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Lorsqu’il se réveilla le lendemain, Dick dormait encore profondément. Ils n’avaient pas changé de position. Bruce se dégagea lentement et Dick se retourna sur le dos avec un soupir et un léger froncement de sourcil.

« Dors, lui dit Bruce.

— Mmmcord », grogna-t-il, et le pli sur son front disparut.

Bruce était déjà dans sa chaise roulante à lentement se muscler les bras quand Alfred frappa et ouvrit la porte de sa chambre.

« Je me demandais où Maître Richard s’était endormi cette fois-ci », commenta-t-il sans baisser la voix.

Dick resta inerte.

« Dois-je sortir l’arnica ? » demanda Alfred.

Embarrassé et agacé de l’être, Bruce secoua la tête.

« Je n’ai pas reçu de coups intempestifs. »

Alfred haussa un sourcil ; tous les deux savaient combien le subconscient de Dick pouvait être vindicatif. Après leur altercation de la veille, Bruce aurait dû se réveiller couvert de bleus.

Bruce attendit une nouvelle remarque, silencieuse ou non, mais Alfred fit comme si trouver Dick dans son lit n’avait rien d’inhabituel.

Ce qui, en un sens, était un commentaire.

Bruce se demanda, pas pour la première fois, si Alfred savait ce qui s’était passé le soir où ils avaient nettoyé le repère de Two-Face. S’il l’avait deviné en voyant revenir Batman et Nightwing, si malgré tous leurs efforts pour faire comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé, quelque chose les avait trahis.

Si peut-être Dick s’était confié à lui.

Il se força à chasser ces pensées, de peur qu’Alfred les lise en lui d’une façon ou d’une autre. Ils entrèrent dans la salle de bain où Bruce le laissa surveiller ses ablutions, ce qui avait été embarrassant jusqu’à ce son vieil ami lui rappelle avoir autrefois changé ses couches, et il n’y avait pas si longtemps, recousu une fesse.

Lorsqu’ils ressortirent, Dick n’était plus sur le lit. Il le retrouva à la table du petit-déjeuner en train d’énerver sciemment Damian qui luttait visiblement pour garder son calme, alors il devait comprendre qu’il s’agissait d’un test. Dick s’interrompit le temps d’un bonjour joyeux à Bruce, puis égal à lui-même, indifférent sans l’être,  reporta son attention sur Damian ; aussi tranquillement que Nightwing lui avait tourné le dos des semaines – non, des mois – plus tôt avec un commentaire désinvolte sur le traumatisme crânien probable d’Harvey, alors que Batman sentait encore la pression de ses jambes autour de sa taille, alors que Nightwing sentait encore forcément la marque de ses doigts sur ses fesses, alors que leurs lèvres brûlaient encore de la violence de leurs baisers.

 

¤

 

En disant à Dick qu’il était prêt, et préparé, Bruce n’avait pas menti.

Durant les trois années précédentes, il avait constaté un ralentissement de sa vitesse de réaction. Suffisamment minime pour être négligeable, mais il évoluait, dans le mauvais sens de surcroît. Par précaution Bruce avait vérifié ses dispositions. Toutefois, il avait pensé avoir encore trois, voire cinq ans de répit.

Surtout, il avait pensé qu’il s’arrêterait à son rythme, qu’il rendrait le masque lorsqu’il l’aurait déterminé. Il l’aurait proposé à Dick pour le principe, pour la symbolique si importante, mais ce serait Tim qui l’aurait pris.

Se réveiller pour apprendre que tout avait été décidé, que rien n’était tel qu’il avait imaginé, le contrariait quelque peu. Le refus de Tim d’être Batman le déconcertait, l’idée de Dick portant le costume le contrariait, celle de Damian reprenant un jour le flambeau le mettait tellement mal à l’aise qu’il s’était demandé si cela provenait d’une crainte inavouée que son fils tombe à nouveau sous l’influence des Al Ghul, ce qui ne lui rendait absolument pas justice. Damian était d’une force de caractère et d’une intégrité enviables qui faisaient de lui une proie très difficile pour l’Épouvantail.

Il essayait de ne pas faire sentir son désarroi, mais la fatigue qu’il ressentait avait des conséquences négatives sur sa capacité à cacher son irritation.

Dick remontait souvent le voir dans la nuit, lorsque l’ordinateur était en pleine analyse ou qu’il revenait de patrouille, en début, milieu ou fin de nuit en fonction de la routine mise en place avec les autres. Si Bruce était réveillé, Dick lui donnait des nouvelles de Gotham d’un ton léger ou lui demandait son avis sur une démarche à suivre ; si Bruce dormait, il retrouvait parfois Dick dans son lit.

