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Bruce attendit une bonne dizaine de minutes que ses sens lui reviennent. Son corps était lourd sur le matelas, il avait mal au cœur, à la tête. Il était dans une pièce sombre et silencieuse. Son dernier souvenir était cette patrouille avec Tim.

Tim.

Ce fut cette pensée qui l’incita à ouvrir les paupières, ce besoin de savoir s’il allait bien. Car si lui était à terre, qu’était-il arrivé à son fils ?

Il identifia sa chambre, la disposition familière des meubles. Puis il y eut une main sur son bras et en même temps, une voix qu’il reconnut, tremblante d’émotion, mais familière :

« Maître Bruce, tout va bien. Ne vous agitez pas.

— Tim ? réussit-il à demander du bout des lèvres, la voix rauque, la gorge douloureuse.

— Il se porte bien. Tout le monde va bien. »

Sur ces paroles rassurantes, Bruce perdit à nouveau connaissance.

 

À son deuxième réveil, Cassandra était à côté d’Alfred. Il faisait jour, les rideaux étaient ouverts et il eut le droit de boire un demi-verre d’un liquide au goût étrange. Alfred avait les yeux brillants. Bruce referma les paupières.

 

Troisième réveil. Tim, puis Damian.

Il se sentait toujours aussi faible. Il ne savait pas ce qui l’avait atteint, quel produit chimique, quel sortilège l’avait abattu, ni combien de temps il était resté hors service.

Tim.

Le soulagement de l’avoir vu.

Damian lisait le journal, lentement, la voix haute et claire.

À un moment, Tim lui dit : « On est le 8 septembre. Tu dors depuis quatre mois. »

 

¤

 

Alfred était furieux contre Bruce, ce qui se traduisait pas un silence absolu concernant tout ce qui n’était pas sa santé.

« Vous avez brûlé votre corps par les deux bouts, lui avait-il dit, la voix inhabituellement chevrotante d’émotion. Maintenant, vous allez vous reposer et accepter les soins prodigués par l’infirmier et la kinésithérapeute sans les ennuyer, ou croyez-moi que je rendrai votre vie très difficile. »

La faiblesse de Bruce lui rendait la réplique impossible.

L’infirmier lui promettait son dossier médical sans jamais le lui apporter. La kinésithérapeute ne lui parlait que de prendre son mal en patience. Damian s’obstinait à lui lire le journal et à le commenter, ce qui était gentil de sa part mais ne l’aidait en rien. Surtout que Bruce le soupçonnait de censurer certaines nouvelles… ou alors Gotham n’avait jamais été aussi calme, sans parler de la planète entière.

Bruce était prêt à tout, plus précisément à arracher ses sondes, ce qui était probablement à la limite d’au-dessus de ses forces, lorsque Tim surgit un début d’après-midi, l’air d’avoir échappé de justesse à toute l’armée de Ra’s Al Ghul.

« Alfred est parti faire de grosses courses et Colin occupe Damian, annonça-t-il d’un ton satisfait. On a environ une heure et demie de tranquillité. »

Il s’assit à côté de Bruce, bien en vue, et sortit de sa sacoche une liasse de papiers.

« Ce sont les rapports de tes examens médicaux. Tu devrais commencer à te sentir mieux d’ici une petite semaine. Dick est en train de négocier avec Alfred pour qu’il accepte de te donner une chaise roulante. »

Bruce avait dû ciller, Tim se redressa.

« Oh, zut, tu ne l’as pas encore vu, hein ? Tu dormais la fois où il a pu passer, et j’imagine que personne ne t’a rien dit… »

Bruce pinça les lèvres. L’air déterminé, Tim se pencha vers lui.

« D’abord, tout le monde va bien, Cass est à Hong Kong pour régler des trucs dont je n’ai pas les détails, mais elle revient ce week-end, sinon plus tôt. Je m’occupe de la WE avec Lucius. Ça a un peu excité les foules au début mais maintenant ça s’est calmé. Pour le moment, je fais semblant de vivre au manoir et Conner me dépose tous les matins. »

Bruce fronça les sourcils, Tim enchaîna immédiatement :

« On fait attention à ce que personne ne le remarque ! Tu vois, si j’avais un batplane… »

Il laissa sa voix en suspens, sourire en coin, puis reprit :

« Jason et Dick se sont engueulés très fort peu de temps après ta chute. Jason va bien mais il boude, on ne l’a pas vu depuis. Barbara le tient à l’œil. Elle va bien aussi, Steph aussi, elle est venue plus régulièrement. »

Il croisa les bras.

