. Le referait-il ? Je lui accorde le bénéfice du doute.

Mon ami sera aujourd'hui mon ami IRL. Enfin, je l'espère. Je n'ai jamais voulu franchir le pas. Qu'est-ce qui a évolué ? Rien. En juin, j'ai obtenu mon CESS – le bac en Belgique – en section langues modernes, lui son bac en sciences et technologies du design et des arts appliqués. Ça a l'air cool, quoiqu'un peu pompeux, il paraît que ça l'est moins en réalité. Là, ce sont les vacances. Nous avions décidé de passer une semaine chez l'un, puis une chez l'autre si nous réussissions du premier coup. Un truc qu'il a lancé comme ça. Enfin je le croyais, cependant nous y sommes. Il est dans le thalys Paris-Liège.

Et moi sur l'esplanade de la gare des Guillemins, je l'attends. Non, je ne regrette pas. Au début, nous jouions simplement dans la même team de jeu en ligne. Il était sympa. Quoiqu'un peu chaud bouillant lorsqu'un joueur adverse ne lui bottait pas. Nous avions quinze ans. Nous avons pris l'habitude de discuter et, peu à peu, nous sommes devenus amis. Nous avons grandi ensemble, à distance. Étrangement, il y a un sujet que nous n'avons pas abordé, celui de notre propre vie amoureuse. Je lui ai dit être gay. Est-ce la cause de son silence ? Je n'ai pas osé poser la question. De mon côté, j''évitais soigneusement d'en parler de peur de le choquer.

Un garçon s'installe à côté de moi. Wouaw. Il est canon. Il y a pourtant de la place autant qu'il en veut ailleurs. Ce n'est pas le moment de me faire accoster. Malheureusement mec, je n'ai pas le temps. Et pas l'envie. Dix heures vingt cinq. Ben est en retard. Un problème ? Il est paumé sans doute. Devant la sortie de la gare, le premier banc de pierre face au bassin d'eau avec les fontaines. Simple, non ? Je pianote son numéro sur mon smartphone. Un téléphone sonne très proche de moi. Je fixe mon voisin qui me regarde avec tendresse, me semble-t-il.
—  Désolé, murmure-t-il.
Hébété, je le contemple sans réaction. Où est-il mon ami ? Le poto brun un peu rond, aux yeux noisettes et au nez en trompette, à qui je cause tous les soirs avant de dormir ? À qui je confie mes engueulades avec mon père ? Mes disputes avec mon frère ? À qui j'envoie une multitude de SMS pour un oui, pour un non ? Il me plaisait ainsi. Je ne suis pas stupide, on ne change pas à ce point en deux ans. D'accord, il est brun. Seul ressemblance avec son portrait. Brun aux iris bleus très clairs. Magnifiques. Nez droit impeccable. Pommettes un peu hautes. Bouche sensuelle. Corps à damner un saint. Misère. On va arrêter là.
—  Tu t'es bien foutu de moi ! Pourquoi ?
Je crie, j'en suis conscient, mais je me sens trahi.
—  Non, s'exclame-t-il. Tu es en colère, tu as raison. Écoute-moi, Léo.
Et alors que je me lève afin de le planter là, il agrippe mon poignet et me glisse encore quelques mots.
—  J'ai fait ce déplacement pour mettre les choses au point. Laisse-moi t'expliquer. Tu choisiras après.
C'est vrai, il est là. Malgré son mensonge. Je veux comprendre. Je me rassieds.
—  J'étais con à seize ans, commence-t-il. Mon look avait de l'importance, les fringues, les accessoires de luxe. Tout ce que je demandais, je l'avais. On me disait beau et j'en étais fier. Plus que ça. Imbu de ma personne serait plus exact. On me draguait tant et plus. Des filles, des garçons. J'aimais ça. Je sortais souvent avec un ami d'enfance, le Julien dont je te parlais. Ce soir là, il s'est querellé avec sa copine de manière assez violente. Une fois de plus, il l'avait trompée. J'ai tenté de les calmer. Pleine de rancœur, elle m'a jeté qu'il me fréquentait uniquement parce que j'attirais les filles dans notre entourage. Lui se servait. Il ne l'a pas nié. Cela lui paraissait naturel. Envolée la grande amitié. Bonjour la désillusion. Ulcéré, sans chercher à approfondir, je lui ai tourné le dos. Tu ajoutes à ça que j'hésitais sur mon orientation sexuelle et tu as un aperçu de mon état d'esprit du moment. À la même époque, tu m'as confié que tu étais gay tout en étant très discret. Tu ne m'as jamais raconté tes petits-amis. Alors, je ne t'ai parlé de rien non plus. Lorsque nous avons échangé nos photos, je ne sais ce qu'il m'a pris, peut-être que je désirais que tu m'apprécies pour mon caractère, mon humour, mes connaissances. Tout, sauf mon apparence. Je t'ai envoyé celle de mon cousin. C'était idiot, reconnaît-t-il. Mon physique, c'est moi aussi. Je ne pouvais pas l'oublier quand ça m'arrangeait. Après, je n'ai pas osé te le dire. Nous sommes devenus de plus en plus proches. Cette imposture me pesait. J'ai décidé d'y remédier. Craignant de te perdre, j'ai jugé préférable de te le dire de vive voix. Je suis là.
Oui, c'est la seule évidence. Il est là avec une figure d'enterrement. C'est pourtant moi qui dois lui en vouloir. Non ? Je soupire.
—  ...
—  Je tiens à toi, Léo, insiste-t-il.
—  Moi, je ne sais pas, avoué-je. Ce n'est pas ainsi que je conçois l'amitié.
Pour toute réponse, il me lance un coup d’œil étonné que je ne comprends pas. Plus tard les questions existentielles. Embarrassé certainement, il observe les va-et-vient des voyageurs. À moins que ce ne soit la gare ? Lui qui se destine à l'architecture d'intérieur doit être séduit. La balle est dans mon camp. Je dois décider. Le remettre dans le train suivant ? Je crois que je ne me le pardonnerais pas. Est-ce que je prends le risque ? Oui, il m'est précieux également.
—  La gare est très belle pourtant on ne va pas y passer la journée. Viens. Donne, dis-je en lui ôtant un de ses sacs. Tu es chargé comme un mulet. J'ai l'impression que tu as encore un léger problème de fringues.
Il esquisse enfin un mince sourire. Oui, il a du charme. Oui, il est beau. Il est Ben. Ben qui m'a menti. Tout cela me chamboule.