Une nuit, alors que Bruce faisait l’une de ces insomnies où la fatigue l’empêchait de dormir, Dick monta avec un carton de nouilles chinoises entamées, dans un sweatshirt à capuche Batman qui le faisait probablement hurler de rire. Bruce moins.

Dick vit tout de suite sa contrariété et leva les yeux au ciel avant de s’asseoir sur son fauteuil habituel.

« Est-ce que j’en ai fait tout un foin, quand tu as donné mon costume à Jason ? » demanda-t-il d’un air faussement angélique.

Bruce refusa de tomber dans le piège, même pour lui faire plaisir.

« Tu es certain, pour Damian ? demanda-t-il dans le but de détourner son attention.

— Toi non ? »

Bruce marqua un silence.

« Il n’est pas prêt.

— Il a quinze ans, bien sûr que non. Mais dans cinq ans, peut-être quatre, peut-être six, oui. Il n’a jamais été question qu’il reprenne le costume maintenant. »

Bruce ne répondit pas, essayant à nouveau de dissimuler sa contrariété. Dick l’observa quelques secondes, puis du pouce, lissa le pli sur son front.

« Je vais finir par me vexer. Je ne me suis pas si mal débrouillé la dernière fois, non ? »

Il y avait des millions de choses à répondre à cela, la moins appropriée étant : « Je t’ai retrouvé avec une balle dans la tête ! » et la plus importante : « Tu as été parfait. » Mais ce qui sortit de la bouche de Bruce fut :

« La première fois que tu as pris le costume, après Jean-Paul.

— Oui ? »

À l’époque, Bruce avait été terrifié que Dick se retrouve face à Bane. Et déterminé à ne pas lui imposer un masque lui dérobant cette liberté qu’ils avaient tous les deux payés si chers. Ils étaient encore fragiles, alors.

Aujourd’hui et la fois dernière, ses raisons n’étaient plus les mêmes.

« Tu m’as dit que tu mourrais pour moi. »

Dick ne commenta pas mais le regarda sans flancher.

« Chaque fois que tu mets ce masque, c’est à ça que je pense. »

Et c’est un cauchemar, ne dit-il pas, mais Dick l’entendit tout de même.

« Tu sais que ce sont des conneries, hein ? fit-il. Quel que soit le costume, c’est la même chose. Et bien sûr que je mourrais pour toi. Je mourrais pour Tim, pour Alfred, pour Damian, Barbara, Cass. Pour Jason, si je suis de bonne humeur. Pour n’importe lequel des Titans. Pour sauver la vie d’un étranger. C’est comme ça qu’on fonctionne. Et c’était peut-être ta croisade, au début, mais ce n’est plus le cas depuis longtemps. C’est la mienne. Celle de Tim. De Damian. De Cass. De Steph. De Jason, de Babs, de Batwoman, de Colin. Personne ne nous a mis une kalachnikov dans le dos.

— Vous étiez tellement jeunes… »

Dick lâcha un soupir bruyant.

« C’est quoi, ta crise de la quarantaine ?

— Dick.

— Je serais mort, si tu m’avais pas récupéré. J’aurais couru après Zucco, et je me serais fait tuer. Je doute que Jason s’en serait aussi bien sorti, parce que s’il en était à piquer les pneus de la batmobile, il n’était plus très loin d’irriter la mauvaise personne. Et il n’aurait pas ressuscité. Et si tu crois que quiconque aurait pu empêcher Babs, Tim et Steph de se retrouver mêlés à ce monde, tu es sacrément naïf. Je ne parle même pas des autres. On n’est pas des martyrs ! Alors c’est sûr, si on regarde de façon superficielle, c’est pas l’idéal, mais à ce stade on a suffisamment sauvé de monde, sans même parler de la planète, pour ne rien regretter. »

Dick se tut, le regard tourné vers Bruce.

« Je vais te laisser réfléchir tranquillement à tout ça. Essaie de ne pas en conclure des conneries. »

Dick se leva, s’étira longuement et prit le plateau de cartons vides. Il sourit à Bruce et sortit.

Ce dernier regarda la porte se refermer puis desserra un à un ses doigts crispés sur les accoudoirs de sa chaise roulante.

