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Dans les royaumes des Éternels

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1 : Jack/Delirium : sur la plage, abandonné

L'homme avançait sur la plage déserte en moulinant des bras, se parlant tout seul. Il était vêtu d'un pantalon de lin assez fin, d'une chemise déchirée et trempée qui commençait à sécher sous la force du soleil des tropiques et d'un grand chapeau auquel étaient accrochés des colifichets clinquant. Il était pieds nus, mais ne semblait pas se soucier des brûlures que lui causait le sable brûlant. Il ne cherchait pas à se protéger à l'ombre des quelques palmiers qui poussaient sur l'îlot, mais contemplait le bateau qui disparaissait à l'horizon.

Ses yeux étaient hagards, et quand le navire disparut, une étincelle disparut de son regard. C'était son bateau qui disparaissait à tout jamais de sa vue. Le bateau qu'il avait eu tant de mal à gagner, pour lequel il avait passé un marché avec le Hollandais Volant en personne. Le Black Pearl, c'était sa vie, la seule dont il avait jamais voulu.

À cet instant, il aurait pu mourir sur le champ, ou succomber au désespoir et se laisser aller au gré des flots ou s'écrouler sur la plage et attendre que le soleil le dessèche et le tue.

Mais sans le savoir, il avait attiré l'attention d'une Éternelle.

Il y a des hommes qui tueraient pour attirer l'attention de l'un des sept Éternels et devenir son favori. Des hommes et des femmes utilisent le vaudou ou le satanisme pour s'adresser aux puissances inférieures, d'autres tuent pour appeler Death à eux et la supplier de la laisser la servir. Death ne répond jamais, bien sûr. Elle estime trop la vie pour aimer ceux qui la gaspillent. D'autres supplient le seigneur Morphée de leur donner de doux rêves, et Desire est sans cesse sollicité(e) par des humains guidés par leurs envies.

Mais la plupart des élus des Éternels n'ont rien demandé et la plupart aimeraient qu'une telle attention ne leur ait jamais été accordée, car c'est un don cruel que leur attention.

Jack Sparrow ne remarquait pas, tandis qu'il contemplait l'horizon d'un œil amorphe, trois silhouettes féminines derrière lui qui l'observaient avec attention.

« Il n'est pas à moi, déclara d'une voix ébahie et empreinte de désespoir, une petite femme nue et obèse, couverte de tatouages vaudou. Il aurait pu l'être, mais il n'est pas désespéré. Dommage.

Elle regarda encore quelques instant la silhouette masculine qui leur tournait le dos puis soupira.

-Je dois vous laisser mes sœurs. Il y a une prostituée dans les rues de Londres qui m'appelle, et une épidémie de malaria et de famine au Soudan. Les gens pleurent, hurlent et s'entretuent pour manger. Ma place est là-bas.

La petite femme obèse disparut, et l'atmosphère sembla se réchauffer. La deuxième femme, une grande dame au teint pâle vêtue d'une robe noire de dentelle déchirée se tourna vers la dernière.

-Pourquoi nous as-tu fait venir petite sœur ?, demanda-t-elle à celle-ci. L'heure de cet homme n'est pas encore venue. Il a de nombreuses années devant lui, peut-être même une éternité d'années s'il obtient ce qu'il désire le plus.

La dernière des trois femmes, une adolescente maigre et trop vite grandie, vêtue d'oripeaux écarlates et déchirés était assise à quelques mètres au-dessus du sol. En entendant sa sœur lui parler, elle effectua un tonneau et lui répondit, la tête en bas.

-Cette nuit, j'ai rêvé que les poissons pêchaient les humains et les changeaient en arc-en-ciel, dit-elle d'un air rêveur. Sauf que les arc-en-ciel étaient en miel et en pain d'épice et pas en chair et en ce truc solide et blanc que les hommes ont à l'intérieur d'eux.

-Des os.

