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Artémis avait toujours senti qu’il partageait quelque chose d’unique avec Holly Short.
Ce lien indéfinissable avait pris la forme d’une amitié de plus en plus franche, au cours de leurs diverses rencontres, collaborations et aventures. Toutefois, cet amour restait une source de questionnements légitimes. Orion, sa deuxième personnalité, s’était suffisamment exprimé sur ses sentiments profonds pour la fée, en des termes très chevaleresques. Cet allant pour Holly Short possédait donc un sérieux fondement psychologique.
Artémis n’était plus un enfant, imbu de lui-même et froid comme la pierre, et avait accepté ses dénis émotionnels en maîtrisant Orion. En dépit de son génie intellectuel, il s’était retrouvé face à la mort beaucoup trop souvent. Il était même revenu de l’au-delà par un procédé magique hasardeux.
Artémis ne voulait plus passer à côté de sa vie.
On lui répétait qu’il devait trouver son âme sœur chez les humains ou se faire des amis dans son espèce.
Même Holly insistait pour qu’il agrandisse son cercle d’amis proches.
La bonne blague... Artémis avait été déclaré mort et enterré, ce qui limitait grandement sa vie sociale. Il ne pouvait plus se présenter sous sa véritable identité et, encore moins, se promener impunément.
Artémis avait pris le temps de s’habituer à son nouveau corps. Bien que ce soit un clone de son enveloppe charnelle d’origine, il possédait quelques différences. Comme un sixième doigt de pieds, par exemple. D’ailleurs, Artémis irait un jour tirer sur la crinière du centaure responsable de la fabrication de son clone. Quelques petits détails ne lui semblaient pas si anodins.
Cette rééducation avait été l’occasion de profondes réflexions sur le sens à donner sa vie.
Artémis en était arrivé à la conclusion que le monde des fées l’attirait inexorablement. Doté de richesses scientifiques et magiques passionnantes, son choix intellectuel se portait à explorer encore plus les souterrains de la Terre. Émotionnellement, ses amis lui manquaient.
Particulièrement, Holly Short.
Alors, il l’avait contactée pour demander la permission de vivre parmi les fées.
Évidemment, Holly s’était insurgée contre une telle idée. Artémis voulait abandonner sa liberté de vivre à la surface de la planète pour se réfugier sous terre. De plus, il perdrait encore plus le contact avec son espèce.
Artémis s’était toujours demandé si Holly pensait à son bonheur avant tout ou craignait les conséquences d’une telle proximité.
Certainement, un peu des deux.

Le refus de Holly Short l’avait fortement contrarié et l’avait poussé à faire ce qu’il faisait le mieux : utiliser son génie créatif à des fins personnelles.
Artémis avait donc obtenu gain de cause en vendant son intellect au plus offrant dans le monde des fées.
Après avoir provoqué un bordel administratif sans nom et une panique générale des services de police, l’ancien criminel avait été engagé à mi-temps dans le service de Foaly. Ce cher centaure avait très vite compris la nécessité de calmer le jeu. Tout un tas de mafieux et de racailles en tout genre s’étaient frotté les main en comprenant qu’Artémis souhaitait rejoindre le monde d’en bas à n’importe quel prix.
Artémis était certain que Holly avait imposé des conditions à Foaly. Son contrat stipulait qu’il devait vivre six mois sous la surface et six sur la surface de la Terre. Tout comme Perséphone. Artémis était convaincu que la référence mythologique venait de ce crétin de Foaly. Le centaure devait se douter de quelque chose.
Enfin, le plus important était qu’Artémis Fowl obtenait toujours ce qu’il voulait.
À présent majeur, Artémis vivait dans le monde des fées grâce à ce travail. Il gérait toujours les entreprises de la famille à distance et s’assurait que ses petits frères reprennent le flambeau. Il était convenu avec ses parents qu’il hériterait d’un tiers des richesses de la famille, par le biais d’un testament à l’une de ses nombreuses identités sur terre.
Tout était donc en ordre dans sa vie.