 

¤

 

Quelques soirs plus tard, Damian remonta de la batcave après la patrouille en marchant à pas d’éléphants, grimpa à l’étage avant de claquer la porte de sa chambre derrière lui. Alfred et Bruce, l’un à boire un thé, l’autre à relire des vieux ouvrages de criminologie, échangèrent un regard.

« Je vais… commença Alfred.

— J’y vais », interrompit Bruce.

Alfred haussa un sourcil mais ne dit rien.

Bruce attrapa fermement les roues de son fauteuil et entreprit de le déplacer difficilement. Ses muscles mettaient un temps à revenir qu’il savait normal, mais qui lui semblait interminable. Il refusait d’utiliser le fauteuil motorisé. Il devait être capable de se déplacer par ses propres moyens tant que ses jambes ne le portaient pas. Dès que le feu vert serait donné par les médecins et la kinésithérapeute, Barbara commencerait à lui enseigner l’art de se battre en fauteuil roulant. Il aurait d’ici là retrouvé l’usage de ses jambes, normalement, mais il n’aurait jamais dû négliger la possibilité de se retrouver dans une telle situation. Il donnerait les mêmes instructions aux autres. Ils pouvaient tous en avoir besoin à un moment où un autre.

Alfred le suivit de loin, en silence. Bruce pinça les lèvres mais fit mine de ne rien voir, et Alfred fit mine de ne pas être là pour l’aider au besoin.

Bruce accrocha son fauteuil au monte-escalier. Quelques jours plus tôt Ses mains avaient enfin cessé de trembler dès qu’il tentait de faire un travail de vague précision.

Arrivé devant la chambre de Damian, il frappa fermement. Son fils devait être d’humeur à se plaindre, car il ouvrit la porte presque dans la seconde, le regard immédiatement dirigé vers le bas. C’était étrange de devoir lever les yeux vers lui, mais Bruce commençait à en avoir l’habitude. Et puis Damian avait eu une poussée de croissance cette dernière année, il avait pris quinze centimètres en cinq mois, dépassant enfin Colin qui avait eu jusqu’ici de l’avance sur lui, et Tim, ce que ce dernier avait eu du mal à digérer, surtout que Damian en avait rajouté. Il n’avait pas fini de grandir, il dépasserait sans aucun doute Dick, probablement Jason et peut-être même Bruce.

« Je n’ai rien à dire, Père, je ne veux pas en parler ! »

Il tourna les talons et alla s’asseoir sur son lit, les bras croisés et le front sombre. Aussi grand qu’il soit, Damian avait quinze ans et ne le laissait pas oublier, même si à la stupéfaction générale, il était, pour le moment, un adolescent plus facile qu’il n’avait été un garçon de dix ans.

« Je ne t’ai pas vu t’énerver contre Dick depuis longtemps. J’en déduis qu’il a fait quelque chose qui t’a déplu.

— Mes problèmes avec Grayson ne concernent que nous, répliqua Damian, et ils ne remettent pas en cause ses compétences ! »

Parfois, Bruce avait la sensation que Dick et lui n’avaient pas bien géré la transition lorsque Bruce avait repris Damian en tant que Robin. Damian détestait que son père s’immisce dans sa relation avec Dick, même lorsqu’il était furieux contre lui, surtout lorsqu’il était furieux contre lui.

« Ce n’est pas ce que j’ai dit, Damian.

— Grayson s’est mis en danger, inutilement, sous le prétexte de vouloir me protéger ! Comme si j’en avais besoin ! Comme s’il ne savait pas ce dont je suis capable !

— C’est toi qui remets en question son jugement, il me semble. »

Damian le foudroya du regard.

« Même si un risque existait pour moi, il n’avait pas besoin de se blesser à ma place !

— Gravement ?

— Il s’est probablement fêlé les côtes, grommela Damian. Il y a eu une explosion. »

Bruce garda le silence, mais n’en pensait pas moins. Quelques côtes fêlées ne justifiaient pas la colère de Damian, même si le geste de Dick l’avait agacé. Mais Damian se révéla peu enclin à développer plus, alors Bruce lui souhaita une bonne nuit et redescendit.

Lorsqu’il expliqua ce qu’il s’était passé à Alfred et que celui-ci fit mine de vouloir soigner Dick, Bruce déclara : « Je m’en occupe. »

Le sourcil d’Alfred, comme toujours, illustra parfaitement son opinion.

« Cherchez-vous à me prendre mon travail ou est-ce une excuse pour descendre dans la grotte ?

— Si je cherche un jour à faire la cuisine, je vous autorise à m’assommer. »

Alfred ne commenta pas sur le fait qu’il ne répondait pas à sa question. Pressé d’échapper à son regard perçant Bruce fit pivoter son fauteuil.

