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A bout de souffle

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Ladybug a souvent rêvé du jour où Chat Noir et elle vaincraient enfin le Papillon. Cet instant serait sans le moindre doute leur moment de gloire. L'apogée d'une carrière héroïque.

Jamais elle n'avait imaginé que ce ne serait au contraire que le début d'une longue et douloureuse descente aux enfers. 

 

 

 

L'ultime bataille qui a opposé le Papillon aux deux héros de Paris a été d'une intensité inouïe. Dévastatrice, même.

Ladybug se doutait qu'arrêter son adversaire serait difficile. Après des années passées à terroriser Paris, il était impossible que le Papillon se rende sans combattre.

Et malheureusement pour la jeune fille, le super-vilain a parfaitement fait honneur à cette sinistre prédiction. Il s'est jeté corps et âme dans le combat, poussant Ladybug et Chat Noir dans leurs derniers retranchements.

Jamais Ladybug n'a assisté à un tel déferlement de rage, et jamais elle n'a frôlé le pire de si près.

Dire que le Papillon a lutté semble être un doux euphémisme. Le super-vilain a traversé les rues de Paris comme une tempête de haine, dévastant le quartier jusque-là paisible où Ladybug et Chat Noir l'ont acculé. Ce qui était une belle soirée d'été a rapidement pris des allures d'enfer sur Terre tandis que le super-vilain semait ruine et désolation sur son passage.

Statues qui fendent, immeubles qui s'écroulent, véhicules qui s'embrasent, rien n'a été épargné par son orageuse colère.

Surtout pas Chat Noir et Ladybug.

Le visage déformé par la rage, le Papillon a attaqué les deux héros sans la moindre pitié. Portant des coups plus brutaux les uns que les autres, cherchant sciemment à frapper à l'instant où ils seraient le plus vulnérable.

Sans leur expérience du combat, leur formidable esprit d'équipe et la chance miraculeuse de Ladybug, nul doute que l'issue de la bataille aurait pu être fatale aux deux héros. Mais ils se sont battus, débattus, serrant les dents sous les coups et ignorant la douleur lancinante qui pulsait dans leurs corps.

Et enfin, enfin, alors que l'espoir semblait aussi ténu qu'une chandelle allumée au cœur d'une tempête, ils ont réussi à mettre à terre le Papillon.

Le cœur battant à tout rompre sous les effets conjugués de la souffrance, de l'émotion et de l'adrénaline, Ladybug s'est approché de son adversaire de toujours. Doigts tremblants, elle a tendu la main vers son col avant d'en retirer son miraculous d'un geste vif.

Et à cet instant précis, son monde a basculé. 

 

 

 

Ladybug reste pétrifiée sur place. Paralysée par une horreur incrédule, elle fixe sans réellement le voir le visage du Papillon.

Pendant un bref instant, son cerveau se fige aussi sûrement que s'il avait été pris dans la glace. Elle n'arrive plus à réfléchir, elle refuse de concevoir l'évidence. D'admettre qu'elle connait ces traits pincés, cette chevelure claire, cet homme dont la photo apparait régulièrement dans les plus grands magazines de mode du pays.

Impossible, a-t-elle envie de hurler. C'est impossible.

Et pourtant, il lui faut bien admettre la vérité.

Gabriel. Agreste.

Le Papillon n'est nul autre que Gabriel Agreste.

Le père d'Adrien.

Autour de la jeune fille en état de choc, les policiers accourent. Ils se déploient, forment un cordon pour maintenir à distance la foule qui accours déjà. Les flashs des journalistes crépitent, illuminent la silhouette de l'héroïne et de l'homme qui gît à ses pieds. Comme dans un mauvais rêve, Ladybug voit ces éclairs de lumière crue exacerber les traits de Gabriel Agreste, rendant à chaque seconde la scène un peu plus réelle.

Le père d'Adrien est le Papillon.