À part Holly Short, sa colocataire.
Oui, sa colocataire.
Butler ne l’aurait jamais laissé partir dans les souterrains sans une garde rapprochée. Holly jouait donc ce rôle, six mois par an. Sa présence dans le monde des fées avait hérissé la crinière de plus d’un centaure ou d’une fée lutine. L’humanophobie avait été entretenue avec soin par des milliers de générations d’êtres magiques privés de la surface par la présence odieuse de son espèce. On pouvait rajouter à ce terrain de base qu’Artémis avait une sacrée réputation. Il avait évolué du statut de preneur d’otage féérique, bonhomme de boue avide à gentleman cambrioleur, génie incompris et sauveur du monde des fées en plusieurs années. Selon la personne rencontrée, Artémis était plus ou moins apprécié.
Holly devait souvent prendre sa défense dans les lieux publics.
Leur quartier commençait à se faire à sa présence. Sa petite taille (merci qui ? Merci, Foaly !) lui permettait d’évoluer dans la ville, l’appartement de Holly et au sein du bureau sans grande difficulté.
Holly s’habituait peu à peu à l’avoir dans les pattes, six mois par an. Conscient des possibles réticences de son amie à une évolution de leur relation, Artémis avait sagement attendu sa réelle majorité avant de tenter une approche. De plus, ce laps de temps lui permettait de confirmer son envie de partager sa vie avec Holly.
Artémis était certain de son affection. Et le reste lui passait par-dessus la tête. Ils n’étaient pas de la même espèce. Leur différence d’âge frôlait l’inconcevable. Les fées prenaient plus de temps à grandir et à prendre en maturité, ce qui avait conduit Artémis à estimer l’âge humain de Holly au voisinage des vingt-cinq ans. Ils risquaient d’avoir des difficultés pour adopter. Les ragots seraient terribles. Artémis s’en fichait. C’était elle dont il était tombé amoureux. D’ailleurs, sa jalousie commençait à gêner terriblement Holly.
Madame la fée rencontrait encore des êtres féériques masculins en dehors de ses temps de travail dans des bars règlementaires.
Elle en revenait toujours déçue et seule, malgré les nombreux rappels d’Artémis sur la finalité d’une telle entreprise.
Artémis se trouvait lui-même lourd, quand il lui disait qu’elle perdait son temps avec des idiots. Sa jalousie le rongeait toute la soirée, jusqu’à ce qu’elle revienne et qu’il la console.
Holly était très souvent méprisée par la gent masculine. Indépendante et fière, Holly avait grimpé de nombreux échelons de la police à une vitesse record. Elle collaborait ponctuellement avec les services spéciaux des fées. Son implication avec Artémis et leurs compagnons dans des affaires de grande importance l’avait rendu célèbre également.
Certains émettaient des doutes sur le mérite de son ascension. Et Artémis préférait ne pas penser à tous les machistes qui essayaient de la rabaisser ou de minimiser ses exploits.
Un soir, Holly était rentrée complètement déprimée de l’un de ses rendez-vous.
Artémis avait déjà préparé son dessert préféré, au cas où elle voudrait se venger sur la nourriture. Elle s’était assise à ses côtés sur le canapé et avait posé la tête sur son torse. Elle restait légèrement plus petite que lui, Artémis se désolant d’une possibilité de croissance de son clone.
« Pourquoi ça finit toujours de la même manière ? », se désola Holly en entamant sa glace.
Artémis aimerait bien lui dire qu’il empêchait les mecs bien de contacter son profil grâce à un filtre informatique ultra-sélect ou de l’approcher par des méthodes d’intimidation. Malheureusement, son logiciel ne repérait rien d’intéressant. Peut-être était-il trop exigeant pour l’amour de sa vie...
Sans qu’il s’en rende compte, Artémis replaça l’une des mèches de cheveux de Holly derrière son oreille.
—  Ne désespère pas. Il y a forcément quelqu’un pour t’aimer, dit-il en embrassant le haut de sa tête.