-Non, pas des os. Ce n'est pas un beau mot. Syringe c'est un beau mot, et camomille. Moineau aussi. Il s'appelle Moineau. Sparrow. J'aime les oiseaux. Ils volent, sauf quand on arrache leurs ailes. J'ai été un oiseau une fois, et on m'a arraché les ailes, et je suis tombée, tombée, tombée dans le ciel. Ceux qui m'ont fait ça, je leur ai fait croire qu'ils avaient un hanneton qui leur poussait dans leur tête. Mais ce n'était pas vrai. Ou alors si ?

-Pourquoi m'as-tu fait venir ?

-Parce que je veux le Moineau pour moi toute seule. Je veux jouer avec lui, et le faire penser à des choses agréables. Je ne veux pas que tu le touche, ni Dream ni Desire, personne. Je veux qu'il soit à moi. Alors j'ai décidé qu'il fallait faire les choses bien et j'ai été me baigner dans du chocolat sacré et j'y ai pensé et j'ai décidé qu'il fallait vous le dire puis j'ai oublié, puis je me suis souvenue à nouveau et je t'ai appelée. Comme ça il sera pas seul et moi non plus parce que quand je suis seule. Enfin. Voilà.

Death contempla sa petite sœur aux yeux vert et bleu avec compassion.

-Il est à toi Delirium, répondit-elle d'une voix douce. Personne ne te le prendra.

Son regard se voilà tandis qu'elle sentait mourir l'équipage d'un vaisseau négrier sous les coups du « bois d'ébène » qu'il transportait. Le devoir l'appelait. À son tour, elle s'estompa dans le paysage.

Delirium resta seule auprès de l'homme toujours figé, le regard fixé sur l'horizon.

Elle posa un pied sur le sable et s'accrocha à son bras sans qu'il ne la remarque.

-Tu est à moi, dit-elle tendrement au pirate. C'est ma sœur qui l'a dit, et les autres l'écouteront. On ne va plus jamais se quitter. Sauf quand je serais ailleurs ou que je penserais que je suis un poisson volant avec une maison sur le dos qui vole dans la terre. Ça m'est déjà arrivé, et ce n'était pas. Triste. Ou amusant ? Je ne sais plus. Est-ce que tu m'aime un peu ?

Elle se dressa sur la pointe des pieds et posa un petit baiser mouillé sur la joue du pirate, y laissant la trace mauve de son rouge à lèvres. Jack Sparrow sursauta et porta la main à sa joue. Il baissa le regard vers Delirium et lui sourit avant de reporter son regard vers l'horizon. Mais désormais, une étincelle nouvelle habitait son regard, une étincelle de folie légère et furieuse. Il détourna enfin son regard, et Delirium lui tendit le pistolet muni d'une balle que Jack avait laissé tombé en atteignant le rivage. Jack le saisit et eut un petit rire désenchanté.

-Cette balle est pour toi Barbossa, murmura-t-il. Et maintenant, je vais partir d'ici, même si pour ça je dois m'enchaîner à des tortues de mer avec les poils de mon dos.

Il fit un demi-tour sur lui-même et contempla l'île déserte.

-Bien moussaillon ! Faisons l'inventaire des ressources avant de déclarer qu'il est temps d'abandonner le navire. C'est moi ou ça sent le rhum ?

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Quelques années plus tard, sur le pont d'un navire volé à la marine britannique de Port-Royal, Will et Mr Gibbs regardaient Jack faire les cent pas sur le pont en regardant un compas qui n'indiquait pas le nord.

-Il est un peu... fou, non ?, finit par déclarer Will, géné de voir le pirate se comporter comme s'il était ivre.

-Oh ça oui, répondit Mr Gibbs d'une voix emphatique et empreinte de respect. Mais il ne faut pas le dire trop fort. Ça pourrait attirer Son attention. Et tu n'as pas envie qu'Elle s'intéresse à toi.

-Qui ça ?

-Celle qui lui a tourné la tête. Mais chut !

Will ne comprenait pas. Qui était cette femme dont le vieux marin parlait avec de la peur et du respect ? Il se retourna pour observer Jack. Celui-ci envoyait un baiser vers le grand mât du vaisseau, tout en continuant à tourner sur lui-même. En suivant son regard, Will cru voir une chevelure verte et blonde briller au soleil avant de disparaître dans un rire joyeux.