Prise de vertige, la jeune fille chancelle. Elle sent son estomac se tordre et doit lutter contre une brusque sensation de nausée. Jamais elle n'aurait imaginé que son pire ennemi puisse être le père d'un de ses camarades de classe.

Qui plus est, un camarade de classe particulièrement cher à son cœur.

Elle ne doute pas un seul instant que la vie d'Adrien est en train de basculer dans l'horreur la plus absolue en ce moment précis. Il est le fils unique du Papillon et tout Paris le sait probablement déjà. La gorge aussi sèche que si elle avait été passée au papier de verre, Ladybug déglutit péniblement.

C'est un désastre. Un véritable désastre.

Jamais elle ne s'est sentie aussi impuissante. Elle voudrait tout effacer, tout faire pour protéger Adrien, mais c'est trop tard.

Adrien est le fils du Papillon, et elle n'ose pas imaginer la détresse de son camarade de classe face à cette nouvelle dévastatrice.

Ce n'est que lorsqu'elle entend Alya laisser échapper un hoquet horrifié que Ladybug sort enfin de sa torpeur. Elle se tourne, aperçoit sa meilleure amie à quelques mètres de là. La jeune blogueuse a les yeux tellement écarquillés qu'ils semblent prêts à jaillir de leurs orbites et ses mains sont crispées sur sa bouche, comme pour retenir un hurlement d'effroi.

Avec un curieux détachement, Ladybug se demande brièvement si elle a eu l'air aussi abasourdie que son amie en découvrant qui est le Papillon. Puis, à peine une fraction de seconde plus tard, elle réalise que Chat Noir aurait normalement dû se trouver lui aussi dans son champ de vision.

La jeune fille tourne de nouveau sur elle-même, cherchant son coéquipier du regard.

Mais Chat Noir a disparu.

En proie à une migraine aussi soudaine que violente, Ladybug porte machinalement ses mains à ses tempes. Trop de pensées tourbillonnent à présent sous son crâne, qui lui semble être sur le point d'exploser. Elle peut sentir des ondes de douleur pulser implacablement sous sa tête et n'a désormais plus qu'une seule envie : fuir. S'extraire de ce cauchemar, rentrer chez elle, et pleurer de tout son saoul.

Le père d'Adrien est le Papillon et elle en a le cœur brisé.

Autour de la jeune fille, le chaos s'intensifie de plus belle. Des policiers entourent Gabriel Agreste, des journalistes hurlent leurs questions à la seule héroïne qu'ils ont désormais sous la main, des badauds lancent des insultes au célèbre styliste. 

La cacophonie est totale.

Les mots s'entrechoquent, s'entremêlent, sans que Ladybug ne puisse comprendre la moindre des paroles qui lui sont adressées.

Non pas qu'elle ait envie d'y répondre, de toute manière.

Se mordant violement la joue pour tenter de retenir les larmes qui lui montent aux yeux, Ladybug salue la foule d'un bref geste de la main. Puis, sans dire un mot, elle lance son yo-yo dans les airs et disparait derrière les toits de Paris. 



 

 

Comme l'avait justement supposé Marinette, la nouvelle de l'identité du Papillon s'est répandue dans Paris comme une trainée de poudre. En quelques heures à peine, l'information déferle sur internet tel un raz-de-marée incontrôlable, inondant la ville et la France entière.

Dans d'autres circonstances, la jeune fille aurait été ravie d'avoir vaincu son ennemi. Fière, même.

Elle aurait certainement célébré cet éclatant triomphe avec Chat Noir, tout en se félicitant de pouvoir désormais profiter de ses dernières vacances de lycéenne sans la moindre contrainte. Les cours sont finis, les examens fraîchement terminés, et la défaite du Papillon aurait été pour elle le point de départ d'un merveilleux été de liberté.

Mais aujourd'hui, la victoire a un goût terriblement amer.

Certes, Marinette a arrêté le Papillon.

Mais elle a également arraché à Adrien la seule famille qui lui restait.

