Actions

Work Header

Archipel

Chapter Text

Dick se réveilla le lendemain avec les muscles raides comme la justice. Malgré son envie de rester au manoir, il avait stoïquement respecté le programme « Nuits avec Bruce/Nuits sans Bruce » qu’il s’était imposé. Il avait dormi à son appartement et n’avait personne à qui se plaindre, alors il avala son paracétamol sans broncher et appliqua de la glace contre ses côtes avant de se dénouer avec prudence. Ce n’était pas parfait, mais il ferait avec. Il avait effectué des patrouilles dans des états bien plus lamentables et il ralentirait le rythme pendant quelques jours pour recalculer la façon dont il gérerait le Joker.

Un sourire absent naquit au coin de ses lèvres lorsqu’il songea à la veille, aux doigts de Bruce sur sa peau. Oubliant un instant ses côtes douloureuses, il se mit à sautiller sur le bout des pieds en marmonnant : « Patience, patience, patien… ouch ! »

Non, décidément la patience n’était pas son truc préféré, mais il voyait déjà se dessiner son objectif. Et l’accident de Bruce, paradoxalement, avait accéléré plutôt que ralenti le processus. Une pointe d’anxiété lui chatouilla la gorge, il la chassa d’un café bien noir. Il avait des choses à faire. Il voulait voir Damian avant que ce dernier ne parte pour le QG des Teen Titans, vérifier que Colin avait tout ce qu’il fallait, récupérer les rapports et les remarques de Cass et Batwoman… et surtout, prévenir Tim que malgré ce qu’ils avaient décidé à l’origine, il avait vendu la mèche au sujet du Joker,

« Je ne vois pas pourquoi tu ne pouvais pas lui mentir », déclara Tim par vidéoconférence, quelque temps avant que Dick parte en patrouille.

Dick leva les yeux au ciel.

« Et ça c’est de la part de monsieur “ Tiens, Bruce, ton dossier médical ” !

— Ça n’a strictement rien à voir. S’il apprend que le Joker le cherche et nous croit en danger, il risque de vouloir se montrer.

— Il est nettement moins agile avec sa chaise roulante que Babs, il ne passera pas Alfred.

— On croirait que tu ne le connais pas. »

Dick garda un instant le silence puis déclara :

« Damian ne se taira pas éternellement et il aura raison. C’est aussi une question de confiance. »

Cette fois, ce fut Tim qui leva les yeux au ciel.

« De confiance en quoi ? En lui ? Et ça c’est de la part de monsieur “ Aaaah, tu as donné son dossier médical à Bruce ! ” ?

— Ce n’est pas ça. »

Dick s’enfonça dans son siège en cherchant ses mots.

« Bruce est, a priori, définitivement à la retraite. »

Il haussa un sourcil d’un air significatif. Bien entendu, c’était de Tim dont il s’agissait, donc il avait pris le problème en compte depuis longtemps et avait réfléchi à la situation. Son silence indiquait uniquement qu’il n’avait pas encore trouvé la solution.

« Seulement, une fois qu’il aura retrouvé une forme physique suffisante, que ce soit sur ses deux jambes ou en chaise roulante…

— Il va s’ennuyer à mourir et nous rendre dingues.

— J’ai vu tes tentatives subtiles pour lui trouver divers intérêts… »

Tim se passa une main dans les cheveux.

« Qui ne se sont soldés que par des échecs cuisants.

— Holmes Online, franchement ?

— Les MMORPG prennent du temps, celui-ci est excellent, ce sont des enquêtes ! »

Dick lâcha un petit rire.

« Tu aurais pu lui proposer d’écrire ses mémoires sous forme de romans policiers, tant que tu y es…

— Autant lui dire : Bruce, tu vas être à la retraite, ça nous terrifie, pour l’amour de nous,  trouve-toi de quoi t’occuper ! »

Cette fois, Dick rit franchement. Il fit tourner son fauteuil sur lui-même avant de l’arrêter à nouveau devant l’écran.

« Toi, tu as une idée, fit Tim. Arrête de te faire prier, tu veux ? »

Dick s’assit en tailleur sur le siège, appuya les coudes sur les accoudoirs et son menton sur ses mains jointes.

« Diviser Batman en deux. »

Tim pencha légèrement la tête, l’observa un instant.

« Développe. »

Dick se rassit normalement, grimaçant légèrement lorsqu’il bouscula un peu trop ses côtes.

