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Tout était dû à une regrettable succession d’événements.

Après une nuit aussi reposante qu’une scène de torture, Yuuri Katsuki s’apprêtait à présenter son programme court. Il rejoignait la patinoire lorsque non loin, Viktor Nikiforov – dont la présence à Skate America n’était due qu’à une exigence de ses sponsors – avait fait signe à une personne non-identifiée qui se trouvait légèrement en retrait du champion japonais.

Ce dernier, tout à son stress et ayant déjà retiré ses lunettes, était passé à quelques mètres de son idole sans le voir.

Phichit Chulanont, n°1 thaïlandais, meilleur ami de Yuuri Katsuki et roi des réseaux sociaux, prit alors un cliché compromettant et tout à fait hors contexte du n°11 mondial ignorant de façon appuyée un affable encouragement du demi-dieu du patinage artistique.

Phichit mit immédiatement la photo sur Instagram avec la légende : « Oh le vent ! »

Yuuri Katsuki exécuta un programme court tout à fait honorable. Un journaliste très réactif demanda à Viktor Nikiforov ce qu’il en avait pensé. Le n°1 mondial, dont la mémoire était très sélective, et à qui ce nom n’évoquait qu’une vague impression de déjà entendu, répondit quelque chose de générique et accidentellement dédaigneux sur le fait qu’il ne pouvait malheureusement regarder les programmes de tout le monde et qu’il se ferait une opinion le jour où – quel était son nom, déjà ? Yuri Kabuki ? – le rejoindrait à la finale du Grand Prix.

Dans sa tête, il avait l’air encourageant. Dans l’article du journaliste, il avait l’air de se moquer.

Yuuri Katsuki, dont la présence sur les réseaux sociaux était proportionnellement inverse à celle de Phichit Chulanont, n’assista pas à l’explosion de popularité de la photo de son ami, qui termina en illustration de l’article du journaliste précédemment cité, sur un site de nouvelles douteuses mais excitantes. On y sous-entendait tellement qu’une certaine tension régnait entre Katsuki et Nikiforov que c’en était presque écrit noir sur blanc

Le lendemain, le programme libre de Yuuri Katsuki lui permit de prendre la quatrième position : il ne montait pas sur le podium, mais c’était un placement honorable pour lui et il avait de bonnes chances de participer à la finale s’il obtenait une médaille lors de sa prochaine épreuve. Il avait répondu aux journalistes dans un état de zombification bien entamé. Lorsque quelqu’un avait posé une question qu’il n’avait pas tout à fait comprise sur la qualité du programme de Viktor, il avait simplement dit : « C’est Viktor », entendant bien entendu par-là que l’on ne pouvait douter un seul instant de la magnificence de sa chorégraphie, son exécution, ses figures, son être tout entier, quelle question stupide.

« Le patineur japonais Yuuri Katsuki déclare que le n°1 mondial ne sait pas se renouveler ! », gros-titrait une partie des articles le lendemain.

Les quelques voix raisonnables signalant que ce n’était pas du tout ce qu’avait dit Yuuri furent noyés sous les « OooooooOoooooh ! » intéressés des autres.

Ainsi naquit l’idée tellement fausse qu’elle avait sa place dans un discours de politicien, que Yuuri détestait Viktor.

*

« Je suis presque jaloux », dit Phichit en contemplant le champ de bataille qu’était la section patinage de Tumblr.

Roulé en boule sur son lit, Yuuri gémit.

« Comment c’est arrivé ? Phichit !

— Internet », répondit sagement son ami avant d’ajouter d’un ton impressionné : « Je ne savais pas que tant de gens détestaient Viktor. »

Yuuri se redressa, serrant un coussin contre lui.

« Ce ne sont que des jaloux, marmonna-t-il.

— Des jaloux qui ont fait de toi leur figure de proue. C’est beau, cette ironie ! »

Yuuri serra son coussin plus fort. Phichit, voyant qu’il était sincèrement troublé, s’assit à côté de lui et passa le bras autour de ses épaules.

« Ne t’inquiète pas ! Les gens sérieux n’y croient pas, tu sais. Et personne te connaissant un minimum non plus.

— Chris m’a envoyé un texto avec un pouce levé ce matin, répondit Yuuri d’une voix morne.

— On ne le compte pas.

— Qu’est-ce que je vais faire, Phichit ? »

Phichit fit la moue.

« Tu pourrais écrire un démenti sur Twitter, mais j’ai peur que les gens croient que tu te rétractes… Surtout que t’utilises jamais ton compte…

— Rétracter quoi ? Je n’ai rien dit !