La nuit est déjà tombée depuis plusieurs heures et Marinette veille encore, incapable de dormir. Elle est malade d'inquiétude pour son camarade de classe et rongée par la culpabilité. Tikki a beau lui affirmer qu'elle n'a fait que son devoir et qu'elle n'est en rien responsable des agissements du Papillon, Marinette ne peut s'empêcher de s'en vouloir. Le père d'Adrien passera certainement les prochaines années en prison, et c'est elle qui l'a remis entre les mains de la justice.

A quoi bon être une héroïne si c'est pour infliger une telle épreuve à celui qu'elle aime ?

Elle n'arrive pas à imaginer toute la douleur que doit ressentir Adrien à présent. Lui et Gabriel Agreste ne sont guère proches, ce n'est un secret pour personne. Mais tout le monde sait également à quel point Adrien a soif de cet amour paternel qui lui manque tant et combien il a toujours rêvé que son père ne lui accorde ne serait-ce qu'une seconde d'attention.

Marinette ne sait pas comment elle se sentirait si elle devait apprendre que son propre père était un super-vilain. S'il était l'homme qui avait terrorisé Paris durant des années. Celui qui s'en prenait à elle comme à son partenaire. Celui qui avait failli la blesser ou pire encore à maintes reprises, et ce sans la moindre once de pitié.

Cette simple idée lui noue l'estomac et lui fait monter les larmes aux yeux.

Comme si la situation n'était déjà pas suffisamment cruelle, Adrien n'a même pas le luxe de pouvoir panser ses blessures dans la plus stricte intimité. Gabriel Agreste est une figure connue de la capitale et le scandale est immense. Marinette sait par Alya que des journalistes font le siège du manoir familial depuis l'instant où l'identité du Papillon a été révélée. Ils photographient la maison sous tous les angles, essayent d'interpeller Adrien depuis la rue, saturent les lignes téléphoniques de tous ceux qui sont en lien de près ou de loin avec la famille Agreste.

Marinette a la nausée rien qu'à penser au harcèlement qu'Adrien doit désormais subir.

Si elle a l'impression de vivre un véritable cauchemar, son ami doit quant à lui avoir l'impression d'avoir été précipité en enfer, c'est certain. Alors que Tikki se frotte affectueusement contre sa joue pour tenter de la réconforter, Marinette presse ses mains contre ses yeux pour tenter une fois de plus de contenir ses larmes, tout en se demandant avec anxiété comment Adrien va affronter cette terrible épreuve. 



 

 

A peine deux jours plus tard, Marinette a sa réponse.

Adrien s'est envolé pour les Etats-Unis, fuyant Paris, les journalistes et son père.

Sans un mot ni un adieu.

C'est Alya qui l'apprend à Marinette, après en avoir été elle-même informée par Nino.

La nouvelle du départ d'Adrien est le coup de grâce pour la jeune héroïne, déjà fragilisée par deux interminables journées à être dévorée d'angoisse. En état de choc, elle raccroche au nez d'Alya sans dire un mot.

Puis elle éclate en sanglots, le cœur brisé.

Trop.

C'en est trop.

Les émotions qu'elle tentait jusque-là de contenir débordent, déferlent, emportent tout sur leur passage. Marinette ne peut rien faire pour lutter contre ce raz-de-marée incontrôlable. Elle n'essaye même pas, d'ailleurs. Elle craque, se laisse emporter par la culpabilité, la tristesse, l'anxiété, tous ces sentiments négatifs qui s'entremêlent et qui l'étouffent.

Elle pleure des heures durant, encore, encore et encore. Et à chaque fois qu'elle se sent sur le point de s'arrêter, sa peine revient la frapper de plein fouet et elle éclate en sanglots, une nouvelle fois.

Jamais elle n'aurait soupçonné avoir tant d'eau dans son corps.