« Bruce et moi, on peut se partager le travail. Il peut récupérer une partie de la charge de Babs qui pourrait du coup passer plus de temps avec les Birds. Je cours les rues et les indices et tape sur la gueule des criminels, il analyse et me guide depuis la batcave. Damian pourrait aller de lui à moi pour finaliser sa formation. Bruce siégerait aussi à la JLA à ma place, ce qui me donnerait du temps pour…

— Jouer à Nightwing et les Young Outsiders ?

— Ne les appelle pas comme ça ! Mais oui, ça me permettrait de passer du temps avec eux, entre autres, en attendant qu’ils rejoignent les Teen Titans. »

Tim se fit un instant impassible, son expression par défaut en cas d’intense réflexion.

« Ça pourrait marcher… mais seulement parce que c’est vous, tu en es conscient ? J’ai des frissons rien qu’à l’idée d’avoir Bruce sur le dos tout le temps.

— J’ai des heures de liberté de ménagées. M’occuper des petits, notamment, ça va me permettre de respirer. »

Tim lui lança un regard d’un profond scepticisme, mais Dick était sûr de lui. Les choses étaient bien différentes aujourd’hui de lorsqu’il était Robin.

« Et lui dire pour le Joker, c’est pour commencer du bon pied ?

— Sur un pied d’égalité, rebondit Dick. C’est la meilleure base pour un partenariat. »

Tim ne daigna même pas prendre l’air poliment convaincu.

« On ne peut pas dire que Bruce ait toujours suivi ce précepte… 

— Ce n’est pas une raison pour l’imiter. 

— Pas assez d’égalité dans votre partenariat, ce n’est pas pour ça que tu as cessé d’être Robin ? 

— Il y avait plusieurs raisons, tu le sais, dont celle-là », répondit Dick, sourcils froncé. 

Un éclair dans le regard de Tim, puis :

« C’est aussi pour une raison d’égalité que tu as refusé l’adoption ? »

Dick poussa un gémissement qui dut réveiller les chauves-souris.

« Toi, quand tu as un os à ronger…

— Je t’ai laissé des mois ! Et je n’ai rien demandé à personne !

— Tu veux un bon point ?

— Toi et moi aussi, on est partenaires…

— Ce n’est pas quelque chose que tu as besoin de connaître pour le bon fonctionnement de notre binôme. Ça, c’est de la curiosité de Timmy qui ne supporte pas ne pas savoir quelque chose. »

L’expression de Tim se fit à nouveau impassible et un instinct de survie mit la puce à l’oreille de Dick. Le silence s’éternisa quelques secondes, puis Tim lâcha :

« Moi, je t’ai raconté, pour Conner. »

Au moment où Dick songea : « C’est un coup de bluff », ses yeux s’écarquillèrent, il maîtrisa vite son expression, mais pas assez ; cela aurait trompé Damian, peut-être ; pas Tim.

Il ne lui fit pas l’insulte de prétendre ne pas voir le rapport.

Tim prit une inspiration, souffla doucement.

« Je ne voyais pas ce qui aurait pu mettre Jason dans cet état, sinon ça.

— Tu n’as pas l’air de vouloir partir en claquant la porte.

— J’ai eu le temps d’y réfléchir. Surtout, je ne suis pas en rivalité maladive avec toi. »

Il détourna un instant le regard, puis le fixa à nouveau sur Dick, ce regard laser qui exigeait de tout comprendre, d’avoir toutes les informations. Tim ne ressemblait jamais autant à Bruce que dans sa quête de connaissances.

« En un sens, il y a beaucoup de choses qui s’expliquent… Mais tu étais avec Barbara quand tu as refusé l’adoption, qu’est-ce qu’il… Oh, bien sûr. C’est réciproque, sinon il n’aurait pas cherché à t’adopter, il ne t’aurait pas fait ça. Mais ça, c’est du Bruce tout craché, le meilleur moyen d’être sûr de te garder tout en te tenant à distance. »

Dick le dévisagea.

« Des fois, tu me fais flipper, Tim. »

Il secoua la tête.

« Mais parler de réciprocité… c’est compliqué.

— Avec vous, c’est toujours compliqué, de toute façon. Ce que je comprends, c’est que pour des raisons évidentes à l’époque Bruce a dû refuser une relation avec toi. Vous avez chacun de votre côté eu des relations sérieuses, mais dix ans après, il n’a pas retenu Selina quand elle a filé à Paris au bras d’un autre et toi, t’es toujours pas marié…

— Pas faute d’essayer, marmonna Dick avec une franche autodérision.

