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Le silence s’était imposé, lourd. Entre eux, le papier administratif formait une frontière infranchissable, un gouffre de non-dits, une hypocrisie de plus. Sans doute aucun ce geste de Bruce était une main tendue, un signe de bonne foi : l’acceptation officielle de la relation de Dick avec Barbara, là où son presque mariage avec Kory et sa passion pour Roy n’avaient reçu que du dédain et de la désapprobation. Comme si Dick en avait besoin, de cette acceptation, comme s’il la souhaitait.
Le plus dur était de ne pas songer : c’est une façon de me dire bon débarras.
Le plus dur était de savoir : il a peur de me perdre et me raccroche à lui par le moyen le moins compromettant possible.
Le plus dur était de ne pas céder : après tout, pourquoi pas, puisque c’est la seule façon de rester avec lui pour de bon ?
Dick prit le papier. Il le retourna, face contre table et le repoussa doucement vers Bruce dont le visage se figea tel un masque de pierre.
« Avant mes quinze ans, j’avais déjà un père, et après c’était bien trop tard. » Dick sourit à Bruce, un petit sourire plein d’affection mélancolique. « Nous sommes une famille, Alfred, toi et moi. Mais ne mélangeons pas les rôles, d’accord ? »
Le sujet fut clos, à jamais semblait-il.
Quelques années plus tard, le corps de Bruce lâcha.

¤

Après sept années de relations sexuelles, quatre ruptures et plus ou moins quatre années de vie commune, trois décès provisoires et une poignée de « je t’aime », Conner avait relativement accepté les drames inhérents au titre de petit ami officiel d’un membre du Batclan, le principal étant : peu importe que Tim en ait été l’initiateur, non, Batman ne lui pardonnerait jamais d’avoir seulement songé à toucher l’un de ses Robins (possessif redondant : « Robin », avait réalisé Conner, signifiait « propriété de Batman »).
Et puis il y avait des réalités plus difficiles à digérer. Notamment : « Ce qui concerne les Bats ne concerne que les Bats ».
À moins d’une dérogation spéciale. Et non, être le petit ami depuis sept ans – ou même six, si comme Tim on reniait la première année – ne comptait pas.
Le refus de Conner d’obéir à cette règle avait causé leur troisième rupture, la plus longue et la plus douloureuse, au point de causer des répercutions à la JLA : Batman et Superman s’étaient fait la tête pendant des semaines.
Nightwing avait dû intervenir. Conner lui vouait une reconnaissance éternelle née de ce matin béni où il avait trouvé Tim sur le pas de sa porte (et non pas Robin sur le rebord de sa fenêtre, ce qui n’aurait fait qu’empirer les choses).
Tim avait promis de faire des efforts, Conner d’être plus compréhensif. Aussi, lorsqu’un message anxieux sur son répondeur lui signala : « Je reste à Gotham pour un temps indéterminé. Je t’appelle dès que possible. », il ne se précipita pas immédiatement sur place. Il prit une grande, profonde, salutaire inspiration puis partit à la recherche de Clark qui surveillait l’explosion imminente d’un volcan quelque part en Amérique du Sud.
Superman respectait l’interdiction d’intervenir à Gotham, ça ne voulait pas dire qu’il n’avait pas toujours une oreille qui y traînait.

¤

Caché dans l’ombre, tout en haut d’un immeuble ancien, Nightwing surveillait Gotham, sa silhouette confondue avec celle d’une vieille gargouille fendillée. Il entendit des pas derrière lui, presque silencieux, qui auraient pu l’être complètement si leur propriétaire n’avait pas choisi de prévenir de son arrivée.
Jason se glissa à ses côtés, avec aisance, comme si ç’avait toujours été sa place, comme si c’était toujours sa place.
« Eu ton message.
— Gentil à toi de t’être déplacé mais y’a rien de nouveau. »
Jason ne répondit pas.
« Il va clamser ? » demanda-t-il enfin.
Dick pinça les lèvres.
« Non.
— Aaaah, c’est pas à toi que je dois poser ce genre de questions, t’es pas objectif. Qu’est-ce que tu fous là tout seul ? Où est la joyeuse bande ?
— Robin n’est pas à Gotham, Red Robin et Batgirl se sont occupés de la première partie de la nuit.
— Et te voilà à patrouiller tout seul comme une bonne petite chauve-souris. »
Jason s’étira
« Un coup de main ? » demanda-t-il d’un ton neutre.
Dick lui jeta un regard incrédule. Jason sourit d’un air faussement innocent.
« Je promets de me tenir tranquille, frangin. »
Un instant de silence, puis Dick hocha la tête.
« Tu me poses le moindre problème…
— Ouais, ouais, je sais, tu me jettes dans le fleuve sans ceinture utilitaire. On y va ? »