- « Allons, Marinette... », murmure Tikki d'une voix douce, tout en tapotant son épaule d'un geste réconfortant. « Tu n'y es pour rien. Je suis là. Ne t'en fais pas. Je suis là. »

Marinette tente de sourire à travers ses larmes, de montrer à son kwami ô combien elle apprécie son aide. Mais son cœur est en miette et elle n'arrive pas à faire semblant d'aller mieux. Alors elle pleure, encore, tandis que Tikki continue de lui assurer un soutien sans faille.

Consciente de l'effet dévastateur que pouvait avoir l'annonce du départ d'Adrien sur Marinette, Alya n'est par ailleurs pas en reste. Elle ne cesse d'inonder son amie de messages de soutien, allant jusqu'à lui proposer de venir chez elle pour lui tenir compagnie. Marinette hésite à accepter son offre, puis la décline finalement.

Elle se sent trop fragile. Trop vulnérable.

Avec ses nerfs à fleur de peau et la culpabilité oppressante qu'elle ressent toujours, il suffirait d'un rien pour qu'elle avoue son secret à Alya. Qu'elle lui confie être Ladybug.

Et même si le Papillon n'est à présent plus une menace, Marinette ne peut pas se résoudre à dévoiler sa double identité à sa meilleure amie. Elle n'est juste pas prête. Un jour, peut-être, elle lui dira. Mais pas maintenant. Elle lui a menti trop longtemps, trop souvent pour être sûre que son aveu se passe sans heurt, et elle n'a définitivement pas besoin d'une confrontation avec sa meilleure amie aujourd'hui. 



 

 

Après une horrible journée passée à sangloter sur son lit, Marinette fini enfin par reprendre courage. La peine est toujours là, omniprésente et lancinante.

Mais la jeune fille ne peut décemment pas rester à se morfondre éternellement.

Dans un gigantesque effort de volonté, elle s'arrache de son matelas. Elle pose un pied à terre, puis l'autre, et empoigne son échelle pour sortir sur sa terrasse. Une fois dehors, elle est accueillie par le vent frais qui souffle désormais sur la capitale endormie. Cette douce brise sèche les dernières larmes qui s'attardaient sur sa peau brûlante et lui apporte une sensation de calme inattendue.

Marinette respire à plein poumons, fermant les yeux pour tenter de faire refluer les ultimes vestiges de son interminable crise d'angoisse. Son cœur bat toujours trop fort, trop vite, et ses mains sont agitées par un tremblement nerveux. Elle se sent si faible qu'elle pourrait se rouler en boule sur un coin et se laisser aussitôt écraser par la fatigue.

Mais le soutien sans faille de ses deux précieuses amies a fait des merveilles.

Elle n'est pas seule. Elle a Tikki, elle a Alya.

Et surtout, elle a Chat Noir.

Marinette s'accoude à son balcon et laisse pensivement son regard errer sur la ville qui s'étale devant elle. Son coéquipier et elle s'étaient promis depuis déjà longtemps qu'ils se révèleraient leurs identités une fois le Papillon vaincu. Elle a toujours appréhendé cette idée, mais à présent, elle sait qu'elle en a plus besoin que jamais. Au vu de l'état de détresse émotionnelle dans lequel elle se trouve, le soutien de celui en qui elle a une foi absolue sera certainement plus que salvateur.

Poussant un lourd soupir, la jeune fille baisse la tête jusqu'à faire reposer son front brûlant contre le métal glacé de son balcon.

Elle doit voir Chat Noir.

Elle en a besoin. 


 

 

 

Durant la journée qui suit, Marinette tente de contacter Chat Noir sans relâche. Elle se transforme, essaye de l'appeler, de le localiser sur son radar et jure quand elle constate que ces tentatives restent infructueuses.

Plus que jamais, elle maudit sa paranoïa qui lui a fait refuser à maintes reprises de mettre en place un système de communication qui pourrait lui permettre de joindre son partenaire hors costume. Au début, le silence de son partenaire l'agace.

Ensuite, il l'inquiète.