Sous-entendu lancé. Chemise accrochée par des doigts de fée. Léger rougissement. Artémis y croyait. Cette fois-ci, Holly comprendrait ses intentions...
—  Tu as raison. Je suis quelqu’un de trop exceptionnel pour tomber sur le premier venu.
Mais ça faisait mal cette réplique !
Prenant conscience que le sentimental n’était en aucune façon son domaine d’expertise, Artémis prit le risque d’en parler à son patron et ami Foaly. Écouter pendant des heures le centaure s’extasier sur la crinière de sa femme et la bouille de ses enfants méritait la Légion d’honneur. Et il en parlerait forcément.
Évidemment, le centaure se moqua de ses ambitions amoureuses.
—  Pour Holly, tu viens à peine de quitter le sein de ta mère, bonhomme de boue.
—  La notion du temps n’est pas la même entre nos espèces, se justifia Artémis.
—  Justement, ce n’est pas une bonne idée. Tu vas la rattraper, puis vieillir plus vite qu’elle. Vous êtes peut-être dans un tempo acceptable en ce moment, mais ça risque de ne pas durer, argumenta Foaly. Ne sois pas plus idiot que tu ne l’es vraiment.
—  Je peux me réincarner autant de fois que je le souhaite.
— Je te rappelle que le moyen d’y parvenir est parfaitement illégal... Oui, je sais, ça ne s’arrêtera pas. Mais même... Elle restera plus longtemps jeune d’esprit que toi. Abandonne cette idée stupide.
— Je vais éviter de devenir un vieux con comme toi, ricana Artémis. Et je vais m’éloigner des cachous.
— Artémis, ce n’est pas un sujet à prendre à la légère ! Ce décalage va vous compliquer l’existence.
— Je ne pense pas que le véritable amour se soucie de ce genre de choses...
Pour l’occasion, Foaly mit un passage de l’une des plus célèbres chansons d’amour de l’espèce d’Artémis.
—  Mièvrerie humaine. Ouais... Je crois que t’es encore en décalage avec Holly, niveau maturité amoureuse, jeune humain fringuant, se moqua de lui Foaly. Réfléchis plutôt comment améliorer la vanne numéro 1345. C’est plus dans tes cordes.
— Attendre le tempo acceptable me tue de l’intérieur, râla Artémis en recherchant le fichier informatique en question.
— C’est bien, Arty. Tu as compris cette histoire de décalage entre vous deux, tout seul comme un grand. Tu ne l’intéresses pas pour le moment... Et on désire généralement quelqu’un de sa propre espèce. C’est valable aussi pour Holly.
— Je te parle d’amour, pas de désir. Je sais faire la différence, grogna Artémis en mémorisant les éléments concernant la vanne 1345.
— Pour un asexuel comme toi, c’est un détail. Pas pour Holly.
Artémis le fusilla du regard, par-dessus son ordinateur.
—  Je ne suis pas asexuel. Et j’ai de l’imagination également dans ce domaine.
— OK. Je ne ferai plus de suppositions sur ta sexualité.
— J’espère bien que tu ne te mêleras plus de cette partie de mon corps.
— Oh ! C’est bon ! J’ai fait ce que j’ai pu pour faire pousser ton clone ! Mais vraiment, Artémi, ce n’est pas normal que tu aies envie de faire ta vie avec une fée ! Ou alors, Orion te tape sur le système en ce moment ? J’adore ta deuxième personnalité. Elle te balance, un truc de fou.
— Le psychiatre m’a conseillé de ne plus refouler mes désirs profonds.
— Il ne t’a pas dit de faire n’importe quoi non plus !
— C’est peut-être la décision la plus sensée de ma vie. Ne te moque pas de mes sentiments. J’ai déjà du mal à les accepter...
— Je remets un extrait de chanson ?
— Je ne suis pas mièvre, je suis très sérieux.
— Bon. Je ne pensais pas sortir l’artillerie lourde. J’ai une théorie sur votre relation émotionnelle... Mais elle ne va pas te plaire.