Nous empruntons le bus vers le centre ville. Depuis un mois, j'ai mon chez moi. Un nid au fond de l'impasse de l'Ange que j'aménage petit à petit avec des meubles d'occasion. Sans un mot, je l'y entraîne. Située au cœur du quartier historique Hors-Château, l'impasse est un lieu fabuleux, fait de mauvais pavés inégaux entre lesquels se faufilent l'herbe et la mousse, rempli de bâtiments à colombages, de rosiers grimpants, de petits jardins cachés derrière des grilles couvertes de vigne vierge. Accroché à l'une d'elles un petit écriteau "chat gentil" provoque le rire de mon parisien. Au bout, là où elle rejoint sa voisine, l'impasse de la Couronne, il y a une placette où trônent un lilas, un noisetier, un noyer, des arbustes et des pots garnis de verdures diverses. Les habitations, rénovées il y a une quarantaine d'années, sont disposées tout autour. Devant chacune, des plantes, des jardinières, des objets rétros, parfois une table et des chaises de terrasse, un transat, un parasol, une enseigne en fer forgé et même un barbecue. Encadré de deux plus hauts, mon logis est blotti sous un lierre. Un rosier sur tige, un buis boule, un banc que j'ai repeint en bleu foncé comme la porte invitent à se reposer à son ombre. En face, sous une pergola recouverte de chèvrefeuille, quelques anciennes chaises de café peintes de couleurs gaies accueillent une bande de copains qui kotent dans la vaste bâtisse qui me fait vis-à-vis. Ils nous adressent des saluts que je leur retourne.
Dès le seuil franchi, nous sommes dans le séjour. Éclairée par un puits de lumière, une cuisine équipée ouverte le prolonge. Un antique escalier de bois aux marches irrégulières mène au premier étage. Debout tel un piquet, Ben regarde autour de lui.
—  Assieds-toi, fais-je en désignant le canapé. Tu as soif ? Un coca, une bière ?
—  Un coca. Merci. Magnifique endroit. Hors du temps. Tu es bien installé, constate-t-il pendant que j'ouvre largement les fenêtres à meneaux et le lanterneau électrique.
—  Convaincre mon père qu'habiter en ville est la meilleure des décisions n'a pas été facile. Trop jeune, trop naïf, trop irresponsable. J'en ai vu des vertes et des pas mûres avant qu'il capitule. Il avait pourtant la solution sous le coude, cette maison est à mon grand-père et il était d'accord de me la laisser. Depuis quelques années, il vit à la côte belge comme beaucoup de retraités. Sa famille y possède une villa depuis des lustres. Papa a veillé à mon confort, me moqué-je avec une pensée pour mon paternel. Pas assez de clarté pour étudier, a-t-il décrété. J'ai eu droit à deux puits de lumière que sont venus placer les ouvriers de son frère, qui est aussi mon parrain. Il a une entreprise de châssis. Par contre, j'ai refusé le mobilier. J'ai travaillé le mois de juillet dans une firme de nettoyage dans le but d'acheter ce dont j'avais envie. D'occasion le plus souvent. Je suis à l'aise ici. C'est un lieu bucolique qui plaît au poète que je suis à mes heures, ironise-t-il. Et Hors-Château est le quartier gay de la ville.
—  ...
—  Dis donc, tu m'as parlé de choix d'orientation sexuelle. Tu as élu la gente féminine si j'ai bien compris.
—  Non. Les garçons me plaisent autant que les filles.
—  Donc tu es bi. Tu veux te rafraîchir avant le dîner ? Enfin, le déjeuner chez vous Français. On le prend ici ou on sort ?
—  La douche, d'accord. Tu avais prévu quoi pour le repas ? interroge-t-il. Je te connais, tu as tout planifié.
—  Resto le soir.
—  Alors, c'est réglé.
—  Viens. Voilà, là c'est la salle d'eau. Ici, ma chambre. Et dans ce renfoncement, derrière cette petite porte, ce qui me sert de bureau. Tu dors où tu veux. Soit avec moi. Le lit est large. En tout bien tout honneur, ajouté-je un peu précipitamment de peur qu'il me songe malintentionné. Soit dans le bureau en dépliant le divan clic-clac. Choisis.
—  À ton avis ? raille-t-il.
Il empoigne sa valise et disparaît dans la salle de bain. Je demeure devant la porte fermée comme un con. À la réflexion, je préfère ça. J'ai besoin d'être seul.


Après avoir été manger au restaurant "Le thème", nous sirotons un cocktail à une terrasse place du Marché. Mon invité semble content de sa soirée.
—  Le resto où nous avons été, commence-t-il lorsqu'il en a assez de suivre l'animation qui nous entoure, tu y vas fréquemment ?
—  J'y ai été une fois avec mes parents, il y a environ deux ans. Le thème était différent, il était consacré à Alice au pays des merveilles. Ils en changent régulièrement.
—  Très romantique, l'actuel.
Sans l'ombre d'un doute. J'ai réservé dès que j'ai su sa date d'arrivée pour deux personnes, soit il y a une quinzaine de jours. La table disposée dans un coin discret de la salle et garnie d'une bougie et d'un soliflore faisait très souper en amoureux. Le thème " 1922 ~ Glamour & contrebande en toute clandestinité ", n'aidait pas à s'affranchir de cette sensation pas plus que le jazz sensuel qui berçait en sourdine le repas cinq services. J'avais voulu marquer le coup, l'impressionner, lui prouver que la gastronomie n'est pas uniquement française, intention des plus transparentes si j'en crois le sourire amusé qu'affichait mon vis-à-vis. Celui complice de la serveuse qui nous prenait pour un jeune couple fêtant Dieu seul sait quoi me mettait mal à l'aise.
—  C'est un des plus réputés de la ville. Pas trop cher.
—  Et pas trop loin non plus, se moque gentiment mon menteur. À cinquante mètres de chez toi. C'était vraiment très agréable, Léo. J'ai beaucoup aimé.
—  Ne pense pas que ce sera ainsi chaque jour. Comme je suis un piètre cuisinier, je vais t’emmener chez Mamy. Elle fait les meilleurs boulets sauce lapin du monde entier, plaisanté-je.
—  Mamy ?
—  Ma grand-mère maternelle. Tu verras, elle est sympa. Sa mousse au chocolat aussi. Par contre, il faudra y aller en bus. Mon frère Quentin nous ramènera sûrement. On boit encore un verre ?
—  Il est une heure du matin et je suis levé depuis cinq. Demain ?
—  Demain.
La température est chaude et les rues animées. Nous rentrons à pas lents impasse de l'Ange. Quand je parviens à occulter le mensonge qui a duré deux ans, je passe de très bons moments. Je retrouve mon pote dans ses répliques légères, son humour un peu caustique. Yeux noisette ou bleus, c'est lui. Un couple gay nous croise, ils se tiennent par la main. Benjamin me lance un coup d’œil indicible. Est-il choqué ? Il doit en voir d'autres, son ancien lycée est situé à Montmartre, le plus gay des quartiers parisiens après le Marais. Nous parvenons à l'entrée de la ruelle, il examine avec inquiétude le trou noir inconnu. Il n'y a un éclairage que sur la placette.
—  Viens.
La main sur son dos, je le pousse dans ce néant terrifiant. Quelques habitations sont équipées d'une lampe à détecteur de mouvements, leur lumière nous accompagne au fur et à mesure de notre progression. Enfin, le havre. Deux luminaires ronds attachés en haut de la façade des bâtiments les plus hauts baignent l'endroit d'une halo chaud. Un long moment, Benjamin contemple les lieux avant de refermer la porte sur nous. Après une courte douche, lorsque je rejoins la chambre, Ben, dans mon lit, s'est endormi. Je me glisse à mon tour sous le drap léger, il se blottit contre moi. Je n'ose esquisser un geste de peur de le réveiller. De peur qu'il prenne ses distances.

 

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Mercredi

Mon invité a disparu. Dans la cuisine, la table est mise pour un déjeuner composé de croissants tout frais et de petites miches qu'il a été chercher. Matinal, le mec. Et débrouillard. Je sors le beurre, le fromage et la confiture. Sur le banc, Ben est assis, un minou roux et blanc sur les genoux.
—  C'est à toi ?
—  Non, c'est un chat errant. Il couche et mange à droite et à gauche. On l'appelle Gavroche. Tu as bien dormi ?
—  Tu fais un oreiller confortable, me taquine-t-il.
Je lui renvoie un sourire complice.
—  Tu as de la nourriture pour lui ?
Il a ramené le matou qui maintenant ronronne devant une écuelle pleine.
—  Que veux-tu faire ?
—  Rien.
—  Rien ?
—  Bavarder, regarder la télévision. Je suis venu te voir toi. Une semaine, c'est vite écoulé.
—  ...
—  On fera les touristes demain.
Nous avons suivi son non-programme. J'ai déniché un bocal de sauce bolognaise égaré dans le placard, un sachet d'emmenthal râpé, j'ai cuit des pâtes à midi. Nous avons joué à la console jusqu'en fin d'après-midi. Il m'amuse, il est mauvais perdant et râle tant et plus.
Le soir, je découvre une nouvelle facette de sa personnalité : le côté séducteur. Il se montre charmeur et gai. Il fait rire ma grand-mère, la complimente sur sa cuisine, sur son jardin. Elle m'adresse un clin d’œil derrière son dos quand il discute football avec Quentin. Il est clair qu'il n'y connaît rien. Le sport étant la passion de mon frangin, ses efforts paient. Ils sont conquis. Cela lui vaut une seconde invitation à ne pas manquer avant son départ.