- « Répond... », murmure-t-elle comme une prière, en fixant l'écran de son yo-yo pour ce qui doit être la centième fois. « Répond, idiot de Chat... »

Mais une fois encore, Chat Noir ne donne aucun signe de vie. La poitrine serrée par une désormais trop familière sensation d'inquiétude, Marinette raccroche. Elle a toujours été intimement persuadée qu'une fois le Papillon vaincu, son coéquipier s'empresserai de lui annoncer qui il était. Il n'a jamais souhaité que leurs identités respectives restent un mystère, bien qu'il ait toujours respecté la décision de Ladybug d'attendre pour dévoiler leur secret.

Alors que Marinette se demande avec angoisse si quelque chose de grave n'est pas arrivé à son précieux partenaire, un bruit résonne dans sa chambre.

Des coups légers, frappés contre la trappe qui mène à la pièce.

- « Marinette ? », lance sa mère en passant sa tête par l'ouverture, tout en levant les yeux vers la mezzanine où est assise sa fille. « Tu peux descendre ? Tu as de la visite. »

Le cœur battant à tout rompre, Marinette se redresse vivement. Un visiteur ? Aussitôt, l'imagination de la jeune fille s'emballe. Et si...

Elle secoue frénétiquement la tête, tentant d'ignorer comment sa respiration s'est subtilement accélérée. Ça ne peut pas être Chat Noir. C'est impossible. Rigoureusement impossible. Il ignore qui elle est, il ne peut pas être ici. Pas dans la boulangerie de ses parents.

Une bouffée de chaleur commence à croitre insidieusement au creux de son torse, tandis que la peau de ses joues se réchauffe elle aussi. Elle ignore si elle ressent de la peur, de l'excitation ou quoi que ce soit d'autre, mais s'il a compris qui elle était... S'il est là... S'il est vraiment là...

- « Marinette ? », répète sa mère.

La jeune fille sursaute en posant machinalement sa main sur sa poitrine.

A ce rythme, elle va mourir d'une crise cardiaque, c'est certain.

- « J'arrive ! », s'écrie-t-elle immédiatement.

Elle dévale les escaliers à toute vitesse, manquant de se rompre le cou au passage. Elle passe devant sa mère et se rue dans le salon si rapidement qu'elle a presque la sensation de s'y être téléportée.

Et aussitôt, elle a l'impression que son cœur se décroche de sa poitrine.

La personne qui se tient debout au centre de la pièce n'est pas le jeune homme blond qu'elle espérait, mais un petit homme d'origine asiatique qui la dévisage avec un sourire bienveillant.

Maître Fu.

Ravalant sa déception, Marinette plaque un sourire artificiel sur son visage et s'approche de son visiteur. Le Grand Gardien. Bien sûr. Elle aurait dû deviner qu'il viendrait récupérer le miraculous du Papillon.

- « Je vous laisse », lance sa mère en traversant la pièce. « Je serai à la boulangerie si vous avez besoin d'aide. »

Marinette acquiesce d'un bref signe de la tête, puis invite le Grand Gardien à prendre place sur l'un des canapés. 


 

 

 

Après quelques minutes de conversation polie, Maître Fu félicite Marinette pour la brillante victoire que Chat Noir et elle ont remporté sur le Papillon. Il récupère le précieux miraculous qu'elle a subtilisé à son ennemi avant de le ranger dans une petite boite noire qui ressemble en tout point à celle qui abritait ses propres boucles d'oreille.

Marinette le regarde faire sans dire un mot.

Elle a sagement ramené ses mains sur ses genoux mais ses doigts sont agités par des tremblements nerveux qu'elle ne cherche même pas à contrôler. Elle songe à Chat Noir. A son étonnant silence. A combien elle a besoin de son soutien après les rudes journées qu'elle vient de traverser.

A l'heure actuelle, elle ignore comment contacter son coéquipier.

Mais le Grand Gardien, lui, le saura certainement.