¤

Clark attendit l’aube avant de contacter Nightwing. Ce dernier aurait fini son tour de garde et serait sur le chemin du retour, sinon déjà rentré. Il avait apaisé les inquiétudes de Conner mais pas encore les siennes. Un appel depuis la Tour de la JLA réglerait ce détail : Nightwing lui dirait même à demi-mot de quoi il retournait, quelle crise les Bats avaient décidé de régler par eux-mêmes. Clark pouvait toujours compter sur lui.
« Ça ne te regarde pas, Superman. »
Ou pas.
Comme s’il s’était rendu compte de la froideur de ses paroles, Nightwing prit une petite inspiration, presque inaudible, puis d’un ton fatigué, développa :
« Écoute, je te promets qu’il n’y n’aura pas de conséquences sur le reste du monde. Accorde-nous un peu de temps, tu auras les détails bien assez tôt. Je te laisse, j’arrive au manoir. »
Il coupa la communication sans attendre de réponse. Clark contempla un instant l’écran noir. Il n’avait pas l’habitude que Nightwing soit aussi distant avec lui, aussi sec. Il avait toujours su voir au-delà de Gotham, toujours su voir les répercussions négatives d’une complète autarcie et la nécessité des alliances entre justiciers.
C’était peut-être pour cette raison que, sans compter la fois où Dick en avait fait partie en tant que Batman, il avait déjà refusé deux fois une place officielle à la JLA… Nightwing servait très souvent de trait d’union entre les différents groupes, appartenir à la Justice League aurait compromis sa neutralité et son rôle auprès des Titans. Pourtant sa présence aurait fait tellement de bien à leur tendance générale à se prendre trop au sérieux…et Clark s’incluait dans cette critique.
Les rares fois où Nightwing s’était retranché derrière son masque de chauve-souris, il protégeait Batman. Bruce. Il devenait alors pire qu’une chatte défendant ses petits. Et ce n’était jamais très bon signe.
Inquiet, Clark réfléchit un instant à la conduite à suivre, puis un élément de la conversation lui revint. Nightwing l’avait tout de suite et délibérément appelé Superman.
Ce qu’il se passait dans le Batclan ne regardait pas Superman.
Peut-être s’agissait-il effectivement d’un simple problème interne. Ou peut-être que cela concernait les personnes plutôt que leur masque.
Ce qui ne le rassurait pas vraiment. Que serait-il arrivé et à qui ? Il eut une pensée pour Alfred qui n’était vraiment plus tout jeune et dont la vie n’avait rien eu de reposant.
Il prit sa décision. Il attendrait quarante-huit heures. Puis, si toujours sans nouvelles, Clark Kent appellerait Dick Grayson et peut-être aurait-il cette fois une réponse à sa question.