— … et d’après Cass, certains matins tu t’endors dans le lit de Bruce. »

Un court instant bouche bée, Dick lâcha une volée de jurons. Il se leva, se retourna, se passa une main dans les cheveux et se retourna à nouveau, un doigt accusateur pointé vers l’écran de l’ordinateur.

« Il va falloir redéfinir intimité et vie privée, putain cette famille !

— J’avais deviné avant, déclara Tim comme si c’était là le problème, comme si son honneur était en jeu.

— Oh, bah ça va, alors ! »

Tim croisa les bras.

« Votre relation nous concerne tous, la dernière fois il n’y avait qu’Alfred et c’était déjà dur pour lui, cette fois, si vous faites sauter la maison, ce serait bien pire encore. »

Dick ouvrit la bouche, Tim le coupa :

« Et n’essaie pas de me dire que vous sauriez sauver les apparences devant nous, j’ai une liste de contre-exemples de la longueur du Code civil. »

Dick était sans réplique. Tim inspira fortement, comme essoufflé, puis demanda d’une voix résolue :

« Vous êtes ensemble ? »

Dick lorgna sur l’icône de déconnexion de l’appel.

« Non. »

Tim décroisa les bras.

« Vous allez vous mettre ensemble ? »

Soudain affreusement las, Dick se laissa tomber sur le fauteuil.

« Pourquoi tu ne lui poses pas la question à lui ?

— Parce que je ne maîtrise pas assez les circonstances, je ne veux pas risquer de le braquer », répondit Tim du tac au tac.

Ce qui était encore heureux, bordel. Dick avait cru que Tim avait perdu cette manie de fourrer son nez partout, il avait espéré que son cadet lâche l’affaire et ne perturbe pas une situation que Dick maîtrisait lui-même à peine.

« Tim, s’il te plaît. Ne te mêle pas de ça.

— Je ne vais pas lui en parler, lui assura-t-il. Pas avant que tu me dises que c’est bon. »

Il marqua une pause.

« Vous allez vous mettre ensemble, hein ? » demanda-t-il à nouveau, cette fois avec plus d’insistance.

Dick lâcha un rire bref et sarcastique.

« Le courrier du cœur, ça s’arrête là pour ce soir. Sur ce, si tu le permets, j’ai une patrouille. »

Il coupa la communication sans laisser à Tim le temps de répliquer.

Il enfila le costume de Batman à gestes raides et évita le regard d’Alfred lorsque ce dernier descendit à la batcave s’assurer qu’il n’avait besoin de rien. Il dédaigna les batmobiles au profit de la moto, espérant presque que le Joker se déchaînerait ce soir-là, il se sentait capable de se faire toute une galerie de criminels forcenés à lui tout seul, côtes fêlées ou non. L’angoisse lui picotait à nouveau la gorge.

« Aloooors », lança soudain Barbara dans son oreille.

Et c’était bien Barbara, pas la voix asexuée d’Oracle.

« Oh putain, c’est pas vrai ! Non, ce n’est vraiment pas le moment ! 

— Oh, je pensais que le sujet était sur le tapis, puisque Tim s’est lancé, c’est tout, je me tais. »

Mais Dick n’entendit pas le clic de fin de communication. Il serra les dents.

« Quoi ? aboya-t-il.

— Du calme, belle gueule. »

Il y eut un silence, puis elle fit :

« Tu sais qu’il est à moitié la raison pour laquelle on a rompu. »

Cette conversation serait encore pire qu’il ne l’avait imaginée.

« Je n’ai jamais pensé à lui quand on était ensemble. 

— Dick, tu ne cesses jamais de penser à lui, répondit Barbara avec un mélange d’affection et d’agacement. Il fait partie de toi ; plus que tu ne l’as jamais accepté, moins que ceux qui t’aiment l’ont toujours craint. Je le savais quand on s’est mis ensemble. Et si tu crois que Roy et Kory ne le savaient pas non plus…

— Je…

— Nous n’étions pas des martyrs. On a toujours su dans quoi on s’engageait. Nous t’avons pris comme ça parce que tu n’aurais pas été le même sinon, pas mieux, pas moins bien, juste différent. Et, pour être un peu dramatique, nous savions aussi que si l’un d’entre nous t’avait dit : “ C’est lui ou moi ”, tu n’aurais pas choisi Bruce parce que tu es une véritable tête de cochon et que tu préférerais crever plutôt qu’admettre que ton indépendance n’est qu’une illusion savamment cultivée, et qui ne trompe que toi. »

Dick ravala sa protestation.

