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Welcome to the Madness

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Saint-Pétersbourg, été 2011

 

- Fais de ton mieux Yuratchka, je sais que tu deviendras un champion.

Nikolai Plisetsky serre son petit-fils dans ses bras. Le visage encadré de cheveux blonds du garçon est déterminé, mais le vieil homme sait qu'il lutte pour garder bonne figure devant lui. Il ne lui fera cependant pas l'affront de le traiter comme un faible, son Yuri déteste afficher sa sensibilité pourtant à fleur de peau.

- Tiens, des pirojkis que je t'ai préparé. Tu pourras les partager avec ton camarade de chambre, un moyen de sympathiser.

- Je n'ai pas besoin de sympathiser. C'est un rival comme les autres.

Nikolai soupire. Le garçon n'a pas prononcé ces paroles avec colère mais d'un ton pratique. Pour lui les choses sont simples : les autres élèves de l'académie sont des concurrents, donc des ennemis. Le vieil homme sait que l'expérience a déjà donné raison à son petit-fils, mais se méfier ainsi de tout le monde à dix ans a quelque chose de triste.

- Écoute bien Monsieur Feltsman, c'est un excellent coach.

- Je sais. Celui de Victor Nikiforov. Je deviendrai encore meilleur que lui !

À ces mots, Yuri sourit, prêt à en découdre avec la glace et ses concurrents.

 

**********

 

Barcelone, décembre 2016

 

Le coup du sauveur sur son grand cheval blanc - ou plutôt sa moto noire dans le cas présent - est si cliché que Yuri Plisetsky pourrait jurer jouer dans un mauvais feuilleton. Pourtant, acculé par ses fans qui le poursuivent et face à la tranquille assurance d'Otabek Altin, le jeune Russe hésite peu et grimpe derrière son concurrent.

Il ne sait pratiquement rien du Kazakh, ignore d'où il sort son deux-roues et en prime l'a envoyé balader un peu plus tôt lorsqu'il l'a dévisagé. Autant dire qu'il n'est pas en terrain familier, mais ce sera toujours mieux que les hystériques qui veulent le traîner à un meeting de fans.

Urg, rien que l'idée de devoir faire le beau pour leurs photos lui donne la nausée. C'est le truc de Victor ça, un vrai poseur le vieux !

- Merci, marmonne-t-il en anglais lorsque son aîné coupe le moteur au pied du parc Güell. 

- Pas de quoi, répond Otabek en russe.

L'utilisation de sa langue maternelle prend Yuri de court, puis il se rappelle que c'est aussi officiellement celle du Kazakhstan. Le fait de partager le même langage contribue à détendre l'adolescent. Enfin juste un peu, il en faut plus pour l'amadouer.

- On fait un tour ? propose son compagnon, l'expression indéchiffrable.

De nouveau, le Russe est surpris. C'est probablement la première fois que quelqu'un parvient à le déstabiliser autant en si peu de temps. Pas qu'il l'avouera ou en laissera rien paraître : il prend son air le plus détaché pour répondre un "ouais" indifférent, en haussant une épaule en prime. 

Il n'oublie pas qu'Otabek est un rival, or Yuri a appris à ses dépends qu'avec le succès vient la jalousie, la rivalité et les coups bas. Au cours de ses années d'entraînement il a reçu sa part de couteaux dans le dos.

En plus le Kazakh est un adulte. Une espèce qui a tendance à le prendre de haut parce qu'il n'a encore que quinze ans - presque seize tout de même. Ils tomberont d'autant plus haut quand il aura botté leur cul hors du podium !

En silence, ils gravissent les escaliers, dépassent la salamandre de Gaudí, puis atteignent la plateforme aux murs colorés de mosaïques. Le soleil couchant nimbe la ville d'une lumière dorée et il y a peu de monde autour d'eux.

Otabek s'accoude au muret. Le regard fixé sur le paysage, il parle d'un ton calme et direct.

- On s'est déjà rencontré. Au camp d'été de Yakov, il y a cinq ans.

- Vraiment ? Je ne m'en souviens pas !