« Dick est Batman. »

Bruce ferma les yeux.

« Ces derniers temps, il a aussi dû être Nightwing, il dit que ça lui flanque des crises de schizophrénie. Les Titans ont eu besoin de lui et tout le monde a décidé d’un commun accord que c’était trop bizarre, Batman menant les Titans, alors il a renfilé le costume de Nightwing pour eux. Aussi, il est en train de créer plus ou moins à son insu des Young Outsiders. »

Bruce rouvrit les paupières.

« Quatre mois », croassa-t-il.

Le regard de Tim s’illumina, il se mit à rire comme cela lui arrivait peu. Il prit la main de Bruce, la pressa dans la sienne.

« Je sais ! On ne peut pas le laisser deux minutes sans surveillance, alors quatre mois… »

Il eut une inspiration brutale, presque un sanglot, se plia en deux soudain, les yeux fermés.

« Je suis tellement content que tu te sois réveillé. »

Puisant des forces là où il ne devrait pas y en avoir, Bruce lui pressa la main en retour. Il s’en voulait, d’avoir faibli devant Tim. Ce dernier avait vu son père mourir trop de fois déjà.

Tim reprit rapidement son sang-froid, clairement embarrassé, puis entreprit de lui lire les résultats de ses examens.

 

¤

 

Lorsque Bruce obtint sa chaise roulante, il n’avait pas encore vu Dick, mais il avait commencé à tricher sur sa rééducation.

Alfred et Damian le surveillaient comme le lait sur le feu et il n’avait pas beaucoup d’opportunités, mais il les saisissait sans vergogne. Il avait écouté, enregistré les diagnostiques que Tim lui avait lus. Les pincettes que prenait son entourage lui devenaient insupportables, la lenteur de sa rééducation lui semblait inutile.

Dick le surprit alors qu’il tentait de sortir de sa chaise.

 

¤

 

« Je peux aussi te casser les deux jambes, lança Dick de la porte de la chambre. Bon Dieu, mais il faut te le crier en quelle langue, que tu dois te reposer ? »

Ce n’était pas la première chose que Dick aurait voulu lui dire. Bruce lui jeta un regard noir. Furieux d’avoir été pris de court, sûrement, furieux de sa position de faiblesse.

Dick n’en avait rien à foutre.

« Je connais mon corps mieux que n’importe qui d’autre. Je sais ce qu’il supporte, ce qu…

— Ton corps t’a trahi, Bruce ! Ce n’est pas Bane qui t’a défoncé le dos, ce n’est pas le Joker qui t’a fait passer un mauvais quart d’heure, tu n’as pas pris une balle ! Tu es tombé, sans prévenir, sans aucune raison extérieure, pendant une mission de routine ! »

Dick referma les poings.

« On a vérifié, revérifié, contre-vérifié : ce n’est pas de la magie, ce n’est pas de la technologie inconnue, alors tu peux te sortir cette idée de la tête immédiatement. »

Bruce pinça les lèvres et Dick lâcha un petit rire amer.

« Putain, je le savais, je te connais par cœur ! »

Il se frotta le visage.

« Tu as perdu trente kilos, tes muscles sont réduits à une peau de chagrin et tu n’as pas été foutu de savoir à quel moment tu avais dépassé les limites du supportable. Tu ne connaissais pas ton corps aussi bien que ça, apparemment ! Et aujourd’hui tu n’as aucune idée de l’état dans lequel il est ! Tu as besoin de repos, de repos et de repos seulement ! Ou alors tu me permets de faire venir Donna ou Raven et tu acceptes d’être guéri en trichant ! »

Ils se dévisagèrent quelques secondes, une éternité. Bruce détourna les yeux le premier. Dick partit en claquant la porte.

 

¤

 

Tim, dans son costume de vice-président, le dénicha dans la salle d’entraînement de la batcave, en train de cogner sur un sac de sable comme s’il s’agissait d’Harvey Dent.