La maison du Péket est une institution. Taverne située derrière l'hôtel de ville, elle est une adresse incontournable de Liège. C'est tout naturellement que Quentin nous y a entraînés. Le concept : la déclinaison du péket, cet alcool de grains aromatisé aux baies de genévrier qui lui apporte ce goût particulier si apprécié. Il a des noms variés selon la région ou les circonstances : genièvre, blanc ou, en wallon, péket. Vingt six différents aux fruits, quatre sortes à flamber, sans parler des classiques : simplement sur glace, ou avec du coca, du jus d'orange. C'est en même temps un restaurant qui sert une cuisine du terroir, ce n'est pas ce qui nous intéresse ce soir. Nous sommes installés à la terrasse très animée malgré l'heure tardive. Soucieux, j'observe mon ami qui sirote son troisième péket flambé avec gourmandise. Et à la paille, comme il se doit. Je n'ai pas l'intention de le trimballer sur mon dos pour rentrer. Mon frère déjà le met au défi d'en avaler un quatrième. Il a testé ceux à la violette, le cuberdon, la cannelle. Reste le Légia. Il n'en est pas question.
—  Benjamin !
—  Je tiens bien, assure-t-il en me lançant un coup d’œil furibond.
—  C'est traître. C'est sucré, c'est vrai. En réalité, il titre du quarante degrés. Après l'apéro et les bières, c'est beaucoup. J'aimerais ne pas avoir à te porter jusqu'à la maison.
Avec un air de martyr, il pousse un soupir à fendre l'âme.
—  OK. Je t'obéis, mon cœur.
Alors que Quentin est mort de rire, j'en demeure bouche bée. Il tient bien ? Mon œil.

 

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Jeudi

Je m'éveille serré entre les bras de mon ami. Il y a deux jours qu'il est là et ma vie en est toute sens dessus-dessous. Je le repousse doucement et me lève. Je sors acheter les viennoiseries qu'il apprécie. C'est mon invité, non ? Qu'allons nous faire aujourd'hui ? S'il est en forme, je l'emmènerai arpenter le Carré, le quartier chaud. Est-ce que j'ai des aspirines ? Je pense que oui.
Pour tromper mon impatience, je commence une partie de League of Legend.
—  Désolé.
Je ne l'ai pas entendu venir.
—  Encore des excuses ? Tu en fais une habitude, me moqué-je gentiment. On déjeune ?
Il hésite.
—  Gueule de bois. Mal d'estomac ? De tête ?
—  Juste l'estomac, avoue-t-il.
Peu charitablement, je me marre.
—  Je vais te donner ce qu'il faut. Voilà. On va attendre que ça fasse effet.
—  Je consomme rarement de l'alcool. Je suis un peu fou avec toi, constate-t-il.
Puis-je lui répondre que j'aime sa folie ? Vraiment pas. Je me contente d'effleurer sa nuque au passage. Amicalement.
—  Tu veux jouer ?
Il refuse du chef et je débute un nouveau combat. Il s'assied à mes côtés sur le canapé, les pieds nus sur le bord de la table du salon. Monsieur prend ses marques. Je sens son regard sur moi, je souris. Il pose la tête sur mon épaule. J'en rate mon attaque et c'est à son tour d'émettre un léger rire.
Finalement, oubliant le déjeuner, nous avons "brunché". Ce qui est un grand mot, vu que j'ai seulement rajouté sur la table des œufs brouillés au jambon, des yaourts et un ravier de fraises. Reléguant peu à peu dans mes souvenirs la maudite photo, je me sens à l'aise avec lui. Nous discutons beaucoup. D'un air espiègle, il m'a demandé à visiter le quartier d'Outremeuse. Quartier cosmopolite et très vieux, mélangeant les larges artères commerçantes et les ruelles aux maisons peintes de couleurs vives, sa réputation a franchi les frontières surtout pour la fête organisée le quinze août, jour de notre départ à Paris. Discrètement, nous découvrons l'École supérieure des Arts Saint-Luc. Je n'en connaissais que l'extérieur qui n'est pas folichon. Anciennement caserne des lanciers, les immenses bâtiments et le mur d'enceinte paraissent si sévères. Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée sont grillagées. Les vieilles tours de garde qui encadrent l'entrée ne font que renforcer cette impression. La faculté d'architecture de l'université de Liège occupe une partie des aîtres. Je suis charmé de ce que nous voyons : de splendides édifices recouverts de vigne vierge, de larges allées ornées d'arbustes bordent des pelouses parfaitement entretenues. Des îlots avec des œuvres d'art, compositions, statues modernes ou antiques égayent le tout. Autour de ces pôles d'attraction, des tables de pique-nique, des bancs de pierre invitent les étudiants à la détente.
—  Magnifique, murmure mon compagnon d'exploration.
—  Très beau, oui.
—  On doit se sentir si bien ici. Toi, où est ta future faculté ?
—  En plein centre ville. Et elle ne ressemble pas à ça, crois-moi.
—  C'est loin ? On peut voir ?
Nous nous dépêchons de rejoindre la passerelle et de traverser la Meuse. Face au théâtre de Liège récemment rénové, l'entrée majestueuse de l'université est close. Le secrétariat pour les inscriptions est ouvert jusque dix-sept heures. Les cours ne reprennent que le dix-huit septembre. J'en profite et l'entraîne place de la Cathédrale, puis dans la rue piétonne du Pont d'Avroy.
—  On se fait une toile ? propose-t-il devant le cinéma Le palace.
—  Quelque chose te tente ?
Nous nous accordons facilement sur le film. La séance est à vingt heures quinze, il nous reste du temps à tuer.
—  On boit un coca à une terrasse. Je ne suis pas un sportif, moi, raille-t-il en désignant la plus proche. Je n'en peux plus.
—  Nous soupons avant ou après le ciné ?
Lorsque nous sortons du Palace, une surprise nous attend. Il pleut. Un quart d'heure plus tard, nous descendons du bus place du Marché, sous une pluie battante. Je saisis sa main et le remorque au pas de course vers l'impasse de la Couronne. Je l'aime moins que celle de l'Ange, mais le chemin est direct. Pas question de flâner. Nous sommes déjà trempés comme une soupe.
—  Ouf ! Nous sommes vivants ! M’exclamé-je quand la porte se referme sur nous.
Benjamin éclate de rire et me serre entre ses bras. Sa bouche se pose sur la mienne et je réponds au baiser. Jusqu'à être à bout de souffle. Je découvre son goût, retrouve sur lui l'odeur qui maintenant imprègne mon lit et mes nuits. Qui disparaîtra dans peu de temps. Je cherche à lire dans ses yeux.
—  Je pensais que tu avais compris, chuchote-t-il. Bien que nous soyons à quatre cents kilomètres l'un de l'autre, nous devenions de plus en plus proches. Nous nous levions ensemble, nous passions nos soirées ensemble, nous allions dormir ensemble... On s'envoyait cent textos sur une journée. De l'amitié ? Tomber amoureux de toi, n'était pas dans mes projets, pourtant c'est arrivé. Je croyais déceler en nos conversations un attachement réciproque. Et il y avait cette maudite photo qui nous séparait, je ne savais pas comment m'en tirer. J'ai voulu cette rencontre dans le but de tout éclaircir et j'avais peur que tu t'éloignes définitivement.
—  ...
—  Léo ?
Je sens en sa voix une inquiétude que j'ignore comment calmer.
—  Je refuse une relation à distance, Ben. En même temps, je ne suis pas prêt moi non plus à renoncer à toi. Nous sommes dans la merde.
—  Crois-tu ? On va en discuter dès que nous nous serons changés.
J'attends blotti contre lui en boxer et tee-shirt secs son hypothétique issue. Il a l'air hésitant.
—  Il y a une solution, tu la connais aussi bien que moi. Voudrais-tu faire tes études à Paris ? Suis-je décidé à venir suivre les miennes ici ?
—  C'est pour ça que tu as demandé à visiter Saint-Luc, constaté-je. Puis ma faculté.
—  Exact.
—  Tu es un cachottier, Ben. Ça ne va pas ainsi. Il faut remplir les papiers très tôt.
—  Je sais. Sans savoir si je la validerais, j'ai fait, par internet, une préinscription début juillet. Après ton séjour à Paris, la décision t'appartiendra. Je dois rentrer l'original du dossier avant le 7 septembre et passer l'examen d'entrée les 11 et 12.
Je reste coi, assommé par la nouvelle. D'accord, nous sommes amis depuis trois ans, d'accord nous nous entendons bien, d'accord je veux le garder à mes côtés, de là à prendre en trois jours la résolution de vivre avec lui, car c'est sous-entendu, il y a un fameux pas à franchir.
—  Léo ?
—  Laisse-moi un moment afin de digérer tout cela, veux-tu ?
Son air désorienté me peine. Manifestement, il espérait un peu plus d'enthousiasme de ma part. La tête en son cou, je suis perdu. Il caresse mes cheveux, ma joue, il soulève mon menton entre son pouce et son index pour voir mon visage.
—  Jamais tu ne t'es dit que toi et moi ? J'avais l'impression que si.
—  Si je te dis non, tu ne me croiras pas, c'était un fantasme. Et ce n'était pas vraiment toi. Le rondouillard à la bonne bouille, au nez retroussé, aux yeux noisette s'est transformé en mec sur qui la moitié de la gente féminine se retourne, ainsi que la totalité des gays, grommelé-je en lui adressant une grimace.
—  Tu es sûr que c'est sur moi ? Lorsque je me suis assis sur le banc à côté de toi devant la gare, tu m'as lancé un regard blasé qui signifiait « Oh non ! Encore ! ». Je vois que tu ne nies pas, se moque-t-il. Sans parler de ton look. Pour passer inaperçu, il faut t'habiller en premier de la classe, mon cœur. Avec tes jeans qui te font un cul d'enfer, tes tee-shirts moulants, tes Louboutins montantes, ton petit chignon de samouraï qui dévoile le tatouage dans ta nuque, on a envie de te manger tout cru. Et tu as été me les dénicher où ces iris presque noirs ? interroge-t-il en posant ses lèvres sur mes paupières.
Je lève les yeux au ciel et récompense ses louanges d'un baiser léger qui semble lui donner des idées pas très nettes.
—  Viens.
Je me retrouve installé à califourchon sur lui, le pubis appuyé sur son désir de bois. Le désir. Je le ressens dans chaque pore de ma peau en contact avec la sienne. Bientôt cela ne suffit plus. Nos tee-shirts se font la malle ôtés d'une main négligente. Nos gestes sont maladroits, impatients, néanmoins nos baisers sont emplis d'une passion dévorante qui me fait presque peur mais m'attire irrésistiblement.