« Je ne vais pas épiloguer sur ta relation avec Kory, et Roy et toi avez tenté votre chance à un moment qui vous vouait à l’échec. Mais l’une des raisons pour lesquelles toi et moi on a rompu, c’est que Bruce existe déjà suffisamment dans ma vie, je ne veux pas de lui dans mes relations amoureuses.

— Et moi qui croyais que tu me trouvais juste pas assez mature.

— Aussi. Mais bref, je voulais dire qu’au-delà de ça, et probablement à cause de ça, cela me ferait plaisir que vous concrétisiez. »

Je n’ai besoin de l’approbation de personne, se retint de dire Dick, parce que c’était mesquin, et surtout faux.

« Est-ce qu’il faut que je fasse une demande en quatre exemplaires à tous les membres de cette famille pour que personne ne s’en mêle ? »

Avoir envoyé Damian à San Francisco semblait à chaque instant une meilleure idée.

« On ne fait que discuter. Et s’inquiéter. Parce qu’aujourd’hui, en prenant le risque d’une relation avec lui, c’est toi qui a le plus à perdre. Braquage au croisement de la 7e et de Lincoln, une supérette. »

Les sourcils froncés, Dick tourna sur la 7e.

« Perdre quoi ? Tu crois qu’il m’empêcherait de faire ce que je veux et que je le laisserais faire ?

— Je parle de ton petit cœur fragile, tête de pioche. »

Les braqueurs étaient en voiture, Dick se mit à leur poursuite.

« Le temps a passé, votre rupture a fait pas mal de dégâts chez vous deux. Tu pourrais ne pas avoir envie de remettre le couvert.

— On n’était pas ensemble.

— De toutes les façons sauf sexuelle, si. Et parlons-en d’ailleurs, de libido, parce que la tienne…

— Babs !

— Bruce a quand même dépassé la quarantaine et il vient d’avoir un grave accident de parcours mettant en cause sa résistance, sera-t-il capable de te satisfaire pleinement ?

— Baaaaaabs !

— Question légitime que Bruce pourrait se poser et qui déclencherait des hésitations à l’idée de lancer la machine. »

À hauteur de la voiture, Dick attrapa le bras du braqueur qui cherchait à lui tirer dessus, jeta l’arme sur le siège arrière pour que la police la retrouve facilement et grogna aux deux malfaiteurs que s’ils ne s’arrêtaient pas, il arracherait la portière et les jetterait sur la chaussée.

Ils se garèrent en double-file, avec les warnings.

« Concrètement, c’est probablement à toi de faire le premier pas. »

Dick termina de lier les braqueurs au volant de la voiture et redémarra alors qu’au loin retentissaient les sirènes de la police.

Il sentait, comme si c’était hier, la poigne d’Harvey sur sa gorge, le double canon froid du pistolet sur son front, ce moment où une sorte d’euphorie malade l’avait envahi, il n’y avait plus d’issue et il allait mourir à cet instant comme il aurait dû mourir quinze ans plus tôt : des mains d’Harvey. Toutefois, le parallèle ne s’était pas arrêté là : Bruce avait surgi comme il avait surgi à l’époque ; il avait cogné Harvey de toute sa masse musculaire, donné ce coup de poing à cause duquel Harvey était, encore aujourd’hui, dans le coma.

Dick et Bruce s’étaient regardés, le blanc du masque ne cachant étrangement rien de leur terreur mutuelle, la terreur de ce monde alternatif où Bruce serait arrivé une demi-seconde trop tard.

« Ceci est une demande officielle, respectueuse, que tout le monde me fiche la paix à ce sujet, pitié, merci. »

Et c’était là que Tim et Barbara, et tous ceux qui croyaient savoir ce qui se passait, se trompaient. Le premier pas avait été fait depuis des mois. Et, galvanisé par l’adrénaline et Dieu seul savait quoi d’autre, c’était Bruce qui l’avait fait, Bruce qui l’avait plaqué contre le mur, Bruce qui l’avait embrassé comme pour effacer ce qui aurait pu être.

Et ce serait Bruce qui ferait aussi tous les autres pas, sur le chemin que, soigneusement, lentement, patiemment, Dick lui traçait.

« S’il te plaît, apprivoise-moi, murmura-t-il.

— Quoi ? »

Au lieu de répondre, Dick lâcha un petit rire et lança la moto à pleine vitesse, comme pour fuir la panique qui lui pinçait les entrailles.