Artémis se détourna de son écran, en fronçant les sourcils. Qu’est-ce que le centaure était allé s’imaginer ? Ou alors... Pouvait-il analyser leur relation plus facilement grâce à son point de vue extérieur ? Artémis le consultait pour cette unique raison.
—  Tu connais le syndrome de Lima ?
—  Tu te fous de moi !
Le syndrome de Lima, ou l’attachement émotionnel d’un tortionnaire pour sa victime, ne lui convenait absolument pas pour résumer sa relation avec Holly.
—  Tu l’as kidnappé et séquestré pour obtenir une rançon, lors de votre première rencontre. Ensuite, vous avez développé une forte sympathie l’un envers l’autre... Et maintenant, tu squattes chez elle. C’est presque de la prise d’otage. Tu éprouves de l’attirance pour elle, alors que vous n’êtes pas de la même espèce... Je ne sais pas, ça y ressemble fortement, non ?
— Notre sympathie s’est développée en collaborant l’un avec l’autre ultérieurement... Et officiellement, cet épisode de notre vie était rayé de notre historique !
— Hé ! Arty, tu as retrouvé toute ta mémoire concernant cette période-là. C’est pas bien, le déni ! Rappelle des conseils de ton psy !
— Je l’aime, d’accord ! C’est un sentiment mûrement réfléchi.
— Tu n’as qu’à lui dire, te prendre un vent et passer à autre chose. Va grandir, petit bonhomme de boue... Pense à des couples célèbres... ou plutôt heureux, comme le mien. Ma belle chevaline d’amour...
Et c’était parti pour un tour. Artémis se trouvait beaucoup moins mièvre que le centaure. Il avait analysé ses sentiments et agissait en conséquence.
—  Et comment ne pas se prendre un vent ?, demanda Artémis.
— Oh ! Je te parlais de la centauresse de ma vie ! Tu ne demandes rien à Holly. Tu retournes vivre sur la surface. On se passera des coups de téléphone pour garder le contact. Et trouve-toi une humaine à chérir...
— Humanophobe, le provoqua Artémis.
— Si je l’étais, tu ne trainerais pas ta bouche insolente dans mon laboratoire.
— Holly t’a parlé de notre colocation ?
— Évidemment. Je suis aussi son ami. Être le confident des deux provoque des nœuds dans ma crinière !
— Holly a tendance à être violente avec ta crinière, ricana Artémis.
— Toi aussi. Je sais que c’était un chewing-gum, petit terrien débile.
— C’est peut-être Holly.
— Ou un peu de vous deux. Aussi débile l’un que l’autre, et pourtant, vous n’êtes pas les plus bêtes sur le papier... Invite-la au restaurant et parles-en lui. Comme ça ta tête de linotte arrêtera d’être perturbée par ses hormones et des questions sans réponse... Alors, cette vanne ?
Oh... je ne sais pas... Il me semble que le meilleur des centaures de la Terre a bien pensé son agencement. Je cherche encore la faille. C’est tout à fait possible que cette pièce soit parfaite, Foaly.

Artémis savait qu’il valait mieux brosser le centaure dans le sens de sa crinière, pour éviter le déballage de sa vie sentimentale. De plus, il ne lui mentait pas. Artémis ouvrit une page internet, en écoutant d’une oreille distraite le centaure vanter les mérites de son intelligence aiguisée. Pour une vulgaire vanne, on aura tout entendu. Il réserva une table dans le restaurant préféré de Holly. Maintenant, il n’avait plus qu’à prendre son courage à deux mains.
Et quoi de mieux que le couloir principal du centre de police... Holly pourrait y réfléchir ou lui donner une réponse dans l’immédiat.
—  En quel honneur ?, demanda malicieusement Holly.
— J’ai envie de passer un bon moment avec toi.