N'y tenant plus, Marinette aborde enfin le sujet qui lui brûle les lèvres. Elle hésite, bredouille, mais l'inquiétude est la plus forte. Peut-être que Chat Noir est juste malade, peut-être qu'il est juste occupé, mais au vu des circonstances, son absence l'interpelle. Elle a besoin de savoir si le Grand Gardien a des nouvelles de son coéquipier.

Marinette ignore à quoi elle s'attendait.

Mais lorsqu'elle entend la réponse de Maître Fu, elle a la sensation que le sol s'ouvre sous ses pieds.

Abasourdie, elle écoute le petit homme lui annoncer avec une voix chargée de regrets que Chat Noir s'est présenté à son domicile il y a déjà plusieurs jours afin de lui rendre sa bague. Lorsqu'elle lui affirme qu'il doit sûrement faire erreur et qu'elle lui demande si elle a peut-être mal compris, le Grand Gardien secoue tristement la tête. Chat Noir est bien venu chez lui, lui confirme-t-il. Le jeune héros lui a annoncé ne plus avoir besoin de son miraculous à présent que sa mission était achevée, puis s'en est allé avec la ferme intention de ne plus revenir.

A cet instant, Marinette doit se rappeler comment respirer. Elle a la sensation oppressante d'avoir la poitrine prise dans un étaux. La pièce lui parait trop petite, l'air trop lourd, et une brusque sensation de vertige lui fait tourner la tête. 

Impossible. C'est impossible.

Pas lui. Pas Chat Noir.

Elle a l'impression de glisser lentement mais sûrement dans un horrible cauchemar.

Elle veut croire de tout son cœur que tout ceci n'est qu'un énorme malentendu, mais l'expression attristée de Maître Fu lui confirme qu'elle ne rêve malheureusement pas.

Chat Noir est parti.

Pour de bon.

Et malheureusement pour elle, les choses sont loin d'être finies. Car si Maître Fu est venu l'informer de la défection de son irremplaçable coéquipier, il a également une autre mission, au moins tout aussi cruelle.

Il n'est pas venu chercher que le miraculous du Papillon.

Il est également venu récupérer ses boucles d'oreille.

Avec une infinie patience, le Grand Gardien rappelle à l'héroïne en état de choc que la bague de Chat Noir et les boucles de la Coccinelle sont indissociables. Chat Noir ayant rendu son miraculous, il aurait normalement fallu lui trouver un remplaçant. Mais à présent que le Papillon n'est plus une menace, il n'y a plus de raisons de laisser des bijoux magiques d'une telle puissance errer dans la nature. 

Au contraire, insiste Maître Fu, il est impératif qu'ils soient gardés sous étroite surveillance en attendant que leur aide soit de nouveau requise. Il a toute confiance en Ladybug, mais les pouvoirs de ces bijoux sont bien, bien trop puissants pour courir le risque que quelqu'un de mal attentionné ne s'en empare. Le miraculous du Papillon a été un avertissement suffisamment sévère. Pour le bien de tous, ces pierres magiques doivent rester inactives tant qu'un besoin urgent ne nécessite pas de faire appel à des héros.

Livide, Marinette proteste. Hurle. Pleure de rage. Il ne peut pas lui faire ça. Il n'a pas le droit de lui faire ça. Pas après toutes ses années qu'elle a consacré à la défense de Paris, pas après tous les sacrifices qu'elle a endurés.

C'est trop cruel, trop injuste.

Pendant de longues minutes, Marinette parcourt son salon en tempêtant, sous le regard bien trop patient du Grand Gardien. En cet instant, elle a envie de reprendre le miraculous du Papillon et de lui faire avaler. Comment peut-il exiger d'elle une chose pareille et rester aussi calme ? A-t-il au moins conscience que depuis déjà plusieurs jours, elle a la sensation qu'on lui arrache le cœur de la poitrine et que sa demande lui porte le coup de grâce.

Puis, à bout de souffle, la jeune fille bouillante de colère commence à se calmer. Elle n'a plus la force de lutter. Elle se laisse retomber lourdement sur le canapé et enfoui son visage entre ses mains tremblantes. La voix de Maître Fu lui parvient de loin, comme déformée par un filtre. Mais elle écoute patiemment, déterminée à essayer de comprendre.