— Tu pourrais écrire une lettre d’amour à Viktor ! Il suffirait que je t’enregistre quand tu parles de son dernier championnat du monde Junior. »

Yuuri leva vers lui ce regard issu des temps anciens, le même qu’aurait eu l’un de ses éventuels ancêtres samouraï juste avant le seppuku.

« Ou je pourrais mettre fin à ma carrière », dit-il avec un sérieux inquiétant.

Phichit l’enlaça à l’étrangler.

« Ne plaisante pas ! Je veux être au Grand Prix avec toi l’année prochaine ! Mais tu vois, maintenant tu n’as plus le choix, il faut que tu arrives à la finale, et que tu montes sur le podium, et une fois sur le podium tu pourras démentir les rumeurs si on te pose des questions ! Et puis, ajouta-t-il d’un ton encourageant, peut-être que Viktor n’a rien vu. »

*

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Sk8teluvr54 : @v-nikiforov qu’est-ce que tu penses de yuri katsuki lol

tripletripleloop : @v-nikiforov défonce katsuki ! ! ! ! !

iceicebb8 : @v-nikiforov pourquoi yuri katsuki t’aime pas

*

« C’était quoi, ça ? vociféra Yakov. Un rat mort depuis trois jours aurait plus d’âme ! »

Viktor rejoignit le rebord de la patinoire en faisant la sourde oreille et s’appuya à la rambarde pour regarder les autres s’échauffer.

« Viktor ! grogna Yakov.

— Oui, oui », murmura ledit patineur.

Peut-être que le programme serait plus excitant s’il inversait la boucle et l’axel. Mais serait-il capable de tenir physiquement ? Et depuis quand cette question était-elle nécessaire ? Il n’y avait rien de plus déprimant que de devoir prendre en compte ce détail. À part se rendre compte que sa chorégraphie était un retour en arrière. La technique de Viktor était peut-être bien meilleure que dix ans plus tôt, mais le programme en lui-même était à un patineur approchant la trentaine ce qu’une Ferrari était à un quinquagénaire.

À ce rythme, l’année suivante, il danserait avec une canne.

Il fallait qu’il tienne jusqu’à la fin de la saison, mais chaque nouvelle exécution de Stay Close to Me tuait un peu plus son amour pour elle.

« Ha ! s’exclama Yuri, d’un ton dédaigneux, penché sur ton téléphone.

— Et toi ! s’exclama Yakov. Tu crois que c’est en faisant le strict minimum que tu vas gagner le Grand Prix Junior ? »

Oui, malheureusement, songea Viktor. Aucun des juniors ne menaçait véritablement la suprématie de Yuri, ce qui était très mauvais pour son développement. Même Viktor avait eu quelques rivaux dignes de ce nom, ne serait-ce que Georgi à l’époque où ce dernier avait encore un peu d’ambition, et Chris plus récemment qui serait la plus grosse menace sur la glace lorsque Viktor prendrait sa retraite.

Il attendit en vain le frisson d’horreur qui lui était toujours venu à cette idée, ce qui le rendit encore plus morose.

« Qu’est-ce que tu regardes, Yuri ? demanda-t-il en se rapprochant de lui.

— Viktor, ne l’encourage pas ! 

— Des abrutis qui prétendent que Katsuki est un danger pour toi, répondit Yuri sans un regard à leur coach. Je suis le seul danger !

— Qui ça ? » demanda Viktor, surpris.

Il connaissait très bien les patineurs qui lui mordillaient les talons, et ce n’en était pas un.

« Yuuri Katsuki, le champion japonais, celui qui te déteste, dit Yuri d’un ton exaspéré. Il a été sélectionné on ne sait pas comment, il n’a rien en technique ! J’arrive pas à croire qu’on a le même nom.

— Il me déteste ? » s’étonna Viktor.

Il n’était pas naïf, il savait bien que, bizarrement, il n’était pas aimé de façon universelle, mais il avait depuis longtemps accepté qu’il ne s’agissait que de jaloux ou de ses ex-amants. Aucun patineur n’avait encore eu le courage d’afficher son mépris pour lui, ne serait-ce que pour éviter de se ridiculiser.

« Mais oui, il y a eu cet article sur Internet, où il disait que tu te renouvelais pas… »

Si c’était vrai, songea Viktor avec une grimace intérieure, Katsuki était plus observateur que le reste du monde du patinage.

« Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur Internet, Yurochka, dit-il d’un ton absent.

— Et il t’a mis un vent à Skate America ! 

— Pardon ? »

Avec un soupir, Yuri tapota sur son téléphone et lui montra un article qui manipulait de façon très peu habile les paroles de Katsuki.

« Je ne me souviens même pas l’avoir croisé, murmura Viktor en haussant les sourcils face à la photo.

— Ça, ça m’étonne pas, commenta Yuri.

— Que tu es méchant… »

Katsuki était assez mignon, songea Viktor en observant la photo prise juste après son programme libre, si l’on oubliait les malles de déménagement qu’il avait sous les yeux et son air d’écureuil pris dans les phares d’une voiture. 

L’article, et celui qui l’avait précédé, créait toute une histoire de rivalité à partir d’une photo hors contexte, d’un commentaire innocent de Katsuki et d’une réponse insouciante de Viktor. Vu le nombre de fois où l’article avait été partagé, l’histoire avait plu.

« Viktor ! Rends-moi mon portable !

— Va t’entraîner, Yuri, répondit Viktor en cherchant l’article Wikipedia de Katsuki, ta réception après la triple boucle est pathétique.

— Mais je t’emmerde ! »

Viktor glissa quelques mètres plus loin pour s’éloigner du bruit.

« Oh, c’est un élève de Celestino… Mmmh, carrière solide mais qui s’éveille à peine… Oh, on verra bien. »

Intérêt perdu, Viktor posa le téléphone de Yuri sur le rebord du muret et quitta la glace.

« VIKTOR ! MON PORTABLE ! »

*

L’affaire se serait arrêtée là si certains médias, qui semblaient n’avoir rien de mieux à faire, n’avaient pas continué à la traire.

Viktor gagna la Coupe de Chine avec une facilité insultante qui ne fit que renforcer son sentiment d’ennui. Katsuki termina son programme court au Trophée de France en troisième position, ce que Viktor n’aurait pas forcément su si un journaliste n’était pas venu le chercher juste après pour lui demander s’il considérait le Japonais comme un rival sérieux.

Viktor aurait pu mettre un terme au malentendu en expliquant que Katsuki et lui ne se connaissaient pas et que cette histoire avait été montée de toute pièce. Mais il s’ennuyait, alors l’idée d’exciter un peu les foules, qui avaient l’air de s’enthousiasmer à l’idée d’une animosité entre Viktor et un autre patineur, l’amusait.

C’était une façon de surprendre les gens. Jusqu’ici, il avait toujours montré une absolue neutralité envers tous ses adversaires.

 « Si Yuuri Katsuki obtient la médaille d’or à la finale, je prends ma retraite à la fin de la saison », déclara-t-il en souriant.

Le journaliste, bien sûr, prit ça pour une pique. Viktor, lui, se surprit à être sérieux. Qu’il s’agisse de Katsuki, ou Chris, ou n’importe quel jeune patineur aux dents longues. Le problème était qu’il ne savait absolument pas quoi faire s’il arrêtait la compétition. Oh, il ne manquait pas de possibilités : diverses compagnies de patinage n’attendaient qu’un mot de sa part avant de lui faire un pont d’or, plusieurs de ses sponsors voulaient qu’il leur serve de mannequin, de nombreuses chaînes de télévision lui avaient proposé de devenir commentateur, sans parler des trois émissions de télé-réalité sur le patinage qui s’entretuaient pour l’avoir comme juge…

Mais rien de tout cela ne le tentait.

Il était au sommet de sa gloire, il se sentait capable de gagner encore quelques médailles d’or, pourtant même les jeux olympiques ne le motivaient pas.

« Makkachiiiiiiin ! s’exclama-t-il en serrant son chien contre lui. Ton maître est en pleine tragédie ! »

Makkachin lui donna un coup de langue sur le menton. Viktor s’écroula sur le canapé et alluma son ordinateur portable alors que son chien s’installait sur ses pieds. Une alerte lui indiqua que le journaliste avait déjà écrit son article. Viktor secoua la tête en lisant l’interprétation complètement fantaisiste de sa phrase.

« Je verrai Katsuki à la finale, dit-il à Makkachin, et on en rira bien ! »

*

« Il me déteste », souffla Yuuri en s’écroulant contre son casier.

Il n’aurait pas dû vérifier ses alertes avant de passer sur son programme libre. Viktor le détestait. Non, c’était pire que ça : Viktor le méprisait.

Yuuri leva la tête vers le plafond flou.