 

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Vendredi

—  Bonjour, mon cœur.
Je m'étire contre son corps nu. Contre sa peau chaude et moite. Du bout des doigts, j'effleure lentement la courbe de son dos, du creux de ses reins. Je ne peux pas encore avoir envie de lui. Si ? Pas après cette nuit. D'ailleurs, notre couche sent le sexe et la sueur. Les draps sont bons pour la machine à lessiver.
—  Quelle heure ?
—  Midi. Le temps est chaud aujourd'hui. Et ensoleillé. Que va-t-on faire ?
—  Une piscine extérieure avec toboggans et lits pour bronzer te tente ? Un grand domaine avec un château romantique, des barbecues, beaucoup de verdure, des étangs mais aussi des tonnes de gosses braillant partout et des ados se bisouillant dans tous les coins.
—  Quel programme intéressant, raille-t-il.
—  Alors, à la douche.
—  Viens avec moi.
—  J'arrive dans deux minutes. Un coup de fil à donner.


Il y a presque trois heures que nous sommes dans ou autour de la piscine.
—  Une dernière longueur puis on grimpe au château. Les grilles des barbecues doivent être rentrées avant dix-huit heures trente.
—  Dommage, par cette chaleur, on est bien dans l'eau.
—  Les aires sont situées dans l'arboretum. Tu vas voir, il y fait frais.
Comme d'habitude, Ben est sensible à la beauté du château cerné de douves. Le bras entourant ma taille, il s'arrête afin de contempler le panorama englobant la plaine de jeu, la piscine et le belvédère surplombant l'étang de canotage.
—  La région est superbe. Ce que j'en ai vu est très séduisant.
—  Je ne t'ai montré que le bon côté, plaisanté-je. Toute médaille a son revers. Voilà les barbecues, là-bas.
Main dans la main, nous nous y dirigeons. La location comprend un foyer, deux tables, quatre bancs et ça pour douze personnes dit le règlement. Il y a parfois des arrangements entre occupants. Les employés ont depuis longtemps renoncé à surveiller les vingt-quatre barbecues. J'emmène Ben vers l'endroit qui offre la plus belle vue sur la propriété. Je suis certain qu'ils sont là. Ah. Les voici. Plus nombreux que je ne m'y attendais d'ailleurs.
—  Ce n'est pas Quentin que je vois là ?
—  Probable, chéri. Probable.
Ben me lance un coup d’œil suspicieux qui me réjouit. Je serre sa main un peu trop fort. Pas question qu'il se défile. Moi aussi, je sais mettre en scène des surprises. Tous suivent notre approche.
—  Bonjour tout le monde ! Pa, Maman, je vous présente Benjamin.
Sous les yeux qui le scrutent, mon cher petit-ami n'en mène pas large. J'ai dix-huit ans, je vis seul depuis un mois dans une maison mise à disposition gratuitement par mon grand-père paternel, j'espère trouver un job étudiant pourtant, en ce moment, mes parents subviennent à mes besoins, le respect veut que je les tienne au courant, non de ma vie amoureuse, mais de mes projets de vie. Dans trois jours, je pars à Paris dans une tout autre perspective que celle initialement prévue. Les confronter au fait accompli ne passera pas. Je termine les présentations. Ma sœur Romane et son copain, mon parrain, sa femme et leurs enfants. Mamy et Quentin embrassent Ben familièrement.
—  Tu avais raison, Quentin, claironne Romane qui scanne Ben de haut en bas, il ne s'ennuie pas notre petit-frère.
Je lui adresse une moue offusquée qui la fait rire.
—  Je sais d'où te viennent tes yeux d’agate maintenant, me souffle Ben alors que nous déballons la viande que nous avons amenée, la bouteille de vin, la salade de tomates, le fromage et le pain.
Victuailles qui vont rejoindre les autres déjà préparées. Ma mère qui a l'ouïe fine sourit. Oui, j'ai ses yeux.
—  Alors Ben ? Remis de la soirée de mercredi ? l'interpelle mon frère.
—  Toi, je t'aurai un jour. Profiter de mon innocence de cette façon, c'est indigne de tes fonctions, raille Ben.
—  Je n'étais pas en service, rétorque mon aîné avec un clin d’œil.
—  Tu ne m'as rien dit, s'insurge Mamy en considérant ce dernier d'un air soupçonneux.
—  Rien à dire. Nous avons été à la Maison du Péket, explique Quentin avec un haussement d'épaules.
Papa et Parrain cuisent la viande tandis que Quentin joue au ballon avec mes jeunes cousins. Aux côtés de Ben, je l'écoute discuter avec ma mère de Paris. C'est un simple barbecue, nous en avons fait des dizaines, pourtant il est différant. C'est le premier depuis que je vis en dehors du foyer familial et plus que ça, je forme avec Ben un couple tel Romane avec Yannick, mon parrain avec sa femme,... Nous sommes une unité, parmi d'autres unités. Et c'est tout nouveau pour moi. Ont-ils ressenti quelque chose d'identique ?
—  Léon ? Tu rêves, me reproche ma mère.
—  Désolé.
—  Si j'ai bien compris, Maman a organisé ce repas improvisé à ta suggestion.
La question est implicite. Je soupire, lance un regard à Ben qui sourit, amusé. J'aurai le temps de te le faire payer au centuple, pensé-je.
—  Oui. Voilà. Cette semaine, Benjamin est à Liège avec moi. La semaine prochaine, je vais à Paris, tu le sais, dis-je alors qu'elle acquiesce de la tête. Nous déciderons ensuite de qui ira chez qui suivre ses études.