Et finalement, elle se plie à la volonté du Grand Gardien.

Si elle avait encore eu Chat Noir à ses côtés, les choses auraient probablement été bien différentes. Ils auraient pu continuer à veiller sur Paris, protégeant ensemble ses habitants des moindres dangers.

Mais sans lui, être une héroïne n'a plus de sens.

Les adieux avec Tikki son déchirant. Plus qu'un kwami, la minuscule créature a été pour Marinette une amie, une confidente, un soutien inestimable. A ce point, la jeune fille n'arrive même pas à imaginer comment sera sa vie sans ce petit être qui a pris une telle importance pour elle.

Mais Tikki la rassure, l'encourage, comme elle sait si bien le faire. Elle affirme à Marinette que cette dernière saura parfaitement s'en sortir, qu'elle reste Ladybug avec ou sans son masque. Emue au-delà des mots, Marinette pleure, encore. Elle aurait voulu se montrer vaillante, mais les tempêtes d'émotions qu'elle traverse depuis plusieurs jours l'ont laissée le cœur à vif.

Finalement, après un ultime adieu, Marinette rend ses boucles d'oreille à Maître Fu avant de le regarder partir, la mort dans l'âme. 



 

 

 

Autant Marinette se souvient avec une précision extraordinaire de son combat contre le Papillon et de la visite du Grand Gardien, autant les semaines qui suivent se perdent dans le brouillard. Comme si sous le choc, son cerveau refusait d'enregistrer clairement la moindre information pour ne laisser que des souvenirs très flous à sa propriétaire.

D'ordinaire pleine de joie de vivre, Marinette traverse ces semaines d'été dans une sorte de torpeur hébétée.

En quelques jours à peine, elle a perdu son grand amour, son partenaire, sa plus proche confidente et sa vie d'héroïne. Et ce sans le moindre signe avant-coureur.

C'est trop, en trop peu de temps.

Elle n'a pas eu le temps de s'y préparer, de faire son deuil de son ancienne vie et de trois des personnes les plus importantes de sa vie. Bien sûr, Chat Noir, Adrien et Tikki ne sont pas morts. Mais ils ne sont plus là, et leur absence pèse un peu plus chaque jour à la jeune fille.

Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, au point d'inquiéter sérieusement ses proches.

Connaissant les sentiments qu'inspirait Adrien à Marinette, tous mettent cette soudaine mélancolie sur le compte du départ du jeune homme. Ils n'ont pas tout à fait tort, quelque part, même si ce n'est qu'une partie du problème. Les parents de Marinette ne cessent d'entourer leur fille de marques d'affection, tandis qu'Alya rend si souvent visite à sa meilleure amie pour tenter de lui remonter le moral qu'elle finit par être considérée comme le quatrième habitant officieux de la maison des Dupain-Cheng.

Puis, peu à peu, la nature optimiste de Marinette fini par reprendre le dessus. Elle se convainc lentement que de toute façon, c'est probablement le meilleur moment qui soit pour prendre sa retraite d'héroïne. Elle avait déjà du mal à mener de front ses études et sa double vie lorsqu'elle était lycéenne, et à présent, elle est sur le point de commencer sa vie d'étudiante.

Dans ce qui est clairement une tentative d'auto-persuasion, Marinette se répète inlassablement combien de fois elle a raté des examens ou bâclé des devoirs par manque de temps ou de sommeil. Là, elle va intégrer l'école de ses rêves. Commencer des études de stylisme, comme elle le souhaite ardemment depuis qu'elle est en âge de tenir une aiguille et une paire de ciseaux.

Son avenir professionnel se joue ici et elle ne peut plus se permettre de se laisser distraire par quoi que ce soit. Maintenant qu'elle n'est plus Ladybug, elle va pouvoir se concentrer sur ses cours, ses stages, ses examens.

Et tout ira bien.