L’ascenseur qui descendait à la grotte partait désormais d’un placard situé dans une pièce transformée en buanderie. Lorsque Bruce l’atteignit, il commençait à sentir la fatigue dans les muscles de ses bras. Il se donna quelques minutes pour récupérer, essuya la sueur qui perlait sur son front. La porte du placard grinça ; le bruit se répercuterait dans la batcave, avertissant quiconque s’y trouvait que quelqu’un s’apprêtait à prendre l’ascenseur. Bruce réprima un accès d’irritation. Dick saurait qu’il s’agissait de lui. Même Alfred dont les genoux commençaient à fatiguer ne l’empruntait que dans plus ses mauvais jours.

Pour quelqu’un qui avait été habitué à se fondre dans le silence, ce grincement était pire qu’une annonce au mégaphone.

Mais, admit Bruce en serrant les dents, son irritation n’était due qu’à son inaction des derniers temps, et il le savait.

Lorsqu’il arriva à la batcave, Dick était assis en tailleur sur le fauteuil face à l’ordinateur. Il avait repoussé le masque et laissé la cape tomber par terre. Il avait de la chance que ce ne soit pas Alfred qui soit venu le voir.

La grotte n’avait pas changé depuis la dernière fois qu’il y était descendu, avant cette patrouille avec Tim. Dick n’avait même pas garé la moto de Nightwing auprès de celles de Batman, il n’y avait pas de nouvelle batmobile.

« Alfred sait que tu es là ? » demanda Dick sans quitter l’écran des yeux, une carte de Gotham parsemée de lignes rouges reliant des lieux entre lesquels Bruce ne voyait aucun point commun.

Le Joker.

« Question stupide », répondit tout seul Dick.

Il fit tourner le fauteuil sur lui-même et l’arrêta face à Bruce qui roulait vers l’infirmerie. Ce dernier le vit tressaillir à la brutalité du mouvement. Damian devait avoir raison au sujet de ses côtes. Bruce attrapa la trousse à pharmacie à sa hauteur, installée là pour Barbara à l’origine, puis revint auprès de Dick.

« Oh, de l’arnica, Damian m’a trahi ?

— Il n’était pas de très bonne humeur.

— Il ne portait pas son costume renforcé, répliqua Dick en fronçant les sourcils. Tu aurais fait la même chose.

— Et sa réaction aurait été encore pire. Retire le haut. »

Dick appuya sur le bouton qui relâcha l’armure autour de son torse, puis grimaça.

« Bonjour, chères côtes fêlées », marmonna-t-il avant d’admettre : « Je vais avoir besoin d’un coup de main. »

Il s’agenouilla dos à Bruce qui termina de défaire le haut du costume. Un hématome en développement lui prenait tout le côté droit et s’étalait vers son torse.

« Assieds-toi sur l’un des accoudoirs, ce sera plus pratique. »

Dick obéit en silence et Bruce se tourna légèrement vers lui.

Il y avait sur sa nuque, caché en partie sous ses cheveux, une cicatrice dont il n’avait pas le souvenir.

« Un problème avec le Joker ? » demanda-t-il d’un ton neutre.

Damian était resté volontairement vague sur les conséquences de l’explosion, mais si Dick n’avait pas voulu en parler, il aurait eu largement le temps d’effacer la carte de l’écran de l’ordinateur, de faire disparaître ce chaos si caractéristique.

« Quand n’y a-t-il pas de problèmes avec le Joker ? » marmonna Dick.

Bruce posa ses doigts couverts d’arnica sur sa peau. Il se tendit légèrement, mais relâcha ses muscles avec un effort évident.

« Quand il est enfermé, comme il devrait l’être.

— Il s’est évadé il y a environ un mois et demi.

— À cause de moi ?

— À cause de moi. Il y a un truc qui a dû lui mettre la puce à l’oreille, il savait que ce n’était pas toi sous le costume sans même m’avoir vu. Il a écrit J’arrive, petit oiseau dans sa cellule avant de disparaître.

— Nos styles sont différents.

— J’envoie Damian et Colin chez les Titans pour quelque temps. »

L’irritation démesurée de Damian prenait tout son sens. Il irait quand même. Dick avait dû trouver les mots qu’il fallait, ou peut-être n’en avait-il pas eu besoin. Bruce n’avait pas eu le temps – la possibilité – de voir les progrès de son fils ces derniers temps, notamment au sujet de ses émotions.