—  Tu veux aller en France ? se récrie-t-elle comme si j'envisage de m'engager dans la pire des guerres intergalactiques.
—  Je l'ignore encore. Je suis bien avec Ben, je n'ai pas envie de perdre ça.
—  Tu demandes à mon fils d'aller à Paris, tu serais prêt, toi, à venir à Liège ? interroge mon père que je n'avais pas vu s'approcher.
—  Oui. J'ai déjà fait une préinscription en juillet à l'École supérieure des Arts Saint-Luc. Nous avons été la visiter hier. Elle me plaît. Si cela n'avait pas été le cas, le résultat serait le même, néanmoins je préfère ainsi, reconnaît-il. Léo verra l'université à Paris et choisira pour nous deux. Paris n'est qu'à quatre cents kilomètres. Nous ne serons pas loin de notre famille.
—  Malheureux ! Ne dis pas ça à un Belge dont le pays fait à peine trois cent vingt kilomètres dans sa plus grande longueur, ironise mon parrain. Pour lui, parcourir Liège-Bruxelles, c'est aller à Tombouctou.
Sa plaisanterie tombe à plat.
—  Vous vous connaissez depuis longtemps ?
—  Trois ans.
Le sursaut de mon paternel ne peut passer inaperçu. Je sens arriver les ennuis.
—  Pourquoi ne m'en as-tu pas informé quand tu as voulu vivre seul ?
—  Parce que nous ne sortions pas ensemble.
Aïe. Là, ça va coincer. Il est loin d'être stupide.
—  D'accord, s'exclame-t-il en levant les yeux au ciel. Vous vous étiez déjà vus avant mardi ?
Bingo ! J'aperçois le regard incrédule de ma mère se poser sur ce fou qui ose une question aussi débile.
—  Pierre ! s'écrie-t-elle.
—  Non, avoué-je. Nous étions ensemble à distance. Une liaison virtuelle comme il en existe des milliers dans la blogosphère gay.
Ce qui n'est pas vrai cependant si je dis la vérité, ils vont me faire interner. Et là, c'est le silence. Opaque, le silence.
—  Vous comptez subsister comment ? dit enfin mon parrain.
—  Je trouverai un job d'étudiant. Je le fais à Paris depuis un an. Cela m'a permis d'économiser les sept cents euros pour payer mes frais d'inscription ici à Liège, mes fournitures indispensables – dans une école artistique cela représente un certain budget – et j'ai assez d'argent pour voir venir pendant plusieurs mois. Si Léon décide de rester à Liège, je ne serai jamais à votre charge, ajoute-t-il fièrement.
—  Et à Paris ?
—  J'ai de quoi prendre un studio convenable sur Paris, assez grand pour deux : immobilière, provision locative, loyer. L'aide au logement couvrira une part de celui-ci, l'allocation d'études les dépenses courantes et mon job le week-end dans une taverne nous permettra de vivre.
—  Je travaillerai aussi. Je l'ai fait pendant les vacances.
—  Je vois que vous croyez avoir songé à tout. Tu espères que je vais cautionner cette folie ? Tu n'as que dix-huit ans et c'est un parfait inconnu, s'énerve mon père.
—  J'ai l'âge d'être amoureux, rétorqué-je abruptement.
—  Léon n'a jamais été un fonceur, interfère Mamy.
Si tu savais, pensé-je. J'ignore moi-même ce que je suis en train de faire là.
—  Ben semble avoir les pieds sur terre et a fait beaucoup d'efforts afin que vive leur amour, reprend-elle.
—  Mamy-fleur-bleue, grogne mon père. Pourquoi pas Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Tristan et Iseult et j'en oublie... Arlequin et tutti quanti.
—  Assez, Pierre. Respect, lui rappelle ma mère sèchement.
—  Ne vous disputez pas. Dès que nous avons pris notre décision, je vous ai prévenu. Je le regrette. Inutile de me menacer de m'enlever la maison. Dès que je reviendrai de Paris, j'irai à la côte avec Ben en discuter avec Grand-père. Lui comprendra.
—  Léon..., arrête, râle ma mère. On ne t'a encore rien dit.
—  Tu sais que ça finira ainsi. Ça finit toujours ainsi. Par des cris et des chantages.
—  J'ai raison. Tu viens d'avoir dix-huit ans alors tu te crois un homme et tu veux déjà faire n'importe quoi, s'indigne mon père.
—  Tu as dit quelque chose pour Romane lorsqu'elle a choisi d'habiter avec Yannick ? Non, tu l'as aidée tant et plus. Tu estimes que c'est une erreur ? Tu en as fait, toi, des erreurs non ? Tout le monde en fait. Ce n'est pas à toi à juger mes sentiments. Je suis gay et je veux vivre avec mon copain. Quoi de plus naturel ? Ça ne rentre pas dans la norme, hein ? C'est ça le problème. Le fait que Quentin veuille entrer dans la police ne correspondait pas à tes idées et tu as brisé la famille avec ton intransigeance. À aucun moment, tu ne t'es soucié de la souffrance des autres. Ça, c'était la grosse erreur. Tu vas juste me pousser à fuir le plus loin possible.
La main de Ben se pose sur la mienne.
—  Calme-toi. Nous n'en sommes pas là. C'est soudain pour eux. Laisse leur du temps.
—  Je suis désolé, murmuré-je en le fixant. Je ne voulais pas que tu te retrouves dans ce conflit.
—  Tu t'y attendais, alors tu n'as rien fait pour l'éviter. Au contraire, tu as tout balancé en bloc.
—  Tu me donnes tort ?
—  Non. Vous vous ressemblez. Blessés, vous vous emportez.
—  Cela refroidit. Si on mangeait ? propose mon parrain.
Quentin et Mamy nous ont ramenés. Dans la petite maison de l'impasse de l'Ange, serré entre les bras de Ben, je pleure un bon coup. Après j'y verrai plus clair.