¤

Jason n’aurait pas su dire pourquoi il s’était laissé convaincre de rentrer au manoir. Une fois de retour et Dick disparu dans les couloirs, il s’était allongé sur son ancien lit, dans sa vieille chambre, telle qu’il l’avait quittée la toute première fois avant de mourir. Bruce avait toujours eu cette tendance un peu musée, entre les costumes sous verre et la chambre de Dick, ce mausolée dédié à la mémoire du premier Robin, comme si ce dernier était mort plutôt que parti en claquant la porte… Plus jeune, Jason s’était souvent glissé dans cette pièce figée dans le temps, partagé entre la jalousie et le désir de lui ressembler, entre l’envie de le dépasser et de s’en faire accepter.
Et c’était sa chambre à lui, désormais, la tombe où Alfred faisait le ménage comme si quelqu’un y vivait encore.
Ce bon vieil Alfred, fidèle au poste, qui n’avait même pas daigné prendre l’air surpris ou désapprobateur de le voir à côté de Dick. Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis sa résurrection, mais Jason resterait toujours la brebis galeuse, dans sa tête comme dans celle des autres, alors l’acceptation inconditionnelle d’Alfred le mettait presque mal à l’aise.
« Maître Jason. Cela faisait longtemps. »
Maître Jason !
Jason étrangla un rire, puis renonça à dormir. Il sortit dans le couloir, le longea et passa devant la porte de la chambre de Bruce, entrouverte. Il hésita, y jeta un coup d’œil. On n’apercevait qu’une bosse sous les draps du lit, entourée de diverses machines médicales qui lui donnèrent un instant mal à au cœur.
Quelqu’un avait rapproché un fauteuil ; Jason voyait deux jambes dépasser par-dessus un accoudoir. Dick, sans aucun doute, qui jouait encore au bon fils, se ferait probablement engueuler au réveil de Bruce et tendrait le bâton pour se faire battre.
Jason secoua mentalement la tête. Pour quelqu’un qui avait renvoyé Batman dans ses vingt-deux, l’aîné restait gravement accro à son approbation !
Une ombre se détacha soudain du fond de la pièce – Jason se raidit avant de reconnaître Cassandra. Même sans son costume, elle avait vraiment le don de se fondre dans son environnement. Ils se dévisagèrent en chiens de faïence, puis Jason leva deux doigts pour la saluer. Elle hocha la tête en réponse avant de se mettre à la tête du lit, droite et raide comme une vigie. Dick n’avait pas bougé, probablement endormi.
Renonçant à entrer, Jason descendit le grand escalier et se dirigea vers la cuisine. Si rien n’avait changé, ils prenaient toujours le petit-déjeuner dedans, une habitude qu’il avait lui-même instaurée lorsqu’il vivait au manoir. La grande table sombre de la salle à manger lui avait semblé ridicule, trop impersonnelle. Comment Dick avait jamais pu supporter la raideur traditionnelle des repas au manoir, il ne le saurait jamais.
À la table de la cuisine, dans un jean et un sweat-shirt à capuche rouge, l’air encore à moitié endormi, Tim était affalé sur une chaise.
« Pas encore à l’école ? » lança Jason avec un large sourire moqueur.
Tim se redressa tout de suite, se passa une main dans les cheveux et poussa un long grognement plaintif.
« Qu’est-ce que tu fiches là ? grommela-t-il.
— Je viens m’assurer que vous allez pas me piquer ma part de l’héritage. »
Si les regards et les couteaux à beurre pouvaient tuer, Jason serait de retour à son point de départ. Ou de fin, selon.
« Techniquement, j’ai été adopté le premier, c’est moi l’aîné, tu crois que j’aurai Wayne Enterprises ? » continua-t-il sans se troubler.
Tim sembla hésiter un instant à lui envoyer son mug à la figure, se restreignant au prix d’un très grand effort.
« Cet argument ne convaincra jamais Damian.
— Qui est où, d’ailleurs ? Je l’aurais cru collé aux basques de Dick.
— Au Tibet. Stage sur le self-control. »
Jason ricana ouvertement avant de s’interrompre net lorsque Tim ajouta :
« Il ne sait pas encore. Dick voulait aller le chercher, mais il s’est endormi et Alfred n’a pas voulu le réveiller. Il vient de partir avec le batplane. »
Jason laissa passer un temps de silence, vola une tartine à son cadet sans récolter plus qu’un regard mauvais, puis leva les yeux vers le plafond.
« Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ? » demanda-t-il presque à voix basse.
Tim ferma les yeux.

