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escalier, deux hommes assis qui parlent

 

 

—  Quand comptais-tu me le dire ?
Avec un sursaut, Alexis se retourna pour voir Jonathan appuyé contre l’embrasure de sa porte. Les bras croisés, le regard sombre et la mine maussade, son meilleur ami avait décidé d’obtenir des réponses qu’il n’était pas sûr de vouloir lui donner. Cela ne devrait même pas l’étonner que son ami soit venu chercher les réponses directement à la source, ne se gênant pas pour entrer dans son appartement en douce.
Alexis mit un nouveau tas de livres dans le carton avant de finalement se laisser tomber sur son lit et d’observer le nouvel arrivant qui n’avait pas bougé. Alexis eut un soupir, mais décida qu’il n’avait guère le choix. Assis sur ce lit, face au regard intense de son ami, il devait lutter pour éloigner les pensées parasites et le sentiment d’appréhension qu’il ressentait. Éviter une conversation déplaisante ne le sauverait pas.
—  J’avais l’intention de te le dire, souffla Alexis... Je l’ai fait d’ailleurs.
—  Tu es sérieux ? Lâcher l’information de ton départ en pleine soirée avec nos amis sans que je puisse rebondir dessus ? Sans que je puisse me préparer.
—  Tu savais que ma tante me proposait de venir habiter depuis un moment avec elle. Et comme tu vois, il reste encore quelques affaires à trier et emporter.
—  L’appart est plein de cartons ! Depuis combien de temps gardes-tu le secret ? Oui, elle te l’avait proposé, mais je savais aussi que tu n’avais pas l’intention de quitter le pays pour tout recommencer. Ton indépendance, tes amis, ton emploi et tout ce que tu aimes ici, tu vas juste balancer ça par la fenêtre ?
—  Je peux tout recommencer ailleurs. Pourquoi pas maintenant ?
—  Mais ça n’a aucun sens ! Je ne te comprends pas. Si vraiment tu voulais, tu aurais pu m’en parler ! Mais tu es de plus en plus distant avec moi, sans que j’en comprenne la raison. Est-ce que j’ai fait quelque chose ?
—  Nat… Ce n’est pas toi.
Un rire amer et douloureux jaillit à cette réponse alors que Jonathan s’avançait, le regard noir de colère et de douleur. Il se tenait debout face à Alexis à présent et celui-ci sentait son cœur défaillir face à la beauté sombre et colérique de son ami. Il se sentit encore plus vulnérable. Il enfonça ses ongles dans les draps en tentant de calmer les battements de son cœur.
—  Laisse-moi rire, cracha dans le même temps Jonathan. Il n’y a que moi que tu évites ainsi ! Et maintenant ça ? Tu veux me faire croire que cela n’a rien à voir avec moi ? Pitié, sois franc au moins. Je n’ai pas besoin que tu rajoutes la lâcheté et le mensonge à tout ce merdier…
Alexis blêmit avant de relever les yeux pour affronter ceux de son ami. La douleur qu’il y lut le transperçait plus sûrement que n’importe quel coup de poignard. Il se redressa même si Jonathan ne bougea pas d’un pouce. Ce face à face le rapprochait dangereusement de la tentation alors il se dirigea vers la fenêtre ouverte. Nat avait raison, il lui devait la vérité. Mais il savait que le lui dire briserait ce qui restait de leur relation et cela même lui semblait insurmontable. Il plongea son regard sur la ville qu’il aimait tant, ses mains se crispant sur le montant de la fenêtre.
—  Alex… S’il te plaît. Je ne comprends vraiment pas.
Alexis se tendit en sentant le souffle de son ami glisser sur sa nuque mise à nu à cause de sa queue de cheval. Jonathan l’avait suivi, restant juste derrière lui, son regard ne quittant pas son ami.


Cela rappelait à Alex la troublante proximité qui s’était établie entre eux après la mort de Maria… Après cette nuit où il était allé rejoindre Jonathan de peur qu’il fasse une bêtise. Le soir où son déni avait volé en éclat et où il avait réalisé qu’il désirait son meilleur ami, bien plus qu’il ne le devrait.