« Yuuri ? Qu’est-ce que tu fais ? demanda Celestino en passant la tête par la porte du vestiaire. Échauffe-toi, c’est bientôt ton tour. »

Yuuri commença ses étirements avec les oreilles bourdonnantes. Il attendit le moment où son cœur s’emballerait, où sa poitrine se compresserait, où un grésillement lui emplirait la tête et où le monde, soudain, disparaîtrait derrière une vitre, lui laissant cet horrible sentiment que plus rien n’irait jamais bien.

Mais il se sentait étrangement calme.

Il n’avait plus rien à perdre, comprit-il soudain.

Viktor l’avait remarqué, et le méprisait. Il n’avait plus rien à craindre. Il ne pouvait que patiner et se montrer digne de son attention, aussi négative soit-elle.

Yuuri arriva sur la glace avec un sentiment de rare sérénité.

« Montre-leur ce que tu vaux », lui dit Celestino.

Yuuri hocha brièvement la tête, alla se placer et ferma les yeux.

*

Katsuki glissa jusqu’au centre de la patinoire.

« Voyons ce que vaut notre rival imaginaire », dit Viktor en grattant les oreilles de Makkachin qui lâcha un soupir de contentement.

Il était arrivé chez lui juste à temps pour avaler son dîner calculé à la calorie près et allumer la télévision. Les commentateurs donnèrent le nom de la musique, les figures prévues, puis se turent les premières secondes où Katsuki se mit à bouger.

Viktor se redressa.

« C’est la première année où il se qualifie, n’est-ce pas ? dit l’un des commentateurs.

— Oui, répondit l’autre, sa carrière a décollé tardivement et jusqu’ici il a montré une certaine qualité de… Oh ! 

— Chut », intima Victor inutilement.

Katsuki se réceptionna de façon impeccable après son premier saut, enchaîna à la perfection et…

« Mais chut ! » s’énerva Victor lorsque les commentateurs reprirent leurs remarques sans aucune pertinence.

Makkachin couina. Viktor coupa le son.

« Tu l’entends ? » demanda-t-il tout bas à son chien.

Makkachin souffla.

« Moi aussi, dit quand même Viktor. La musique. Elle est dans ses gestes. »

Viktor se surprit à grimacer lorsque Yuuri rata une réception, se mordit le pouce lorsqu’ils arrivèrent à la deuxième partie et qu’il enchaîna deux sauts comme s’il ne venait pas déjà de donner son maximum physiquement, sourit devant la grâce de son Ina Bauer, et se laissa retomber sur les coussins au salut.

Il n’attendit même pas de connaître le score, il alla immédiatement chercher la musique sur laquelle Yuuri avait patiné et visionna la vidéo en parallèle.

Il la regarda encore une fois. Puis il alla chercher le programme court de Yuuri.

Le programme court était moins bon, moins intense. Dans son programme libre, Yuuri avait tout d’une âme brisée, d’un cœur que l’on avait piétiné, ha, allez, un dernier visionnage… étaient-ce des larmes qui coulaient sur les joues de Viktor ? Il les essuya. Pourtant, malgré la faiblesse du programme court, il y avait toujours cette mélodie dans ses gestes…

Dans les heures qui suivirent, Viktor apprit plusieurs choses :

  1. Yuuri n’avait eu que l’argent au Trophée de France, derrière un Canadien mal dégrossi, c’était une injustice épouvantable de la part des juges!
  2. Yuuri n’existait pas, du moins pas ouvertement, sur les réseaux sociaux
  3. Heureusement, son binôme d’entraînement et camarade de chambre, le patineur thaïlandais Phichit Chulanont, était apparemment déterminé à documenter toute sa vie et par extension celle de Yuuri
  4. Comparés à ceux de Viktor, les fans de Yuuri étaient peu nombreux, mais extrêmement bien organisés

Viktor regarda plusieurs vidéos d’entraînement de Phichit qui filmait presque autant son ami qu’il se filmait lui-même, cataloguant par réflexe les qualités du Thaïlandais et les risques qu’il poserait à l’avenir pour Yuuri. Il s’empêcha avec difficulté de liker plusieurs d’entre elles, ne se retint toutefois pas de suivre Phichit sur Twitter et Instagram – après tout, c’était un patineur d’un rang tout à fait honorable, qui, s’il n’avait pas été retenu pour la finale du Grand Prix, était tout de même pressenti aux championnats du monde. Il n’y avait rien d’étonnant à ce que Viktor le suive.