« Qu’est-ce que tu lui as dit ? demanda-t-il d’une voix blanche. Il est catatonique !

— Ce qu’il avait besoin d’entendre ! rétorqua Dick. Ce… Ce connard ! »

Uppercut.

« Pas foutu de ralentir, encore à s’accrocher à l’idée qu’il va retrouver ses forces d’un moment à l’autre, à l’idée que ce n’est. Pas. Sa. Faute ! » Volée de coups. « Tout ça parce qu’il est In.Ca.Pable… d’accepter son erreur ! »

Un dernier coup de pied et Dick se retourna brusquement vers Tim.

« Tu lui as donné son dossier médical ! lança-t-il d’un ton accusateur.

— Bien sûr que oui ! Tu crois que ne pas l’avoir l’aurait empêché de se démener ? Au moins avec les données en main, on peut espérer qu’il les prenne en compte ! »

Dick lâcha un ricanement mauvais.

« Bruce ? HA ! »

Ses épaules s’affaissèrent, puis ses jambes le lâchèrent et il se laissa tomber assis par terre, la tête entre les mains.

« Il a l’air tellement fragile. »

Tim fit quelques pas et s’assit à côté de lui.

« Il a perdu trente-deux kilos », lui rappela-t-il tout bas.

Les yeux fermés, Dick s’appuya contre lui.

« C’est différent, c’est différent de le voir allongé sur un lit et de savoir, intellectuellement, qu’il… et de le voir sur la chaise roulante à essayer de se lever…

— Oui », fit soudain Cassandra.

Dick rouvrit les yeux brutalement, Tim et lui échangèrent un regard agacé de rouges-gorges pris par surprise.

Cassandra était à l’entrée de la salle, en civil.

« Je ne pensais pas, dit-elle tout bas, que ce serait aussi. Aussi dur. »

Dick tapota l’espace devant Tim et lui. Cassandra eut une seconde d’hésitation, puis vint s’asseoir. Ils gardèrent le silence tous les trois, la tête penchée les uns vers les autres et leurs genoux se touchant.

« Bruce n’est pas immortel, souffla Dick. Et s’il continue… Et je crois qu’on en a tous marre de courir après les puits de Lazare. On ne peut pas compter sur une résurrection intempestive. Et vu ce que ça a donné pour Jason…

— Je ne veux même pas imaginer pour Bruce, confirma Tim avec un rire étouffé, sans joie.

— Alors on fait en sorte qu’il ne meure pas, ajouta Cassandra.

— À nous tous, on devrait y arriver », dit Dick.

Ils restèrent là un temps infini, partageant leur deuil, leur joie, leur détermination. Puis il y eut des pas furieux, et :

« Mais qu’est-ce que vous fabriquez ? interrogea Damian.

— On invoque une licorne, déclara Tim.

— Venant de Richard et toi, ça ne m’étonne pas, mais la présence de Cassandra dément toute action à ce point ridicule.

— Tu veux vraiment savoir ? » demanda calmement Dick.

L’air méfiant mais ne supportant pas d’être mis à l’écart, Damian hocha lentement la tête.

« Viens t’asseoir, entre Tim et Cass. »

Cassandra s’écarta vers Dick pour laisser de la place à leur benjamin. Tim jeta un regard faussement trahi à Dick. Une fois installé, Damian les dévisagea avec les sourcils froncés.

« Et maintenant ?

— Maintenant ? CÂLINS ! »

Les cris d’agonie de Damian disparurent dans les hautes voûtes de la caverne.

 

¤

 

Bruce se réveilla de manière inexpliquée et, réalisa-t-il avec un sentiment de satisfaction, il avait immédiatement tourné la tête vers l’origine de ce qui l’avait dérangé dans son sommeil. Un peu tard, toutefois, l’intrus était déjà installé dans un fauteuil à ses côtés, profondément endormi. C’était sa main, retombée sur le matelas, qui avait réveillé Bruce.

Qu’il s’agisse de Dick le consola un peu. Ce dernier était l’une des rares personnes, très rares, auprès desquelles Bruce se sentait suffisamment en sécurité pour dormir.

Quand même, Bruce aurait dû réagir dès que la porte s’était ouverte. Il se força à détourner ses pensées, détailla dans la pénombre la silhouette écroulée.

Il était surpris de sa présence.