Le Kazakh est décidément plein de surprises. Il lui explique comment il s'est retrouvé dans la classe de novices, la même que Yurio, de plus de trois ans son cadet.

- Yuri Plisetsky avait l'inoubliable regard d'un soldat.

- Un soldat ? Moi ?

Ébahi, l'adolescent réfléchit au terme utilisé par son compagnon. Beaucoup de gens utilisent des qualificatifs divers pour lui : fée, chaton, prima ballerina... Des noms plutôt efféminés, comme s'il était une petite chose fragile. Mais Otabek, lui, le voit comme un combattant, une personne déterminée, indépendamment de son âge. Plus touché qu'il ne veut bien l'admettre, il décide de s'ouvrir un peu à lui.

- Je venais de quitter Moscou pour Saint-Pétersbourg. J'étais désespéré. J'avais décidé de ne pas me plaindre tant que je n'étais pas assez bon.

Loin de son grand-père qui l'a pratiquement élevé - sa mère était plutôt absente, son père... allez savoir, hors du paysage depuis toujours -, Yuri s'est retrouvé en pension à Saint-Pétersbourg à dix ans pour poursuivre son rêve de succès. Et assurer un mode de vie confortable à son grand-père.

Son compagnon lui raconte comment, lui aussi, a dû partir loin de sa famille pour s'entraîner, sa soif de victoire pour la fierté de son pays. Le Russe comprend ses sentiments. Ce qui lui échappe c'est pourquoi il sympathise avec lui, son rival.

- J'ai toujours pensé que nous étions similaires, lui répond-il. C'est tout.

Pour la première fois de leur conversation, Otabek se tourne vers lui et le fixe droit dans les yeux.

- Vas-tu devenir ami avec moi ou pas ?

Le ton direct, la requête inattendue, le respect inhabituel : un instant Yuri le dévisage, sidéré. Quelque chose se déverrouille en lui, un sentiment inconnu, l'envie sincère de découvrir ce patineur mystérieux, et plutôt cool il doit avouer.
Il serre la main tendue et les deux jeunes hommes échangent un de leur rares sourires.

 

En cinq ans Otabek n'a pu oublier le garçon blond si gracieux à la barre de danse. Le corps tout en délicatesse, son regard vert avait cependant quelque chose de fort, bien trop pour son âge, quelque chose qui l'a alors poussé à trouver sa propre voie dans le patinage artistique.

Pour pouvoir se hisser à la hauteur du jeune Yuri Plisetsky.

Il a suivi les débuts en division junior de ce dernier, ses médailles d'or. Concourir sur le même terrain cette année a motivé le Kazakh plus que jamais pour pouvoir l'affronter en finale : à présent il peut lui parler en égal. D'aucun dirait que Yuri n'est encore qu'un gamin, mais ses compétences athlétiques - et sa force de caractère - le placent au-dessus de bien des adultes. Otabek respecte le talent et surtout le travail, le reste n'est que détails à ses yeux.

Et le résultat est là : pour ses débuts en division senior, Yuri bat le record de Victor et remporte la médaille d'or. Fragile dans le programme court, passionné dans le libre, l'adolescent est un patineur gracieux.

Enfin, ça, c'est ce qu'il pensait avant son programme de gala.

- Otabek !

À l'appel de son nom, il se retourne et tombe nez à nez avec un Yuri méconnaissable. Son expression ne laisse rien paraître de sa surprise - il est passé maître dans l'art de ne pas montrer ce qu'il ressent -, mais il ne s'attendait pas à une tenue aussi... grunge ? Le t-shirt noir savamment déchiré, le pantalon moulant et la veste violette peuvent encore passer pour "classiques", mais la grosse croix dorée et les lunettes de soleil, c'est la touche extra. L'adolescent découvre ses yeux, lourdement maquillés d'un noir qui contraste avec sa peau pâle, ses cheveux blonds et le vert de ses iris.

- Classe non ?

- Tu vas les achever, répond Otabek les sourcils froncés en imitant le tir d'une arme à feu de la main. 