Il se souvenait encore de l’annonce de la mort de Maria dans un accident de voiture, du repli de Jonathan sans mot dire dans son chalet, du chemin qu’il avait parcouru pour le rejoindre. Il était arrivé à la nuit tombée pour le trouver effondré, en larmes et ivre. Il avait vidé les bouteilles dans l’évier et avait soutenu son ami qui pleurait comme jamais il ne l’avait vu faire. Jonathan avait semblé si vulnérable à ce moment-là, lui qui avait toujours donné une impression de force et d’énergie. Le voir ainsi rongé par la peine l’avait remué. Il savait déjà qu’il appréciait son ami plus que de raison, mais ce soir-là il avait réalisé la profondeur de ses sentiments et la raison pour laquelle ses relations ne fonctionnaient jamais. Le voir ainsi lui avait donné envie de le protéger et de le préserver de tout, de ne plus jamais le voir souffrir. Jonathan s’en voulait tellement de s’être disputé avec Maria. Sans cela, elle ne serait pas partie comme une furie en voiture. Pourtant, Alexis savait que les caractères explosifs de ces deux-là causaient des frictions régulières. Ce n’était pas la faute de Jonathan si Maria avait fait un excès de vitesse et raté une priorité.


Lorsqu’il l’avait aidé à se mettre au lit pour se reposer, Alexis n’avait pas prévu que son ami le renverse sur le matelas, s’écrasant sur lui pour l’embrasser avidement. Avant même de le réaliser, il répondait avec désespoir à ce baiser, savourant ce goût de miel et d’alcool. La dureté qu’il sentait s’appuyer sur son aine l’avait électrisé et il n’avait pu s’empêcher de se cambrer pour frotter sa propre érection contre celle de Jonathan. C’était si soudain et si violent qu’il ne réalisât même pas ce qu’il faisait avant qu’ils ne reprennent leurs souffles. Alexis l’avait alors repoussé, horrifié de profiter de son ami. Jonathan glissait déjà sa main sous son haut, visiblement prêt à le déshabiller mais sans doute pas à réaliser que c'était son meilleur ami et un homme qu'il s'apprêtait à tripoter.


Il se souvenait avoir bafouillé à Jonathan en se dépêtrant de ses bras qu’il était saoul, qu’il ne savait plus ce qu’il faisait. Dès que Jonathan lui avait soufflé qu’il le désirait depuis si longtemps, Alexis avait réalisé que son ami devait dans sa douleur et son ivresse le confondre avec Maria et avait fui la pièce pour se cacher dans la salle de bain. Lorsqu’il en était ressorti, Jonathan était en train de dormir. Alexis s’était promis de l’aider à remonter la pente et à se remettre tout en gardant ses sentiments pour lui.
Le matin était venu et Jonathan ne se souvenait plus de rien, au grand soulagement d’Alexis. Mais les mois qui avaient suivi les avaient indubitablement rapprochés au point qu’Alexis avait cru se perdre, entre ses désirs et sa volonté d’être l’ami qu’il était censé être. Quand Jonathan n’avait plus eu besoin de lui, avait fait le deuil et mis de côté sa culpabilité, Alexis avait tenté de rétablir leur relation d’antan avant que son ami ne réalise ses pensées coupables et ses sentiments lancinants. Son meilleur ami ayant pris aussi de mauvaises habitudes avait nui à ces projets et il avait dû se décider à prendre ses distances afin de ne pas commettre l’irréparable. Bien que Jonathan soit au courant de son homosexualité et de ses relations papillons, il ne l’avait jamais rejeté, l’avait toujours soutenu même quand il avait fait son coming-out quand ils étaient adolescents. Il n’avait même jamais craint que les envies étranges de son ami ne se reportent sur lui. Ils étaient meilleurs amis depuis si longtemps et à présent Alexis avait l’impression de salir leur amitié.


Jonathan était une tentation continuelle, tactile et séduisante, mais surtout il était la personne la plus proche de lui. Il était si facile de concevoir ce que cela serait s’ils étaient en couple, encore plus d’imaginer ce que serait de partager son lit et sa vie. Le goût de son baiser, la passion et l’avidité qu’il y avait mises hantait les nuits d’Alexis. Son cœur s’affolait en lui proposant mille et un scénarios de ce qui aurait pu être. Il avait déjà vu le corps de Nat dénudé, voir même nu dans les vestiaires, à la mer et en d’autres occasions, fantasmer n’était donc pas difficile. Résister à l’espoir et au désir était une autre affaire et le cœur d’Alexis se brisait de ne pouvoir en avoir plus. C’était cela qui l’avait motivé à accepter finalement la proposition de sa tante et à ne rien révéler à Jonathan pour qu’il ne le fasse changer d’avis. Si l’un de leurs amis et collègues n’avait pas mentionné sa démission, Alexis aurait pu retarder son annonce.