Artémis avait lu dans un livre que la sincérité pourrait grandement l’aider à se déclarer. Oui. Il lisait des livres plus ou moins scientifiques sur la question amoureuse. Foaly lui avait même conseillé de mieux effacer son historique internet. Artémis avait levé les yeux au ciel. S’il voulait cacher son historique, il l’aurait fait. Quelque part, il escomptait que le centaure bavard irait en toucher deux mots à Holly.
—  On passe déjà une grande partie de notre temps ensemble, soupira Holly.
— En dehors du cadre de la maison...
— D’ailleurs, Artémis, tu as maintenant assez d’argent elfique pour avoir ton propre chez toi. On ne dira rien à Butler. Tu ne risques rien à Haven-ville.
— Tu me fous à la porte ?
— Les amis ne vivent pas sous le même toit toute leur vie, argumenta Holly. On a chacun besoin de nos moments d’intimité.
Sous le contrecoup, Artémis avait blêmi à la vitesse de l’éclair. Il ne savait vraiment pas comment désamorcer la situation. Et ce ne serait pas adulte de dire qu’il menacerait les voisins pour acheter leur maison, en pareil cas.
—  Je n’ai jamais vécu seul, avança Artémis.
— Tu n’as qu’à engager des domestiques, comme au manoir des Fowl.
— Je ne considère pas Butler ou Juliette comme de simples domestiques. Tu as bien compris ce que je veux dire...
— Tu es un grand garçon, Artémis, se fâcha Holly. J’aimerai pouvoir faire ma vie... et que tu puisses faire de même de ton côté.
Holly le repoussait avant même qu’il lui avoue ses sentiments. Il aurait dû effacer son historique ou demander des conseils à sa mère plutôt qu’au centaure. Elle savait, elle savait, elle savait. Mince alors, ce serait bien plus difficile de la séduire.
—  On pourrait en reparler plus tard, l’évinça Artémis. Si je t’invite, c’est pour te dire certaines choses... »
Ah ! La barre de contrariété sur son front était de retour. On ne se débarrassait pas si facilement de lui. Ils s’affrontèrent les yeux dans les yeux dans le couloir du QG des Farfadets. C’était toujours étrange de plonger dans le regard vairon de Holly. Noisette de fée et bleu d’humain. Elle avait encore une partie de lui en elle. D’ailleurs, la compatibilité de ce greffon avec le reste du corps de la fée le laissait perplexe... Mais bon, les autorités de la ville ne souhaitaient pas lui donner accès à la banque génétique du petit peuple. Artémis n’avait pas envie de les froisser et s’en tenait à l’écart pour le moment...
Sortant brusquement de ses pensées, Artémis se figea en entendant des policiers parler dans la salle d’à côté.
—  Elle vit avec... Elle ne s’emmerde vraiment pas. En plus de se taper un humain, il faut que ce soit un petit jeune. Tu appellerais ça comment ?
— Il n’y a pas de terme pour ce genre de cougar. De toute façon, on sait qu’il y a un truc qui cloche chez elle. Tu as vu ses yeux ?
Artémis échangea un sourire complice avec Holly. Il allait s’en charger. Il passa la tête dans l’entrebâillement de la porte :
—  Basil, c’est ça ? Tu veux qu’on parle de tes recherches sur le dark net en matière de porno ? Hastag human. Et Graff ? C’est trop mignon ta collection de Little Pony !
Artémis sourit niaisement à tous les flics dans la salle de repos, avant de refermer la porte.
—  C’était vrai ?, demanda narquoisement Holly.
— À moitié, ricana Artémis. C’est encore plus efficace. Soit ils nient à fond les ballons, soit ils s’embrouillent sur les détails. S’en est fini de leurs réputations.
— Ton génie maléfique est terrifiant, Artémis.
— Il est à ton service, Holly.
Regard désapprobateur, le retour.
—  Je n’aime pas qu’on juge la vie privée des autres, se justifia Artémis. Surtout si ça pousse à s’interdire certaines choses.
Artémis espérait être clair sur ce qu’il pensait de leur situation. Il fronça les sourcils, en percevant le sourire espiègle de Holly.