Après son explosion plus tôt, on aurait pu s’attendre à ce qu’il disparaisse au moins quarante-huit heures pour se calmer, sinon plus. Paradoxalement, vue son caractère, Dick n’avait jamais été très doué en matière de conflits ou d’émotions trop violentes.

Ce qui était une réflexion d’une hypocrisie sans nom et parfaitement injuste de la part de Bruce.

Dick aurait bientôt trente ans, il avait mûri, lui ; il n’avait fait que s’améliorer et changer en bien.

Bruce s’obstinait à lui refuser l’expérience des dix dernières années. Mais soudain, il se sentait terriblement vieux.

Presque malgré lui, il posa les doigts contre la paume offerte.

Dans son sommeil, Dick lâcha un petit soupir. Bruce regretta soudain l’absence de lumière, cette occasion perdue de le détailler sans artifices, de juger sa fatigue.

De le regarder, tout simplement.

Un nouveau soupir et Dick referma les doigts sur ceux de Bruce, la poigne étonnamment ferme.

« Tu devrais aller au lit.

— Loooong couloir, marmonna Dick d’un ton plaintif et sans bouger.

— Tu es ridicule.

— C’est toi qu’es ridicule. »

Il y avait encore un peu de ressentiment dans sa voix alors Bruce passa le pouce sur sa main, une excuse silencieuse, insuffisante.

Mais s’il y avait une chose qui n’avait pas changé chez Dick, c’était sa capacité à transformer les gestes maladroits de Bruce en longs discours éloquents, ou du moins à les accepter comme tels.

« Contrairement à ce que tu penses, je suis préparé pour ma… retraite. J’y suis préparé depuis ce qu’il s’est passé avec Bane. »

Dick poussa un long grognement, puis se redressa avec une raideur inhabituelle qui trahissait sa fatigue. Et une tranquillité auprès de Bruce qui, si elle ne lui était pas inconnue, avait disparu pendant si longtemps qu’il en eut la gorge serrée. Pendant des années, Dick ne s’était pas permis de lui montrer de faiblesse, autre chose que de la perfection ; même, surtout, lorsqu’ils se disputaient. Peut-être était-il enfin parfaitement sur de lui, de sa valeur, peut-être était-il enfin sûr de sa place dans la vie de Bruce.

Un mélange des deux, sûrement.

Malgré son changement de position, Dick garda la main dans la sienne.

« Bien sûr que tu as tout préparé. Ça m’inquiéterait beaucoup que tu ne l’aies pas fait. Mais être préparé, ça ne veut pas dire être prêt. Si tu étais prêt, tu obéirais à ta kiné au lieu de forcer les choses. »

Il se frotta les yeux.

« Parce que là, actuellement, tu es fragile – oui, je l’ai dit, tadam, je peux même te l’épeler si tu veux – et si tu te tues sous prétexte d’aller plus vite, je te ressuscite juste pour te re-tuer derrière. »

Bruce garda le silence.

« On a besoin de toi, ajouta Dick comme s’il parlait de la météo, alors ne fous pas tout en l’air à cause de ta tête de cochon. »

Bruce étrangla un rire. Il se sentait soudain plus calme que jamais.

« Toi, tu prétends me donner des leçons de patience ?

— Je suis patient, protesta Dick. Je suis la patience incarnée ! Surtout avec toi. »

Bruce dut en convenir.

« Damian dit que tu ne t’es pas trop rouillé.

— Quel compliment ! Je n’irais pas jusqu’à dire que c’était super facile, mais comparé à la fois d’avant, aucune comparaison. Déjà, Damian me connaît, je le connais, et son éducation laisse beaucoup moins à désirer… Même si j’ai le droit à de nombreux : “ Père ferait cela comme ceci ”, “ Ce n’est pas ce que Père aurait fait ”, “ Richard, tes méthodes laissent à désirer ”, “ Richard, cesse ces pirouettes ridicules ”, “ Richard, tu me fais honte ”…

— S’il fallait faire un concours de celui qui a le plus eu à souffrir de la comparaison, je gagnerais, dit Bruce d’un ton pince-sans-rire. “ Père, Richard m’aurait laissé faire ceci/cela ”, “ Père, l’entraînement de Richard me semble plus approprié ”, “ Père, j’ai demandé à Richard, il m’a dit de voir avec toi, cela signifie qu’il est d’accord ”, et l’inoubliable : “ Père, es-tu sûr de toi ? Nous devrions demander ce qu’en pense Nightwing ”, devant Freeze. »

Dick éclata de rire, un tel soleil dans l’expression que Bruce dut fermer les yeux.