« À ce point ? » demanda-t-il.

Dick grimaça. Cela pouvait être une réaction à la question ou au massage. Bruce allégea la pression de ses doigts. Il y eut un silence.

« J’ai aussi demandé à Steph de ne pas venir sur Gotham, par prudence, même si elle ne devrait rien risquer, et à Tim de rester à l’écart, admit enfin Dick. Jason est en train de démanteler les réseaux de drogue de Boston, donc ça va pour le moment… Batwoman et Cass compensent autant que possible. »

Bruce se focalisa sur l’hématome de Dick. Ses tempes s’étaient mises à bourdonner sourdement.

« Il en a après vous.

— Il cherche à te faire sortir de ta cachette, Bruce. »

Et quelle meilleure stratégie pour cela que de s’en prendre à Robin. À ses Robins. Les batgirls bizarrement, le laissaient indifférent. Il était plus qu’heureux que le Joker n’ait jamais su que Barbara et la première Batgirl n’avaient fait qu’une, qu’il ne se doute pas que Stephanie avait été une Robin.

Bruce cessa de toucher Dick. La crème avait suffisamment pénétré.

Il avait l’impression que ses mains s’étaient remises à trembler.

« Quel est ton plan ? 

— Lui faire oublier les autres, le trouver et les contacter à la dernière minute pour qu’on lui tombe tous dessus. »

Tu veux concentrer la folie du Joker sur toi, traduisit Bruce, les bras posés sur ses accoudoirs.

« Où en es-tu ?

— C’est un jeu du chat et de la chauve-souris pour le moment. »

Ne te laisse pas surprendre, ne te laisse pas coincer, Bruce se retint-il de recommander.

Dick connaissait le Joker, il n’avait pas besoin de conseils évidents.

« Avec l’aide de Tim et Babs, j’ai déjoué tous ses pièges jusqu’ici et ça a l’air de l’amuser, mais j’ai peur qu’il se lasse et qu’il cherche sérieusement à créer un bain de sang. J’ai voulu écarter Damian de Gotham le plus tard possible, mais ce soir il s’en est pris à nous pendant la patrouille de routine. C’est la première fois. Je ne veux pas prendre de risque. »

Il se frotta le front, grimaça à nouveau de douleur.

« J’aimerais juste réussir à le devancer, pour une fois, plutôt que de suivre des pistes foireuses qui se finissent en queue de poisson. Honnêtement, j’en suis à me demander si le mieux ne serait pas de me laisser prendre au piège et…

— C’est ce qu’il cherche, probablement », coupa Bruce.

Dick releva les yeux vers lui.

« C’est ainsi que tu agirais en tant que Robin. Ou Nightwing. N’oublie pas qu’il te connaît aussi bien que le contraire.

— Il compte sur mon impatience. Tu as raison. »

Dick se tourna vers l’écran.

« Ça veut dire qu’il est préparé au moment où je me laisserai prendre… Je sais qu’il surveillait ses pièges, mais j’avais déterminé qu’il le faisait de loin, par un système de caméras, et qu’il se foutait de ma gueule à l’abri derrière un écran. Mais s’il s’attend à ce que je me laisse attraper volontairement, il ne doit pas être loin physiquement, il ne prendra pas le risque que je m’échappe. 

— Il a démontré plusieurs fois sa capacité à planifier et à respecter son plan quand il a un objectif précis. »

Dick dégagea soudain une énergie presque palpable.

« S’il s’attend à ce que j’agisse comme Nightwing, il faut que j’agisse comme Batman, ton Batman. »

Il décocha un grand sourire à Bruce qui fut incapable d’y répondre.

Il se retint de demander plus de détails – une marque de confiance, qu’il espérait que Dick prendrait comme telle. Bien assez tôt, l’inactivité et savoir que le Joker en avait après les siens le démangeraient au point de l’insupportable et il risquerait alors de trop vouloir se mêler des enquêtes de Dick. Ne pas savoir ce qui se passait à Gotham le rendait fou, c’était comme un sevrage, un sevrage imposé. Sinon à Alfred et Dick, il pourrait demander à Cassandra et Tim des détails, des rapports, prendre le pouls de sa ville. Mais son temps était terminé, il l’avait accepté lorsque Bane lui avait brisé la colonne vertébrale, il avait été prêt à le reconnaître lorsqu’il était revenu de son voyage imposé dans le passé, prêt à laisser Dick garder le masque s’il l’avait voulu.

Il ne savait pas pourquoi c’était si difficile cette fois-ci.