—  Nous savons tous les deux que tu te contrebalances des interdits. Seulement, cher humain et colocataire, certains interdits sont là pour préserver le cœur et la raison. Tu en as déjà fait l’amère expérience.
C’était à son tour de sourire. Il allait pulvériser cet argumentaire en deux-trois mouvements.
—  Certains interdits brisent le cœur.
Artémis laissa sa main s’attarder sur sa hanche quelques instants. C’était assez direct pour que personne ne puisse le remarquer et que Holly en soit chamboulée. Artémis le voyait dans ses yeux. Tout ceci lui plaisait beaucoup trop.
—  On en reparle à notre rendez-vous, décida Holly.
— Je saurai me montrer patient, lui sourit Artémis.
— Monsieur le gentleman irlandais, je sais déjà que vous êtes un voleur hors pair. Mais croyez-moi, dit-elle en riant, il y a certaines forteresses hors de votre portée.
— Je ne connais pas l’échec, susurra-t-il.
En s’apercevant du balayage visuel prudent de Holly, Artémis comprit qu’il ne pourrait pas la séduire sur son lieu de travail.
—  On se voit ce soir, lui proposa-t-il.
— Je parie que tu as déjà réservé.
— Et puis, le mercredi est le jour où tu préfères sortir. Et ils font les cocktails que tu aimes le plus... Et...
— Tu es tellement adorable qu’on oublierait que tu es un criminel international. À ce soir.
Évidemment, Foaly sut qu’ils sortaient ce soir après avoir consulté son historique internet. Sa tactique de laisser des indices au centaure pour qu’il témoigne de son attachement à Holly avait de sérieuses limites. Quand le canasson se mettait à rire à ses dépens, il ne savait pas s’arrêter dans ses vacheries.
Artémis se présenta au restaurant, habillé d’un costume hors de prix, comme à son habitude. Holly avait décidé de le rejoindre à l’intérieur de l’entrée, car son intervention musclée de l’après-midi s’était éternisée. Un gang de trolls avait décidé de braquer une banque. Et l’un d’eux avait réussi à échapper à la première équiper des FAR.
Comme ce genre d’incident ne requerrait pas les compétences de la police scientifique, Artémis savait simplement que Holly se portait bien et que le gang avait été arrêté au complet.
—  Alors cette paperasse ? la taquina Artémis, quand elle se présenta.
— Je m’en serai bien passée, tout comme de rédiger l’annonce pour les journalistes. On entre ?
Pour lui, Holly n’avait pas fait d’efforts vestimentaires particuliers. Elle portait un pantalon près du corps et un simple T-shirt. Elle se sentait plus à l’aise dans des habits ordinaires et sans maquillage. Il la préférait également au naturel. C’était son côté sauvage et simple qui l’attirait plus que tout.
Bien sûr, on n’aurait de cesse de lui rappeler que Holly était légèrement plus petite que lui, qu’elle avait des oreilles pointues et qu’elle utilisait la magie. Artémis ne l’entendait pas ainsi. Holly possédait autant de courbes féminines et séduisantes qu’une humaine, en étant aussi grande et élancée pour son espèce. Il adorait son caractère et sa détermination. Un choix différent ne lui semblait pas judicieux.
En s’asseyant, Holly commanda directement un verre alcoolisé.
—  Tu conduis ?, demanda-t-elle.
— Une telle marque de confiance m’honore.
Le véritable pilote, c’était elle.
—  Attends que je sois bien imbibée pour me parler du fond du problème, dit-elle en trempant les lèvres dans son verre.
— Ce n’est pas un problème. En tout cas, de mon point de vue.
— J’ai bien compris que tu ne changeras pas facilement d’idée à propos de nous.
— Et toi aussi. C’est un challenge intéressant, minauda Artémis en attrapant sa main sous la table.
Artémis caressa doucement ses doigts de fée. Il manquait d’expérience, mais s’efforçait de paraître le plus doux possible. Des frissons remontaient le long de son bras. Ce devait être le désir.
—  Je ne suis pas un défi, râla Holly, perturbée par son geste tendre.