 

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Samedi

La matinée du samedi est réservée au nettoyage. Je vais à la boulangerie avant de m'y mettre. Au retour, je découvre ma mère sur le seuil.
—  Maman ?
—  Je crois en effet que c'est moi, plaisante-t-elle.
—  Entre.
Je m'écarte pour la laisser entrer et la suit. Dans la cuisine, vêtu seulement d'un boxer, Ben est en train de laver les armoires. Il fuit dès qu'il aperçoit la visiteuse qui rit de sa précipitation.
—  Tu déjeunes avec nous ?
—  Avec plaisir.
Lorsque Ben réapparaît plus habillé, il embrasse gentiment ma mère avant de s'occuper du café. Maman le suit des yeux constatant sans doute qu'il a l'habitude d'assumer une partie des tâches.
—  Je dois te parler, mon chéri.
Je souris. Ma mère est une impatiente. Elle n'a pas tenu dix minutes.
—  Reste Ben, déclare-t-elle alors qu'il veut monter dans la chambre. Cela vous concerne tous les deux. Tu as expliqué vos projets à tes parents ?
—  Je ne m'entends pas vraiment avec mon beau-père qui est médecin et, heureusement, très pris par son métier. Ma mère est employée de banque et j'ai deux demi sœurs plus jeunes, dix et huit ans qui exigent beaucoup d'attention. Elles font de la danse ou du karaté, de la natation, suivent des cours de diction. Comme elles, j'ai toujours eu tout ce que je demandais. Jouets, vêtements et baskets de marque, cours particuliers si nécessité, ordinateur, téléphone cellulaire dernier cri, argent de poche. Peu de présence. Énormément de liberté. Je leur ai dit que je désirais faire mes études à l'étranger, c'est tout. Mon beau-père n'est pas homophobe mais pas loin. Je n'ai parlé ni de mon orientation sexuelle, ni de Léon.
—  Et ?
—  Ils n'ont élevé aucune objection. Pour eux, ce voyage à Liège doit me servir à trouver une cohabitation.
Ma mère fait la grimace, elle n'aime pas ça.
—  Parfois, on n'a pas le choix, conclut Ben.
—  Vivre tous les deux, ce n'est pas trop rapide ?
—  Nous nous connaissons bien. Nous avons évolué ensemble, nous confiant l'un à l'autre pendant trois ans. Léo connaît mon caractère, moi le sien. Je sais sa force et ses faiblesses, comme il sait les miennes.
Il a saisi mes doigts, les serrant doucement. Je lui rends sa pression. Ma mère tartine son pain de beurre avec application, peut-être afin de garder une contenance devant nos timides manifestations de tendresse.
—  Tu sembles te plaire à Liège.
—  Ce que j'y ai vu en quatre jours me plaît. La ville est belle.
—  Hors-château est un des plus anciens quartiers de la ville, fait valoir ma mère. Ils ne sont pas tous ainsi.
—  Léo m'a déjà dit quelque chose de semblable, s'amuse-t-il. Les gens sont accueillants et si nous nous tenons par la main, nous ne sommes pas insultés ce qui arrive fréquemment en France. La maison est agréable dans son écrin d'un autre siècle. On s'y sent en sécurité. Vous voulez encore un café ?
Ma mère sirote son breuvage odorant lentement, elle hésite. Elle est là uniquement pour ça, cependant elle hésite.
—  Je voudrais que tu restes ici, me dit-elle enfin.
Elle me fait taire d'un geste de la main et poursuit.
—  Tu es mon petit dernier. Je n'ai pas envie de te perdre. Vous n'avez que dix-huit ans, je préfère être à proximité si vous avez besoin d'aide. Quelle qu'elle soit. Je ne suis pas intrusive, tu le sais. Je t'ai aidé à t'installer, ensuite je t'ai laissé te débrouiller. Tu viens souper chez nous une fois par semaine et tu es content de nous retrouver. Moi, satisfaite de constater que tu vas bien. Depuis le départ de Quentin, on ne peut pas dire que ton père et toi vous vous entendiez.
—  Je sais, grogné-je.
—  As-tu pensé qu'il a élevé Quentin, qui n'est pas son fils, du mieux qu'il a pu, que ton frère a choisi le même métier que son père biologique qui s'est à peine occupé de lui et que ça l'a blessé qu'il suive ses traces ? Ce n'est pas très raisonnable néanmoins c'est humain.
—  C'est pour ça que tu ne lui en as pas voulu ? Le résultat est pourtant là. Quentin est parti vivre chez Mamy lorsque j'avais treize ans et mon grand-frère m'a manqué.
—  Je le sais. Laisse-lui du temps pour réfléchir à la situation, chéri. Tu as un atout non négligeable en ton parrain. Fred le calmera. Maman a eu une bonne idée en l'invitant.
—  Je vais aller à Paris comme convenu et prendrai ma décision au retour, décidé-je fermement.
Ben sourit.
—  Je crois que tu es trop attaché à ta famille, à cette maison, à cette ville pour les quitter. Considère ce séjour à Paris comme des vacances que nous passerons ensemble, mais, au fond de toi, tu as pris ta décision. Tu n'y vas que pour respecter le jeu.
—  Vous avez envisagé que ça puisse ne pas marcher entre vous ?
—  Non.
—  Non plus.
—  C'est beau l'innocence de la jeunesse, soupire-t-elle.
L'intérieur une fois nettoyé, nous sortons faire les courses, le frigo est désespérément vide. L'occasion pour Ben de découvrir la place Saint-Lambert et le centre commercial proche de chez nous. Au supermarché, je le pousse à sélectionner les produits. Histoire de voir ce qu'il mange habituellement.
—  Tu comptes te mettre aux fourneaux ? demandé-je.
Mon regard accroché à certaines denrées exotiques qui sont dans le chariot explicite mon observation. Il éclate de rire.
—  J'aime la cuisine asiatique. D'accord, ce soir, je serai Philippe Etchebest. Je te conseille de bien jouer ton rôle d'apprenti sinon gare...
—  Il y a un magasin chinois dans la rue Cathédrale où tout est moins cher qu'ici.
Incrédule, il me fixe moi, puis ses provisions avant de les remettre en grommelant.
—  On ne va pas consommer tout ça, rouspété-je en le voyant remplir à nouveau le caddy. On part dans deux jours.
—  Ce sont des trucs qui ne périment pas vite. Nous serons contents de les trouver au retour. Dans un couple, on partage les dépenses, dit-il après avoir payé avec sa carte Visa malgré mes protestations. Direction la maison, mon cœur.
Sitôt rentrés, sitôt ressortis. La boutique asiatique maintenant. Elle est à dix minutes à peine. Nous revenons de nouveau chargés comme des baudets. D'aliments mais surtout d'un énorme yucca qu'il a acheté parce que «  un living sans verdure, c'est triste  ». Sans oublier les fleurs pour égayer la table du salon.
—  Léo ? Tu fais la gueule ?
—  Tu es toujours aussi dynamique ?
—  Tu as dit que le samedi est consacré à la maison et aux emplettes.
—  C'est vrai. Disons que j'y consacre l'avant-midi, soupiré-je.
Il esquisse un sourire ironique.
—  Une petite sieste te permettra de reprendre des forces.
—  Crapuleuse, je suppose ?
—  Sans l'ombre d'un doute, s'exclame-t-il avec un enthousiasme qui n'a rien de forcé et qui m'amuse.
—  Tu m'emmerdes.
—  Je vois ça, fait-il en riant.
Je dépose mes sachets, mon bouquet sur le banc afin de prendre mes clefs dans la poche de mon jean ce qui, vu qu'il est moulant, n'est pas aisé. Ayant abandonné son pot, Ben profite de l'occasion. Appuyé sur moi, les mains sur ma taille, il embrasse, mordille ma nuque. Enfin, la porte s'ouvre. Je me tourne vers lui, sa bouche se pose sur la mienne. Des sifflets, des applaudissements saluent notre baiser. Nos vis-à-vis flemmardent au soleil.
—  Léon, viens faire connaissance !
La face réjouie, un garçon de mon âge fait de grands signes pour se faire remarquer.
—  Un ex ? s'enquiert Ben d'un ton sec.
—  Le pauvre, s'il t'entendait, plus hétéro que lui tu meurs. Non, c'est un camarade de classe. Qu'est-ce qu'il fout là ?
Je le tire vers les étudiants qui nous accueillent bruyamment et nous proposent une limonade. Bien vite l'accent de Ben les intrigue et les questions pleuvent sur Paris. Puis sur nous. Nous en racontons le moins possible. Juste que nous vivons ensemble et que nous faisons des études dans des branches très différentes. Nous nous esquivons rapidement, nous avons une sieste à faire. La main de Ben n'a pas quitté mon dos.
—  Pas un seul gay dans le groupe, constate-t-il d'un air satisfait lorsque nous sommes enfin rentrés.
—  Jaloux ?
—  Attentif, rectifie-t-il ce qui me fait rire.
—  Par contre, il y a des filles. La grande blondasse n'arrêtait pas de te mater.
—  Du moment qu'elle n'essaye pas de toucher, dit Ben en haussant les épaules. On la met là ? demande-t-il en posant la plante devant la fenêtre. Elle aura assez de lumière.