¤

« Je ne comprends pas », dit Damian, les lèvres pincées dans un effort considérable pour garder son calme. « Qu’est-ce que cela signifie, “ son corps a cédé ” ? »
Pennyworth, quoique parfaitement maître de lui-même, ne pouvait dissimuler l’intense fatigue de son expression, la profondeur de ses rides, un signe d’inquiétude plus que de vieillesse.
« Cela signifie, maître Damian, que votre père a quarante-deux ans, et qu’il a passé ce dernier quart de siècle à faire subir les pires outrages à un organisme dont il a trop souvent oublié la mortalité. Son corps s’est mis en hibernation. À défaut de mot plus approprié, il est dans le coma. »
Damian maîtrisa un spasme de justesse.
« Il va se réveiller », dit-il, un ordre, une affirmation, car il ne pouvait se résoudre à poser la question.
Pennyworth hocha la tête avec raideur.
« Il va se réveiller. Toutefois, cela peut prendre du temps, et nous ne savons pas dans quel état ni combien de temps sera nécessaire avant qu’il ne retrouve une bonne santé.
— Où est Richard ? demanda Damian.
— Maître Richard a dû rester à Gotham afin d’assurer certaines des responsabilités de votre père. »
Damian s’enroula dans un manteau de dignité, une poigne de fer sur ses émotions. Il les reconnut : de l’inquiétude, de l’impuissance, qui menaçaient de s’embraser en un sentiment de colère. Abandonnant Pennyworth pour quelques instants, il parcourut les couloirs de pierre du monastère. Colin était là où il l’avait laissé, assis en lotus, les yeux fermés, le dos droit. Damian l’observa un instant. Apprendre à méditer, trouver un point d’ancrage à sa sérénité s’étaient révélés au premier abord une tâche quasi impossible pour son ami. Cette dernière année, Colin avait vu renaître les phobies qu’il avait enfouies au plus profond de lui, qu’il avait cru vaincues. Cela avait coïncidé avec la première blessure sérieuse qu’avait subie Abuse, la première fois qu’il avait cru réellement mourir.
« Abuse me protégeait moi aussi, lui avait dit Colin une fois où sa peur du noir lui avait déclenché une énième insomnie. Maintenant qu’il a été vaincu, je ne me sens plus en sécurité. »
Si Damian était venu ici pour reconnaître ses peurs (en réalité, accepter ses émotions et ce qu’elles signifiaient) et ainsi maîtriser les élans de colère qui si souvent le mettaient dans l’embarras, Colin, lui, avait besoin de cesser de craindre des phobies qu’il connaissait trop bien.
« Colin. »
Ce dernier réagit tout de suite, entrouvrant lentement les paupières. Une amélioration : quelques jours plus tôt encore, il bondissait dès qu’on le sortait de sa méditation.
« Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-il immédiatement.
Damian pinça les lèvres.

¤

Lorsque Dick avait montré les signes du réveil, Cassandra s’était à nouveau dissimulée dans l’ombre. Ce n’était pas qu’elle ne voulait pas lui parler, c’était juste qu’elle ne savait pas quoi lui dire. C’était de Nightwing, dont elle avait l’habitude. Dick et elle n’avaient jamais beaucoup discuté, finalement.
Cassandra était sur une piste en Amérique du Sud lorsque Barbara l’avait prévenue, puis il y avait eu un message de Tim peu de temps après. Elle était arrivée pour apprendre que Bruce ne mourrait pas et pour accompagner Red Robin en patrouille. Les seules paroles que Dick et elle avaient échangées concernaient leur ordre de mission.
Sans doute l’écouterait-il si elle souhaitait lui confier ses inquiétudes mais elle ne savait comment les partager, et encore moins comment lui proposer de partager les siennes. Elle n’aurait su dire s’il s’était rendu compte de sa présence lorsqu’il était venu s’installer dans le fauteuil près de Bruce. L’un dans l’autre, il n’avait pas eu l’attitude de quelqu’un qui souhaitait qu’on le dérange. Lorsqu’il avait fermé les paupières, elle avait fait un léger bruit par politesse, pour qu’il ne baisse pas la garde en un lieu occupé à son insu. Il n’avait eu aucune réaction, une preuve de confiance qui l’avait touchée.
Elle avait gardé son sommeil, et celui de Bruce.
Tout aussi difficile que ce soit.
Elle n’arrivait presque pas à le reconnaître, allongé là, pâle, le souffle faible et les bras fragiles. Bruce était invincible. Bruce était fort, irréductible. Bruce était… Elle s’attendait à ce qu’il se redresse d’un instant à l’autre, qu’il leur demande d’un froncement de sourcils ce qu’ils faisaient tous là avec leur mine d’enterrement et exige le rapport de la nuit dernière.
Il se relèverait.