— Une personne aussi exceptionnelle l’est en tout instant.
— Je ne te savais pas aussi charmeur. Tu as appris la phrase par cœur ?
— C’est difficile pour moi de dire ce que je ressens, bougonna Artémis.
Avec un sourire large de trois mètres, Holly hocha la tête. Comme si sa seule alternative aux sentiments était de déclamer des mièvreries piquées à des livres romantiques ! Elle n’avait pas particulièrement tort. Artémis les avait pourtant choisis avec soin.
—  Je te préfère quand tu es toi-même, Arty.
— Mais si je tourne encore autour du pot, en te glissant tout un tas d’indices subtils sur mon ressenti intérieur, on en a pour mille ans.
— Ce n’est pas aussi subtil que tu le crois, se moqua-t-elle de lui. Je savais qu’on viendrait à avoir cette discussion. On ne peut pas...
— On peut essayer ? l’interrompit Artémis.
Le souffle coupé, Holly le dévisagea avec beaucoup de sérieux.
Artémis lui tenait toujours la main. Il ne voulait pas la lâcher de toute la soirée.
—  Ce n’est pas la meilleure des solutions pour nous. Tu dois remonter à la surface. Et je ne t’apporterai jamais ce qu’un membre de ton espèce pourrait t’offrir, tenta Holly.
— Je renonce à la surface pour toi, affirma Artémis. Et c’est toi qui m’importes. Je suis sûr de ce que je veux. On essaie pour voir ? Ça pourrait te plaire.
— Et pourquoi ? demanda avec énormément de curiosité Holly.
— Je t’aime comme tu es.
Artémis savait qu’il avait touché la sensibilité de Holly. Aucun individu masculin de son espèce ne la respectait assez pour lui plaire. Pire, ceux qui le faisaient n’arrivaient pas à lui tenir tête en amour. Mal à l’aise, Holly rougit de la tête au pied. Sa main tint vigoureusement la sienne. Leurs regards se croisèrent intensément.
Est-ce une vile tentative de manipulation sentimentale ? le provoqua Holly. En tant qu’ami, tu connais tous mes points faibles.
— Je ne fais qu’énoncer la vérité, se justifia Artémis. Je... Je pense vraiment pouvoir te rendre heureuse... Et j’ai besoin de savoir si tu veux de moi ! Je n’arrête pas de penser à toi... Et je ne veux plus te voir pleurer en rentrant le soir, sans soupirant.
— Tu me désires ?, lança-t-elle pour le décontenancer.
— Bien sûr.
Sa franchise la laissa pensive. Holly prit une autre gorgée à son verre, avant de le détailler sous toutes les coutures. Artémis se sentit frémir. Pour la première fois, elle envisageait sérieusement une relation amoureuse entre eux. Ses doigts commencèrent à jouer avec les siens, alors que son regard se perdait vers leur avenir et se gorgeait de leurs souvenirs ensemble.
Un léger sourire vint fleurir sur son visage.
—  Ce sera difficile, humain stupide.
— On a vaincu bien pire.
Toute la tension accumulée pendant leur colocation se dissipa au fil de la soirée. Ils ne se voyaient plus comme des espèces différentes. Juste un homme et une femme autour d’une table. De vieux amis et de jeunes amoureux.
Artémis n’avait aucune difficulté à lui tenir la main. Il se retenait de l’embrasser en public. Ce serait toujours mal vu par les autres. Seulement, eux sauraient ce qui les liait véritablement. Pour une fois, ils ne parlaient pas tellement du travail. Artémis lui faisait part de ses projets, notamment ceux qui lui tenaient le plus à cœur, et lui annonçait qu’il participerait encore une fois au tournoi mondial des échecs. Holly s’en amusa. Il pourrait bien laisser une chance à ses adversaires, en se portant pâle. Artémis rétorquait qu’il devait surveiller les génies de sa génération. Ne sait-on jamais l’un d’eux pourrait être un dangereux psychopathe à arrêter de toute urgence ou à remettre dans le droit chemin.