« Je l’avais oubliée, celle-là !

 — À propos de Nightwing, Tim m’a dit que tu fais double emploi, murmura-t-il d’un ton qu’il espérait suffisamment réprobateur.

— Mais quelle bande de petits rapporteurs ! Tim devrait s’occuper de te donner des petits-enfants plutôt que de parler dans mon dos. »

Horrifié, Bruce émit un grognement. Dick lui lâcha la main, Bruce referma le poing. Il l’entendit bouger, puis le bord du matelas s’enfonça. Il se força à garder les yeux fermés. Dick ne le toucha pas mais lui vola un oreiller. Impossible d’ignorer sa présence, son corps allongé si près du sien.

« Ne mens pas, rétorqua Dick dans un bâillement. Je sais que tu rêves de gâter les futurs mômes de Tim. Il y a plein de petits Gothamites à adopter, ou peut-être même que Luthor ferait une fleur à son fils et son gendre préféré…

— Dick.

— Quoi ? Ce serait quand même plus respectable que si Jason se pointait un jour avec une engeance illégitime.

— Pourquoi vous êtes-vous disputés ? »

Dick poussa un soupir étouffé dans l’oreiller.

« Tim devrait vraiment s’occuper de ses affaires, marmonna-t-il. C’est rien. Il fait sa mauvaise tête et j’ai pas été diplomate, rien de neuf. Ça lui passera. »

Bruce lâcha un nouveau grognement.

« Il n’est pas encore venu te voir ? demanda Dick.

— Ça t’étonne.

— Un peu. Je suis sûr qu’il a profité de l’absence de Cass pour passer pendant que tu dormais. »

Cette idée irrita Bruce, lui rappelant qu’il n’aurait probablement pas senti sa présence.

« Te prends pas la tête », murmura Dick dans un filet de voix rauque.

Il s’endormit dans le souffle suivant.

Bruce resta un instant indécis. Incertain.

« Tu vas attraper froid, dit-il tout bas.

— Mmh », rétorqua Dick.

Bruce passa les cinq minutes suivantes à l’inciter à passer sous les draps, frustré de son manque de force, maladroit ; ce n’était pas la première fois qu’il manipulait le corps, les membres de Dick (chaleur brûlante contre ses lèvres, ses bras soutenant des fesses musclées, la force irrésistible d’une paire de jambes autour de ses hanches), il y avait eu des blessures, des pertes de connaissance et des fièvres naturelles ou non, mais ce soir-là ses gestes lui parurent déplacés, importuns. La froideur ordinaire de l’aspect pratique lui échappait.

Il aurait pu, plutôt, pousser Dick hors du lit et le forcer à rejoindre sa chambre. Il ne le fit pas.

Mais s’il voulait se reposer cette nuit-là, il devrait manœuvrer avec efficacité, car Dick dormait comme il vivait : avec énergie. Bruce attendit un changement de position propice ; lorsque Dick lui tourna le dos, il se mit sur le côté, se rapprocha jusqu’à n’être qu’à quelques centimètres à peine, jusqu’à ce que son souffle fasse danser les petits cheveux sur sa nuque. L’effet fut immédiat : Dick s’immobilisa dans son sommeil, un instant il y eut une raideur instinctive dans ses membres, guerrier en veille, puis un petit soupir et son corps se relâcha complètement. Il se courba légèrement, comme pour imiter la position de Bruce, comme si ce dernier exerçait l’effet d’un aimant, puis plus rien.

Au repos, soldat.

Bruce resta là quelques instants à compter les battements de son cœur et chaque seconde entre ses inspirations, puis lorsque la position devint intenable, il céda et appuya doucement le bras sur la taille de Dick.

Ce dernier inspira profondément mais resta immobile.

Être préparé, cela ne signifiait pas être prêt, lui avait-il dit très justement.

Bruce se demanda ce qu’il lui dirait, en le voyant si prêt et si peu préparé.