Il sentit soudain la main de Jonathan se glisser sur la sienne et il vit que ses jointures étaient blanches de trop serrer le rebord de la fenêtre. Il recula comme s’il s’était brûlé, voulant fuir le contact et la proximité de son ami. Le regard blessé et incompréhensif de son ami le fit se figer, mais déjà Jonathan soufflait d’un ton presque brisé.
—  Est-ce que je te dégoûte ? C’est cela, n’est-ce pas ? Tu l’as appris…
Alexis le fixa déconcerté par ses mots qui n’avaient aucun sens. Appris quoi ? Dégoûté de quoi ? Son meilleur ami dut prendre son silence pour une confirmation et un reproche, car il se recula, ses traits se crispant sous la douleur.
—  C’est ce qu’elle pensait aussi. Elle a dit que je la dégoûtais… que je l’avais utilisée comme façade pour cacher mes désirs envers toi ! Le soir de l’accident…
L’amertume et la douleur dans sa voix choquèrent autant Alexis que les mots qui étaient prononcés.
—  Désirs ? croassa Alexis abasourdi, se demandant si le monde était en train de se détraquer.
Jonathan se raidit alors, sa peau hâlée blêmissant :
—  Tu ne le savais pas… Merde. Oublie… Nom de.. Merde merde ! Oublie ce que je viens de dire.
—  NON !
Alexis s’était avancé, retenant Jonathan avant qu’il ne fuie. Le souffle court sous l’espoir insensé qu’il ressentait, ses yeux s’embrumant sous l’émotion, Alexis se rapprocha encore plus.
—  Réponds-moi, je t’en prie. Tu me désires ? Vraiment ? En es-tu certain ? Je veux dire tu es hétéro !
Jonathan le regarda un instant sans comprendre avant de souffler doucement
—  J’en suis sûr. Je fais bien plus que te désirer… Je ne voulais pas que tu l’apprennes après la mort de Maria… Je ne voulais pas perdre ton amitié au vu de ta réaction ce soir-là. Tu es le seul qui m’inspire toutes ces émotions et… lorsque je me suis rendu compte que je te désirais physiquement en plus, je pensais que cela allait passer. C’est arrivé si soudainement. J’étais avec Maria déjà à ce moment-là. Le soir où… elle est morte, j’étais en train de la quitter. Je lui ai dit que je ne l’aimais pas, que c’était toi et uniquement toi.
Jonathan s’étrangla sur les derniers mots et Alexis se sentit coupable du plaisir qu’il ressentait à ces mots. Nat l’aimait… le désirait depuis tout ce temps. Il n’arrivait pas à y croire. Ils avaient tous les deux lutté contre une attraction qui était réciproque. Un rire nerveux et incontrôlé lui échappa alors que des larmes menaçaient de déborder. Il se sentait ivre d’espoir et de joie, de peur aussi.
—  Alex ? souffla avec inquiétude Jonathan.
—  Nat, nous sommes des crétins !
—  Quoi ?
—  J’ai failli partir à l’autre bout du monde, car je pensais que tu ne pourrais jamais être à moi… Que c’était un amour à sens unique. Je n’arrive pas à y croire.
Jonathan recula pour mieux voir Alex qui semblait être en état de choc. Il mit une minute complète à intégrer ses paroles avant d’écarquiller les yeux.
—  Non ?!
—  Si !
Les deux amis se regardèrent l’un et l’autre avant de se sourire complices. Décidément, ils faisaient tout n’importe comment.
—  Heureusement que je suis venu chercher des réponses en fait. J’espère pour toi que tu n’as plus l’intention de fuir, car je n’ai aucune raison de te laisser m’échapper alors.
—  Oui, je… oui, je vais rester.


Alexis renifla, s’asseyant lourdement sur le lit pour reprendre ses esprits, rebondissant un peu lorsque Jonathan se laissa tomber à côté de lui. Le silence s’installa quelques instants, chacun plongé dans leurs pensées, mais leurs jambes collées l’une à l’autre.
—  Qu’est-ce qu’on va faire Nat ?
—  Déjà, tu vas dire à ta tante que tu as été pris d’un coup de folie et que tu restes ! Tu vas aussi essayer de récupérer ton travail.
—  L’appart… Je n’ai plus que quelques jours dedans...
—  Parfait, tu t’installes avec moi. Tu as presque tout emballé, je vais t’aider ça va être rapide.
—  Tu ne crois pas que tu vas vite en besogne ?
—  Tu plaisantes Alex ? On se connaît depuis qu’on est gosse, nous avons même été colocataires. Vivre avec moi ne sera pas si nouveau que cela… et puis je n’ai plus l’intention de te laisser m’échapper.
—  Je pense que j’aime ton programme.
—  Tant mieux, fit Jonathan.
Il se pencha ensuite vers lui pour lui donner un avant-goût de leur nouvelle relation. Alexis fut surpris et heureux de goûter à nouveau le miel de la bouche de son amant. Il ferma les yeux, se laissant porter. L’avenir lui semblait à nouveau radieux.

 

 

Cerise Maeva