Holly espérait pouvoir retourner à la surface, très bientôt, et effectuer un vol. L’air frais et pur de la Terre lui manquait, puisqu’elle y avait goûté de nombreuses fois grâce à Artémis.
Artémis se dit qu’ils pourraient avoir une autorisation spéciale pour passer du temps au manoir des Fowls.
Il savait déjà à qui graisser la patte.
Holly adorerait venir au manoir. Et sa mère aimerait certainement la revoir.
Les êtres humains n’étaient pas prêts à voir débarquer des créatures magiques de leurs sous-sols, mais sas famille ne serait pas contre que Holly se dore la pilule au bord de leur piscine. Elle avait besoin de soleil et d’oxygène. Et d’être bien entouré.
Holly rougit sous son regard insistant. Elle se pencha vers lui et lui murmura à l’oreille.
—  On rentre.

Une fois le seuil de la porte franchi, Artémis ne put se retenir de l’embrasser. Novice, il se révélait maladroit. Holly avait la patience de l’accompagner dans ce genre de découverte. Son odeur fraîche et douce l’apaisait. Ils n’étaient pas en plein combat ou en danger de mort, mais sa présence le rassurait.
Étonnamment, son manque de maîtrise rendait l’instant bien plus touchant et agréable. Holly prenait le temps de le guider. Petit à petit, un désir plus fort s’installa entre eux. Artémis se laissa entraîner jusqu’à sa propre chambre pour partager un moment d’intimité avec elle.
Ils s’étaient simplement touchés, pour apprivoiser le corps étranger de l’autre. Leurs deux espèces n’étant pas si éloignées l’une de l’autre, il était assez simple de se procurer du plaisir. Artémis pouvait cajoler sa bouche, ses seins et son sexe, sans se sentir gêné. Entre ses lèvres intimes se trouvait ce petit organe du plaisir féminin. Il s’était amusé à la faire languir avec ses doigts, alors qu’elle flattait son sexe bandé de différentes manières.
Quand ils atteignirent l’extase, Artémis plongea dans ses yeux vairons amoureux et se sentit serein.
Alors qu’Artémis s’était toujours trouvé suffisant à lui-même, il avait découvert petit à petit que cet elfe au grand cœur le complétait admirablement. Elle pouvait toujours réaliser ce qu’il ne pouvait accomplir avec son propre corps. Le fait qu’elle possède l’un de ses anciens yeux bleus lui donnait également l’impression d’être toujours présent auprès d’elle.

Quelque temps plus tard, Artémis se retrouva bienheureux que son pénis soit plus petit que la moyenne. Il préférait ne pas savoir comment le centaure s’était débrouillé pour obtenir un tel effet sur son clone. Tout ceci méritait quand même un chewing-gum dans la crinière.
Rectification. Plusieurs chewing-gums dans la crinière.
Artémis dut expliquer à Holly qu’elle faisait un déni flagrant de grossesse et qu’elle devrait arrêter les acrobaties aériennes. Il s’en voulait de ne pas avoir un peu plus potassé le sujet de la compatibilité génétique de leurs espèces.
Tous les tabloïds féériques allaient se réjouir de les savoir futurs parents et de leur casser du sucre sur le dos.
Le ventre de Holly n’allait certainement pas passer inaperçu. Artémis angoissait déjà pour l’accouchement, alors que Holly découvrait le résultat positif du test de grossesse.
Quand ils entendirent pour la première fois le cœur de leur bébé battre, Holly le rassura :
—  On a survécu à bien pire qu’un petit Fowl. Et n’oublie pas ! La magie sera là, quand je devrai le mettre au monde.
— Tout se passera bien... Je vais étudier la question...
— Avec un père comme toi, bien sûr que tout se passera bien.
Artémis prit sa main pour l’embrasser tendrement. Il était tombé tout doucement amoureux d’elle, et réciproquement. À cet instant, tout lui paraissait clair.
Ils passeraient leurs vies ensemble.

 

Mimichan