À genoux, je suis en train de mettre le couvert. J'ai tiré la table de salon, poussé le canapé, mis de gros coussins sur le sol pour nous asseoir. Au magasin chinois, j'ai acquis pour quelques euros un coffret contenant des sets de table en bambou, des baguettes et des petits canards laqués noirs servant à disposer celles-ci. Je m'attaque au pliage des serviettes en fleur de lotus. C'est plus facile qu'il n'y parait. Merci Youtube. Deux photophores. Voilà une jolie table, me semble-t-il.
—  Où en es-tu ? C'est prêt.
Timing parfait.

 

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Dimanche

Il a fait beau, puis chaud cet après-midi. Nous avons confectionné des sandwichs, des salades, acheté des croissants, des gaufres aux fruits, déniché un plaid pas trop moche, mis le tout dans des sacs à dos et nous avons pris la navette fluviale jusqu'au parc de la Boverie, cerné d'un côté par la Meuse et de l'autre par le canal de la Dérivation. Les bâtiments du musée de l'art moderne, du club d'aviron s'étalent dans un immense écrin de verdure, de fleurs, d'étangs, de jets d'eau. En bordure du fleuve, nous nous sommes installés pour pique-niquer. De nombreux jeunes, en cette journée ensoleillée, ont eu la même idée que nous et l'ambiance était à la fois animée et détendue. Après avoir rêvé, discuté, rêvé encore, main dans la main, nous avons exploré les moindres recoins du parc. Nous y avons passé énormément de temps avant de reprendre la navette, ivres de grand air et de soleil.
Une douche coquine à la maison, un changement de tenue et nous ressortons souper au resto. Nous prenons le bus numéro 1.
—  Où m'emmènes-tu ?
—  Au restaurant " Le bruit qui court " sur le boulevard de la Sauvenière un peu plus loin que l'opéra. Établi dans une ancienne banque depuis plus de vingt ans, il a un look qui devrait t'intéresser. La cuisine y est bonne, évidemment. C'est un des restos favoris de Mamy.
—  Il me semble que les restos ne manquent pas, raille-t-il.
—  Presque six cents rien que pour la ville. Non compris les friteries, les kebab, les fast-food...
—  Arrête ! se moque-t-il. Je vais croire que les Belges ne vivent que pour manger.
—  On a une allègre fourchette. Je ne t'ai emmené que dans des restos de cuisine française, il y a les asiatiques, les méditerranéens, les africains... Bref, de quoi varier indéfiniment jusqu'à la pension et au-delà.
Cela le fait rire. Un dimanche soir, il y a foule et l'établissement est grand. Très grand. La petite table tranquille réservée n'est pas si tranquille que ça. Je suis venu ici en famille, le bruit, les regards ne me dérangeaient pas. Pour un tête-à-tête avec mon copain, ils m'agacent. J'ai fait une erreur.
—  Un problème ? interroge Ben.
—  Non. Juste trop grand, trop de gens, trop de bruit, trop de lumière. Trop de tout. Je ne l'avais jamais remarqué auparavant.
—  C'est un dimanche soir et...
La garçon nous interrompt en nous tendant la carte. Nous nous y plongeons.
Bien plus tard, je retrouve la semi-obscurité du boulevard avec plaisir. La main de Ben saisit ma taille, il m'attire à lui et dépose un doux baiser sur mes lèvres. Je suis un peu déçu, il le sait. Beaucoup de monde. Beaucoup d'attente aussi. Nous avons bien mangé, cependant j'aurais aimé être ailleurs.
—  Il fait bon, on rentre à pied ? me suggère Ben.
—  Pourquoi pas.
—  Sourit, mon cœur, me souffle-t-il. J'aime sortir avec toi. Je me sens bien. Toi pas ?
—  Même quand on patiente plus de trente minutes entre les plats ?
—  Même. Je profite de ta présence, j'en oublie le reste, me charrie-t-il avec tendresse.
—  Vil flatteur.
—  Léo ! s'indigne-t-il faussement avec un sourire complice. Je préférais "Le thème", c'est vrai. Pour l'ambiance feutrée, la musique de jazz, le service attentionné. Cette trouvaille du décor éphémère le rend unique. Bien que la décoration de celui-ci soit plus aboutie. Attends, continue-t-il alors que je veux protester. Le bâtiment, à la base, est impressionnant. La verrière est magnifique. Ils ont parfaitement exploité ce qui existait, mélangeant les matériaux nobles et le modernisme. Ce n'était pas gagné, ils s'en sont très bien tirés. C'est difficile de comparer l'incomparable. L'un est un resto intimiste qui joue sur le romantisme, l'autre est vaste, situé dans un quartier porteur, il coûte certainement très cher en loyer, frais généraux, personnel. Il doit donc tourner autant à midi que le soir, pour les groupes, pour les dîners d'affaire, pour les soupers en famille ou en couple... Ils ont multiplié les tables et joué sur tous les tableaux. Ce sont des genres très différents. On pourrait essayer des endroits moins gastronomiques, moins guindés. Tu sais, des petits bistrots sympas où on peut aller en jean et tongs.
—  Tongs ?
—  Mais oui. Tu n'as pas besoin de m'en jeter plein la vue, mon Léo, je suis déjà conquis. Je suis là pour longtemps, nous aurons le temps de tout découvrir ensemble.

 