Sa vidéo préférée montrait Yuuri et Phichit patinant sur Single Ladies ; si Phichit se donnait tout de suite à fond, Yuuri, lui, dansait clairement par pure amitié et se serait senti plus à l’aise à la dérive sur un glacier du lac Baïkal. Mais au fur et à mesure, il se laissait entraîner par son ami, on entendait même son rire à un moment, et son déhanché était…

Mmmh.

Viktor cliqua sur un lien donné par Phichit, se retrouva sur une entrée Tumblr, intitulée DA BOOTY, où un/e fan de Yuuri avait répertorié une série de clichés d’une qualité presque inquiétante, tous dédiés à la beauté callipyge du patineur.

Viktor y passa plus de temps qu’il ne l’aurait avoué.

De là, il s’enfonça un peu plus dans les méandres de la communauté des fans de Yuuri. Comme tous les fans, ils étaient quelque peu obsessionnels, mais il régnait une atmosphère plutôt bon enfant, et même enthousiaste ce soir de médaille d’argent.

Il apprit ainsi qu’on ne lui connaissait pas de vie amoureuse avérée (mais que nombres de fans interprétaient très librement sa relation avec Phichit), qu’il possédait un caniche nain marron (très bon choix !), que son plat préféré était le katsudon (une mystérieuse recette de porc pané qu’il faudrait que Viktor teste à la première occasion) et qu’il semblait criblé d’anxiété – cela, ce n’était pas tiré d’une interview, mais de diverses analyses extrêmement pointues de la part de plusieurs membres de la communauté, illustrées d’exemples très précis, et qui se terminaient systématiquement par une injonction telle que : « MON FILS ! PROTÉGEZ MON FILS À TOUT PRIX ! ». Viktor comprit assez rapidement que c’était une exclamation d’affection et non pas la mère de Yuuri qui possédait une vingtaine de pseudonymes.

Certains étaient furieux, tout comme lui, que Yuuri ait perdu la médaille d’or, mais la plupart étaient surtout ravis qu’il soit à la finale du Grand Prix. Les quelques « Prends ça, Nikiforov ! » étaient immédiatement rejetés par le reste de la communauté : la vague des nouveaux « fans » arrivés là à cause de leur rage irrationnelle contre Viktor, avait, semble-t-il, été repoussée avec vigueur. Le mauvais esprit n’était pas admis, car leur Yuuri réunissait en lui tout ce qu’il y avait de mignon et d’adorable dans ce monde de brutes. 

Viktor trouva aussi tout ce qui existait probablement de vidéos sur les programmes de Yuuri, que quelqu’un avait même montées dans l’ordre chronologique.

Il arriva à la fin de la vidéo, puis se repassa celles du Trophée de France, pour boucler une évolution tout en délicatesse.

Yuuri manquait de technique, oui, ses sauts avaient quelque chose d’incertain, mais quel rythme ! Quelle grâce ! Quelle débauche d’émotions ! Pas étonnant qu’il soit arrivé à ce niveau, il récupérait tous ses points en artistique. Quelle merveille serait-il sur la glace s’il développait sa technique !

Makkachin couina, alors Viktor redressa la tête.

« Oh, ouh la la, tu as raison, nous devrions être couché depuis des heures ! Attends, une dernière vidéo…»

*

« Viktor me suis sur Instagram, dit Phichit d’un ton surpris. Et Twitter ! »

Cela termina de réveiller Yuuri que sa victoire de la veille avait assommé. Il se redressa sur le lit de l’hôtel.

« Depuis quand ?

— Hier soir… »

Dans la foulée de la médaille de Yuuri, songea Phichit en haussant les sourcils. Yuuri devint blanc comme un linge.

« Retire Single Ladies ! Retire-la !

— Quoi ? Non ! C’est la plus populaire ! Mais non !

— Phichit, s’il la voit, tu auras ma mort sur la conscience !

— Il ne va pas la voir, lui promit Phichit, il faudrait qu’il la cherche, et tu vois Viktor Nikiforov fouiller mon Instagram ? »

*

« Viktor ! Il est midi passé ! aboya Yakov. Tu ne réponds pas à ton téléphone ! Qu’est-ce que tu faisais ?

— Je dormais ! répondit Viktor avec enthousiasme, des cernes jusqu’au milieu des joues.

— Quoi ?!

— Internet, Yakov, Internet !

— Viktor, tu as bu ?

— Non ! » répondit Viktor avec beaucoup d’enthousiasme.