- Attends de découvrir la musique, ça devrait te plaire. "Welcome to the Madness" : tout un programme.

En attendant son tour, Yuri se tourne vers la glace lorsque l'annonceur présente Yuri Katsuki. L'adolescent fixe le Japonais avec un léger sourire dont il n'a probablement pas conscience.

- Sérieux, ricane-t-il, contredisant son expression, c'est du fan hard-core là. Le programme et la tenue de Victor, c'est limite...

Il s'étrangle sur sa tirade moqueuse lorsque la lumière devient violette et que ledit Victor rejoint son fiancé dans sa tenue assortie, sous les applaudissements enthousiastes de la foule. Les deux patineurs entament alors une danse de couple, tout en émotion, ponctuée de regards enamourés et de tendres caresses. Ils sont gracieux et touchants.

- Urg ! s'exclame Yuri. Ils sont tellement... tellement...

Il semble bouillir tandis qu'il cherche le terme approprié.

- Ah ! crache-t-il finalement à défaut de trouver les mots.

Otabek l'observe marcher à grands pas furieux vers la patinoire, interloqué par la réaction de l'adolescent. Utilise-t-il sa colère pour cacher son malaise devant les marques d'affection entre deux personnes chères ? Le Kazakh évite cependant de formuler son hypothèse à voix haute, il ne tient pas à rediriger la fureur sur lui.

- Dégagez, les vieux ! lance le jeune Russe au couple lorsqu'ils se croisent.

- Yurio ! s'exclame Yuri avec une immense sourire en ignorant sa grossièreté. Davai ! 

- Qu'est-ce que tu as pensé de notre surprise Yuratchka ? demande Victor avec son sourire en coeur.

L'interpellé se contente d'un grognement dédaigneux en remettant ses lunettes de soleil, avant de se précipiter sur la glace.

Lorsque la guitare électrique et la batterie retentissent, suivies des hurlements du chanteur de métal, Otabek songe que le choix musical est un parfait exutoire pour la fureur de l'adolescent.

Amusé, le Kazakh suit les mouvements souples de son ami, les bras croisés.

Jusqu'à ce que Yuri fasse glisser sa veste pour révéler ses épaules nues. Le t-shirt ne cache pas grand chose de son dos.

L'amusement se transforme en surprise.

L'adolescent retire la veste, la fait tourner au-dessus de sa tête et la balance allègrement dans sa direction. Par réflexe, Otabek la rattrape, ébahi.

Mais le patineur n'en a pas terminé. Ses lunettes volent, sifflent en passant près du Kazakh, et atterrissent derrière lui. Un petit cri mi-surpris mi-indigné le pousse à se retourner : l'objet a manqué Victor de peu, uniquement parce qu'il a eu le bon sens de se décaler.

- Bien visé, commente sobrement Otabek.

- C'était pas prévu ça, remarque Yuri.

Hilare, son rire s'étrangle lorsqu'un gant atterrit sur sa tête.

À court de munitions à balancer à l'objet de sa colère, le jeune Russe reprend sa danse.

Fasciné, Otabek manque de s'étouffer lorsqu'il glisse à genoux sur la glace, les bras et la tête en arrière, le dos cambré, son t-shirt remonté jusqu'au cou. Avec ses yeux fardés mi-clos, il est incroyablement... érotique.

"Il a quinze ans," se baffe mentalement le Kazakh.

- Ya... Yakov l'a laissé faire ça ? balbutie Yuri dans son dos.

Victor éclate de rire, visiblement très amusé. Il faut dire qu'il est connu pour rendre son coach chèvre lui aussi.

- J'en doute, mais ce n'est pas le genre de Yurio de demander la permission.

- Ça doit être un truc russe.

- Ah, Yuri, c'est blessant ! 

Le couple se taquine en flirtant, mais Otabek les entend à peine. Yuri a terminé sa prestation et se tient au centre de la glace, les cheveux en désordre, les joues rouges, le souffle court. Autour de lui, la foule est en délire, mais c'est sur le Kazakh que se posent les yeux verts.

La veste violette sur le bras, ce dernier applaudit avec un sourire d'approbation.