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Lundi

Demain, à neuf heures quarante neuf, nous prendrons le train pour Paris. Deux heures seize de trajet en première classe. Il n'y avait que cinq euros de différence par personne autant ne pas se refuser ce petit plaisir. Retour ici dans une semaine. Liste en main, je prépare ma valise. Ben a déjà terminé. Il laisse presque tout. Moi, je n'arrive pas à me décider. Je plie, mets, enlève, remets. Je veux être à mon avantage à ses côtés. Même à Paris. Surtout à Paris.
Mon chéri est fort silencieux. Au déjeuner il était gai comme un pinson, à midi morose comme un hibou.
—  Ben ?
—  Viens, me dit-il en ouvrant les bras. Il faut discuter.
Il est installé sur le sofa, les pieds sur le bord de la table à son habitude. Je me coule contre lui, les bras autour de son corps, la tête sur son épaule. Il referme son étreinte sur moi. Je le sens hésitant.
—  Lance-toi, lui conseillé-je.
—  J'ai senti les réticences de ta mère lorsque j'ai avoué ne pas avoir parlé de toi. J'ai réfléchi depuis. Tu l'as fait de suite et j'ai admiré ça. Je te devais d'en faire de même. J'ai téléphoné ce matin que je rentrais une semaine à Paris avec toi. Oui, nous logerons comme prévu dans le petit hôtel où j'ai réservé, par contre, mercredi, nous irons passer la soirée chez mes parents et je te présenterai. J'ignore le résultat. Ce sera, je crois, un moment plus que désagréable, bougonne-t-il.
—  Ta mère ?
—  C'est étrange, elle n'a pas paru étonnée. Elle m'a juste prié de lui parler de toi.
—  Peut-être se sent-elle plus concernée que tu ne l'estimais.
—  On verra.
—  Tu regrettes ?
—  Quoi ? Toi et moi ? De l'avoir dit ? Non ! s'exclame-t-il. Non ! Je suis bien avec toi, dit-il en écho à ce que je ressens. Quand je songeais à nous, c'est ainsi que j'envisageais les choses.
—  Alors pourquoi es-tu triste ?
—  Seulement préoccupé, rectifie-t-il.
—  ...
—  Je voulais que notre séjour à Paris soit exceptionnel et je me suis arrangé pour le gâcher.
—  Ne me raconte pas de conneries, Ben. Ce n'est qu'une minuscule partie de tes craintes. Je suis passé par là aussi. Ma famille sait depuis que j'ai quinze ans que je suis gay. Tous ses membres ont eu le temps de se faire à cette idée que ça plaise ou non. Ce n'est pas ton cas et, bien que tu le taises, tu as peur de les perdre.
—  Si tu le dis.
—  Reconnaître que j'ai raison, c'est compliqué, hein ?
Je pose mes lèvres sur les siennes avec cet amour naissant qu'il y a en moi.
—  Si dans le futur nous ne sommes plus ensemble, tu n'en seras pas hétéro pour la cause, Monsieur le soi-disant bi, continué-je. Je ne t'ai jamais vu suivre des yeux une fille. Que des mecs. J'aimerais que tu arrêtes ce manège d'ailleurs. Je ne te suffis pas ?
—  Mais si, que vas-tu imaginer. C'est juste un réflexe, un... Tu m'énerves, jette-t-il en voyant que je le charrie.
—  Pour ta mère, c'est gagné, j'en suis certain. Tes jeunes sœurs l'imiteront. On va aller choisir un cadeau pour le jour J. Juste une attention pour que ça n'ait pas l'air d'une tentative de corruption. Un beau ballotin de pralines de chocolat belge par exemple. Lève-toi, mollusque ! On y va.
—  Mollusque ? Je vais t'en donner moi, des mollusques, m'apostrophe-t-il menaçant. Je croyais que tu me trouvais trop dynamique. Tu n'es pas sur une contradiction près.
Je me précipite vers l'escalier et la chambre poursuivi par un petit-ami vociférant qui me fait payer, sur le lit, avec force bisous et chatouilles, mon insulte.
—  C'est bon maintenant ? demandé-je plus tard entre ses bras.
—  Oui, admet-il. Je te l'ai dit, je suis bien avec toi. J'ai parfois l'impression que tu me comprends mieux que moi-même.
—  Encore envie ? interrogé-je alors que ses mains caressent la courbe de mes reins me procurant des frissons qui n'ont rien à voir avec un quelconque refroidissement de la température.
—  J'aime ton corps, me souffle-t-il. Ton odeur. Tes formes. Ton sexe. Je ne pense pas m'en lasser un jour.
Je souris et me frotte à lui. Sa peau moite et chaude épouse la mienne. Déjà, j'anticipe la jouissance qui me fera crier une fois de plus quand il me fera sien. Ou le contraire, selon nos besoins du moment. Et je gémis mon désir.

 

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—  Dépêche-toi. Nous sommes en retard.
—  Stop, mon cœur. Paris sera toujours là. Moi, je ne suis pas pressé de me retrouver chez mes parents.
—  Nous n'y resterons que peu de temps.
—  Heureusement, bougonne mon compagnon. Tu es d'une patience d'ange avec eux. Moi, je n'y arrive plus. Leurs récriminations m’agacent au plus haut point. Ils critiquent tout, de notre voiture, raille-t-il en tapotant le volant de la vieille VW achetée d'occasion, à notre emploi en passant par notre décision de racheter la maison à ta famille. Nous n'allions pas, alors que nous gagnons bien notre vie, nous laisser héberger gratuitement jusqu'à la pension. Chaque séjour à Paris devient une pénitence.
—  Raison pour laquelle nous partons en vacances après, dans le but d'éliminer tout ton méchant stress. Tu coûtes cher. Très cher, terminais-je d'un ton lugubre.
—  Pour faire des économies, je peux y aller seul, précise-t-il taquin.
—  Pfffffft !
Il éclate de rire et m'enlace. Le corps contre le mien, la bouche sur mon oreille, il me décrit les mille manières d'évacuer ce stress sans quitter le lit. Collé au mur, les mains sur ses fesses afin de mieux sentir son envie, je proteste si faiblement. Nous serons très très en retard. Ils patienteront.
Il est midi lorsque nous démarrons enfin. Il fait chaud. La main sur la cuisse de Ben qui conduit, je regarde défiler l'autoroute et mes pensées. Je n'ai jamais regretté de ne pas l'avoir remis dans le train le jour même, mon beau menteur. En six ans de vie commune, des dissensions il y en a eu. Il y en a dans tous les couples. Peu souvent, à vrai dire. Les disputes font tant de mal. Ce relent d'amertume que l'on traîne après pendant des jours est insupportable.
Tous les deux diplômés avec mention, nous nous sommes lancés dans la vie active en septembre. La vie d'un professeur novice et remplaçant n'est pas un long fleuve tranquille. Pas plus que celle de jeune collaborateur d'un gros cabinet d'architectes ayant trois sites différents à Bruxelles, Liège et Anvers. Sans parler des réalisations aux quatre coins du pays. Pour les suivre, il en parcourt des kilomètres, mon chéri. Profondément unis, nous trouvons en notre union la stabilité nécessaire à affronter notre vie professionnelle. Nous bâtissons des projets de mariage, d'adoption. Lointains. Si nous épargnons déjà afin de payer une naissance avec mère porteuse aux Etst-Unis, nous n'avons que vingt quatre-ans. Ce sera une page qui se tournera. Un nouveau logement. Une autre vie. Pas immédiatement. Je le veux encore tout à moi. Dans dix ans ? Une décennie, c'est bien. On verra ensuite.
—  On s'arrête "Au petit cellier" ?
Je ne sais pourquoi il le demande. C'est devenu presque un rituel. Nous y dînons dès que nous allons à Paris par la route, c'est à dire deux ou trois fois l'an depuis quatre ans. Avec une préférence pour l'été lorsqu'on profite du très beau jardin en mangeant à l'extérieur. Nous recherchons les grands espaces. Une vaste terrasse ouverte sur Paris. Une large porte-fenêtre plongeant sur l'océan qui nous raconte l'immensité du monde. Tout ce qu'il y a à y découvrir.
La côte belge nous a vus régulièrement. A chaque congé, Grand-père était content de nous accueillir. Reçus en rois, nous y étions heureux. Nous y faisions de longs séjours insouciants pendant lesquels nous croisions Quentin, ma sœur, mon parrain et sa petite famille qui y passaient quelques jours. Ce sont autant de souvenirs qui me sont chers. Puis une crise cardiaque a foudroyé cet homme extraordinaire que j'aimais. Première rencontre avec la mort. Avec l'absence. Depuis l'enterrement, je n'ai pas voulu y retourner. Ben a respecté ma décision. Peut-être, un jour, avec nos enfants, ferons nous revivre la villa. Il aurait aimé cela, j'en suis certain.
L'année dernière, nous avons vu l'Espagne. Là, comme nous sommes plus riches, nous nous envolerons de Paris à Sao Paulo au Brésil. Une folie signée Benjamin. C'est la première fois que nous prendrons l'avion. Une véhicule de location nous attendra à l'aéroport. En nous relayant, nous partirons explorer la côte de Maresias et ses spots de surf. Non, non, nous ne pratiquons pas ce sport. Après avoir emmagasiné assez d'embruns pour un an, nous rentrerons au chaud dans notre cocon.
—  Où es-tu ? interroge-t-il.
—  Impasse de l'Ange. Je t'aime.
Ben serre ma main en souriant.
—  Moi aussi.

 

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