Il retira les protections de ses patins et se laissa glisser sur la glace.

Son programme libre n’était toujours pas à la hauteur de ses exigences, mais lui se sentait différent, comme s’il pouvait mieux le patiner.

Yuuri dansait un cœur brisé, Viktor un homme craignant de perdre son amant. Peut-être pouvait-il en jouer. 

Viktor s’élança.

Quelques minutes plus tard, lorsqu’il revint au bord de la patinoire, Yakov le regardait d’un air soupçonneux :

« C’était ta meilleure performance artistique depuis l’année dernière, dit-il. Oui, j’inclus les dernières compétitions. Qu’est-ce que tu as dans la tête ?

Single Ladies, répondit Viktor. Yakov, est-ce que tu sais quand Celestino Cialdini arrive à Sotchi ?

— Non, dit Yakov.

— Est-ce que tu peux le lui demander, et aussi le numéro de la chambre de Yuuri Katsuki ?

— Non », dit Yakov.

Pris de court, Viktor dévisagea son coach qui croisa les bras.

« Je ne sais pas d’où sort cet intérêt soudain pour Katsuki, mais tu vas oublier ça tout de suite et te concentrer sur ta compétition. Christophe est bien parti pour te prendre ta médaille cette année. »

Outré, Viktor mit la main sur son cœur.

« Yakov ! Tu crois vraiment que je négligerais la compétition comme ça ?

— Oui.

— Ooooh !

— Katsuki n’est pas une menace. Oublie-le. »

Viktor se sentit personnellement offensé. Yuuri n’était pas une menace parce qu’on ne lui avait pas encore donné les bons outils ; il avait beaucoup de respect pour Celestino, mais ce dernier n’avait clairement pas compris ce dont son élève avait besoin.

Viktor regarda Yakov s’éloigner et se tapota le menton. Il fallait qu’il trouve un moyen d’attirer l’attention de Yuuri, mais sans perdre l’image de rivalité qu’ils cultivaient.

De façon subtile.

Mila passa alors devant lui, et Viktor eut une idée de génie.

*


v.nikiforov vient de publier une vidéo

v.nikiforov @phichit+chu ;) #danceoff #singleladies

*

Le cri que poussa Phichit n’eut rien d’humain. Yuuri cessa immédiatement son échauffement.

« Phichit ?! 

— Viktor ! Mila Babicheva ! Yuri Plisetski ! Single Ladies ! VIKTOR ! »

Phichit relança la vidéo.

Yuuri sentit son âme le quitter.

*

Viktor regarda avec satisfaction le nombre de partages toutes plates-formes confondues. La vidéo avait eu l’effet escompté. Personne ne doutait un seul instant qu’elle était en réalité destinée à Yuuri. Mila avait trouvé l’idée drôle, bien que très 2009. Yuri lui pardonnerait bien un jour de l’avoir filmé sous des prétextes fallacieux.

Les journalistes étaient au paradis.

Il n’avait plus qu’à attendre la réponse de Yuuri.

Son téléphone vibra alors à ses côtés.  

 

 Aujourd’hui 18:56
Chris 
: Je sais pas à quoi tu joues avec Yuuri, et je sais qu’il a l’air inoffensif quand on le connaît pas, mais tu prends de gros risques, là

Moi : ???

Chris : à Skate America j’ai dit qu’il était trop raide et qu’il avait peut-être besoin de ~cours particuliers~ pour le détendre

Chris : je voulais dire que je me portais volontaire

Chris : pour le ~détendre~

Moi : j’avais compris

Chris : il a cru que j’insultais sa prof de danse

Chris : autant te dire que si jamais le patinage lui réussit pas il peut se reconvertir en pole dancer sans aucun problème

Chris : ça m’occupe encore bien certaines nuits~

Chris : Vik ?

Chris : t’es toujours là ?

Chris : Viiiiiiiiiiiik

Moi : PHICHIT L’A MIS EN LIGNE NULLE PART

Chris : je crois pas qu’il était là

Chris : … tu la veux ? la vidéo ?

Moi : ne joue pas avec mon cœur chris

Chris : ton « cœur », c’est ça

Moi : qu’est-ce que tu veux en échange

*

« Christophe Giacometti est le meilleur patineur actuel, déclara Viktor aux journalistes d’un ton parfaitement serein. Sa sensualité sur la glace est inimitable et c’est le seul que je considère comme mon égal. »

Yuri éteignit la télévision et se tourna vers Viktor.

« Je sais pas pourquoi tu as vendu ton âme, mais j’espère que ça en valait la peine », dit-il d’un ton écœuré.

Viktor pressa son téléphone contre sa joue d’un air béat.

« Oh que oui, répondit-il en soupirant de bonheur. Ab-so-lu-ment. »

*

« Yuuuuri ! »

Phichit lui secoua l’épaule sans résultat. Yuuri resta roulé en boule sur son lit, dos à lui. Phichit avait réussi à lui arracher son oreiller et sa couette, mais son ami s’était changé en sphère absolue.

« On ne peut pas rester sans réponse, on doit faire une vidéooooo !

— Non. Laisse-moi mourir en paix, déclara Yuuri, ce qui était une amélioration face au silence des dernières 24 heures.

— On est obligés de réagir ! J’ai dit qu’on allait le faire !

— Débrouille-toi tout seul.

— Yuuri ! »

Phichit se laissa tomber sur son ami, évita habilement un coup de coude et en profita pour le plaquer au lit et s’allonger sur lui de tout son long.

Yuuri le foudroya du regard, ce qui était plus impressionnant que les gens l’imaginaient, mais Phichit vivait avec lui depuis un an désormais et il avait eu l’occasion de le voir dans tous ses états d’âme.

« Tout le monde sait que la vidéo t’était destinée, déclara-t-il d’un ton raisonnable. Ça n’aurait pas de sens que tu ne participes pas. Tu ne voudrais pas décevoir Viktooooor, quand même ?

— Je te déteste.

— J’ai fait une liste de chorés possibles, je te laisse choisir, mais d’abord… »

Phichit tourna la tête, brandit son téléphone et fit mine d’embrasser Yuuri sur la joue avant de prendre la photo.

« Pour nos slasheuses, déclara-t-il. Donc, la liste… Personnellement je voterais pour Lady Marmala… »

Phichit se retrouva par terre avant de finir sa phrase.

« …de mais je me doutais que tu serais contre. »

 

*


phichit+chu vient de publier une photo

phichit+chu #katsukiyuuri #bff #tropchoupi

 

Viktor posa la main sur son cœur dont le rythme était dangereusement irrégulier.

« Ça pourrait devenir un problème », marmonna-t-il.

*

« Ce que j’aimerais savoir, dit Celestino d’un ton pince-sans-rire, c’est comment tu l’as convaincu.

— C’est comme marchander, répondit Phichit sans cesser de filmer Yuuri, j’ai commencé par les titres les plus improbables, alors il a retenu ce qui aurait été inacceptable si je l’avais proposé en premier. 

— Huh, huh.

— Et il a bu un shot de tequila. »

Celestino soupira.

« Je sais qu’il avait besoin de se détendre, mais nous partons pour Sotchi dans deux jours, et je veux qu’il se concentre sur son programme. Il a des chances d’avoir le bronze. C’est la dernière vidéo, Phichit. Je ne plaisante pas.

— Promis, Ciao Ciao. »

De toute façon, Yuuri ne se laisserait plus avoir aussi facilement.

*

 

phichit+chu a publié une vidéo

.@v.nikiforov ;) ;) ;) ;)

#katsukiyuuri #chaudpourlasaison #hishipsdontlie

*

« Pourquoi t’es tout rouge ? demanda Yuri, les sourcils froncés. Montre ! »

Viktor plaqua précipitamment l’écran de son téléphone contre sa poitrine.

« Tu es trop jeune, déclara-t-il, retourne à ton entraînement. 

— Quoi ? Montre !

— Viktor ! »

Le bras levé pour empêcher Yuri de lui prendre son téléphone, Viktor tourna la tête vers Yakov et ne put éviter le poing qu’il se prit dans le ventre.

« Ouch, Yuri !

— Yuri, sur la glace. Viktor, je peux savoir pourquoi j’ai reçu un appel de Celestino me disant que tu devais arrêter de distraire Katsuki ?

— Je le distrais ? demanda Viktor avec ravissement.

— Encore Katsuki ? » gémit Yuri.

Yakov les foudroya tous les deux du regard.

« Je ne veux plus entendre parler de lui avant son programme court ! vociféra-t-il. Tu crois vraiment que perturber un patineur plus faible et moins bien placé est digne de toi ?

— Je ne faisais pas ça pour le perturber, protesta Viktor.

— Tu vas avoir vingt-sept ans ! Son entraîneur a dû intervenir parce que tu, je cite, lui tires trop les couettes ! »

Yuri ricana bêtement, Viktor croisa les bras et se retint dignement de ne pas lui marcher sur le pied. Yakov se pinça le nez.

« Veux-tu bien me promettre de laisser Yuuri Katsuki tranquille ?

— Oui », dit Viktor du bout des lèvres.

Yakov poussa un grand soupir et entraîna Yuri sur la glace. Viktor regarda l’écran de son téléphone et s’empêcha très difficilement de relancer la vidéo sur laquelle Yuuri se prouvait l’égal de Shakira.

*

v.nikiforov a commenté : "#brûlant #katsukiyuuri suis interdit de réponse, mais je concède la victoire avec admiration~ vivement le #grandprix #romeo&juliette"

« Roméo et Juliette ? marmonna Phichit.

— Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Yuuri qui sortait de la douche.

Phichit se retourna vivement en cachant l’écran de son téléphone.

« Viktor a liké ta vidéo ! » dit-il d’un ton exagérément joyeux.

Yuuri se laissa tomber sur son lit avec un gémissement. Phichit s’assit sur le matelas et lui tapota l’épaule.

« C’est positif ! Tu vois bien qu’il te déteste pas !

— C’est peut-être pire, marmonna Yuuri dans son oreiller.

— Apparemment lui non plus n’a plus le droit de faire de vidéos… »

Roméo et Juliette ! comprit Phichit. Séparés par leurs coachs !

Pourquoi personne ne se rappelait-il que cette histoire se terminait dans le sang et les larmes ?

« Je crois que je suis soulagé, admit Yuuri, je ne sais pas si j’aurais pu regarder Viktor sur Hips Don’t Lie. C’était déjà trop dur sur Single Ladies.

— Huh, huh », répondit Phichit d’un ton absent.

Il se demandait désormais quel était l’objectif de Viktor. Ce n’était pas son genre de vouloir déstabiliser un adversaire, et personne ne considérait Yuuri comme une menace sérieuse, ce qui était une grave erreur de leur part.

Champion ou non, Viktor n’avait pas intérêt à blesser Yuuri ou Phichit lui ferait regretter d’avoir jamais posé le regard sur son ami.

« Aaaah, dit-il à voix haute, j’aimerais tellement aller à Sotchi avec toi ! Mais je te regarderai ! Et je te soutiendrai de loin ! »

Yuuri tourna la tête vers Phichit et lui adressa un adorable sourire.

« Merci. »

Clic, fit le téléphone de Phichit.

« Phichit !

— Le reste du monde doit savoir ! »

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phichit+chu a publié une photo

phichit+chu Bonne chance #katsukiyuuri ♥ #bff #finaledugrandprix

*

Viktor tint sa promesse environ dix heures, le temps qui s’écoula avant qu’il voie la nouvelle photo de Yuuri que Phichit avait mise en ligne. C’était la faute du sourire de Yuuri, de son regard, de l’oreiller sous sa tête, c’était la faute de Phichit qui était trop doué pour les photos.

On ne pouvait rien reprocher à Viktor.

Si Yuuri était de nature anxieuse, alors il fallait qu’il sache que Viktor n’avait pas du tout voulu le déstabiliser. C’était important. Pour leur relation. De patineurs. Il ne fallait pas commencer sur un malentendu.

 

 

Aujourd’hui 17:42

Moi : tu aurais le n° de Yuuri

Moi : ou son email

Moi : Chriiiiiis

Chris : peut-être~

*

 

Viktor Nikiforov @v.nikiforov - 20m
De tous les finalistes c’est @christophe.gc qui a les plus belles fesses #sotchi

Viktor Nikiforov @v.nikiforov - 5m
à l’exception bien sûr de celles-ci : katsukatsukatsuki.tumblr.com/post/145962/dat-booty

 Chris Giacometti @christophe.gc – 3m
@v.nikiforov tu triches !!!!!!

 Viktor Nikiforov @v.nikiforov - 1m
@christophe.gc  :-*

 

yuuri-deserves-the-gold [a reblogué] katsukatsukatsuki

OMG VIKTOR NIKIFOROV A TWITTÉ LE LIEN DE MON PICSET DES FESSES DE YUURI

QUOI QUE HEIIIIIIIIIIN

JE COMPRENDS RIEN À CE QUI SE PASSE EN CE MOMENT MAIS C’EST MAGIQUE

#viktor nikiforov #yuuri katsuki #je les shippe #je m’en fous #ot3 avec phichit ????? #avec chris ??? #OT4 !!!