Actions

Work Header

Archipel

Chapter Text

Dick se coula dans l’ombre et défit son masque respiratoire. Il avait été à deux doigts de se faire avoir ; le Joker savait qu’il était encore là, qu’il ne s’en irait pas, bien sûr. C’était la première fois que Dick était aussi près de l’attraper, une preuve que le Joker se lassait du jeu, une preuve qu’il ne tarderait plus à prendre Gotham entière pour cible plutôt que les Robins. Ce n’était pas que Dick se sentait incapable de la défendre, mais il y aurait forcément des victimes, des victimes innocentes. Il n’était pas question qu’ils en arrivent là.

Il avait suivi la piste que le Joker lui avait tracée, ostensiblement, tout en menant son enquête parallèle de façon plus discrète. D’indices en immeubles sur le point d’exploser, il avait fini par établir une sorte de plan que semblait suivre le Joker, comme une blague à rallonge qu’il se raconterait tout seul.

« Tu joues son jeu, lui avait dit Bruce un soir, mécontent sans vouloir le montrer. Je croyais que tu avais décidé de ne pas le faire.

— Jusqu’à un certain point seulement ; tant qu’il suit son plan, il n’est un véritable danger que pour moi. Mais je crois que j’ai compris où il veut en venir… »

Dick jeta un coup d’œil aux immeubles délabrés derrière lui. En marge de Gotham, ce quartier avait souffert du tremblement de terre des années plus tôt et du manque de promoteurs enclins à le réhabiliter. Certains bâtiments avaient commencé à être reconstruits, mais les chantiers s’étaient interrompus et n’avaient toujours pas repris. Il y avait des poutres à nu, rouillées, des cordes qui pendaient des bouts d’échafaudage. Il n’était pas facile de savoir ce qui s’écroulerait ou non sous son poids.

Le Joker ne tarderait plus à mettre son piège en action. Dick profiterait de la distraction pour fouiller les alentours et le prendre par surprise.

Cela ne tarda pas.

Il y eut un hurlement puis un bruit de fenêtre cassée au cinquième et dernier étage de l’un des immeubles, puis une chaise en tomba avant de s’arrêter brutalement, retenue par une corde. Une petite fille y était attachée, la tête penchée en avant. Elle sanglotait bruyamment, appelait à l’aide d’une voix chevrotante.

Dick détailla les longs cheveux bruns, la robe rose pâle, les chaussures vernies. Il régla la vision des lentilles de son masque et se focalisa sur elle. De beaucoup plus près, le subterfuge était évident et confirmait sa théorie.

Le Joker s’était tout d’abord attaqué à un magasin de vêtements pour enfants. Puis il avait fait sauter un entrepôt de mannequins, mis à sac un studio d’enregistrement et saccagé un théâtre le jour d’une première.

La petite fille était une poupée géante, tout à fait réaliste, mais au visage blanc et froid, au regard fixe. L’immeuble exploserait dès l’instant où il mettrait le pied à l’intérieur ou tenterait d’y grimper, ou quelque chose du genre.

Le Joker ne devait pas être loin. Dick comptait sur le fait qu’il ne s’attendait pas à ce qu’il refuse d’aider sa poupée. Il réajusta son masque et s’apprêtait à descendre lorsqu’un message d’Oracle s’afficha devant ses yeux, une ombre fondit sur le mannequin attaché, un filet en jaillit et un rire caquetant résonna contre les murs croulants.

Jason est à Gotham, lut Dick au moment où il reconnut la veste et le masque rouge pris dans le filet.

« Ho ho ho ! cria la voix du Joker. J’ai pêché un oiseau ! »

Le filet se mit à remonter vers le haut de l’immeuble ; il devait y avoir une machine. Dick jura et balança son grappin en face ; le temps de se faufiler sur le toit, il entendit :

« Oh non, celui-là est déjà mort ! » Dick sentit son cœur s’arrêter. Puis il eut un autre rire : « Pourtant il bouge encore ! », suivi de la voix de Jason qui menaçait le Joker. Ce dernier semblait trouver ça hilarant.

« C’est dangereux de vivre, petit oiseau ! Personne ne t’a dit qu’on en meurt ? Et certains plusieurs fois ! »

Dick passa enfin le rebord du toit. Le Joker brandissait une machette au-dessus de Jason qui était toujours empêtré dans son filet, relié à une machine que le Joker avait dû piloter. Cinq minutes de plus et Dick l’aurait eu, mais non, il avait fallu que Jason débarque maintenant ! Comment se faisait-il qu’Oracle ne s’en était pas rendu compte ? Comment Jason avait-il su qu’ils étaient là ? Dick eut juste le temps de balancer un premier batarang dans la figure du Joker avant qu’il abatte la machette sur Jason, puis un second pour séparer la machine du filet.

Il rejoignit vivement Jason et l’aida à découper les liens.

« Qu’est-ce que tu fous là ? gronda Dick entre ses dents.

— Je t’emmerde, répondit Jason en se dégageant.

— Et de deux ! » s’exclama le Joker allongé par terre.

Il se redressa. Il avait le front en sang, ce qui ne semblait pas le déranger outre mesure. Il agitait sa machette d’un air ravi.

« Plus on est de fous plus on rit ! J’ai une main, j’ai cinq doigts, en voici deux, en voici trois... ? » chantonna-t-il en regardant autour de lui, comme s’il s’attendait à voir arriver quelqu’un d’autre.

Manquerait plus que Tim ou Damian débarque, songea Dick. Il s’apprêtait à sauter sur le Joker lorsque Jason le bouscula et bondit en avant.

« Hood, non !

— Ouiiiiiiii ! » siffla le Joker.

Il y eut un bruit d’explosion, Dick sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il eut à peine le temps de voir Jason tomber qu’il atterrit durement à l’étage du dessous dans un nuage de poussière et de débris. Sonné, le souffle coupé, il se força à bouger immédiatement.

« Hood ? appela-t-il.

— Occupé !

— Hi hi hi ! »

Dick tourna la tête et tenta de reprendre ses esprits ; à genoux au bord de l’immeuble, Jason retenait la lame de la machette avec les deux mains. Le Joker y était appuyé de tout son poids, même si les gants de Jason étaient renforcés, elle devait lui rentrer dans les paumes. Il avait perdu son casque. Dick se demanda pourquoi il n’avait pas encore dégagé le Joker, puis il vit que Jason avait une jambe complètement ensanglanté.

« À l’eau l’oiseau ! » beugla soudain le Joker.

Il va le faire tomber.

Dick appuya sur le bouton de sa ceinture qui projetait le double-filin, se jeta en avant et attrapa Jason par la taille au moment où le grappin s’enroula autour d’une des poutrelles nues du coin opposé. Dick avait espéré que son élan combiné au réenroulage du double-filin les mettrait tous les deux à bonne distance du Joker, qui savait s’il n’y avait pas d’autres bombes cachées, que l’immeuble entier ne menaçait pas de s’écrouler d’un instant à l’autre ?

Il avait mal calculé, le choc manqua les entraîner tous les deux dans le vide ; Dick resserra les bras autour de Jason et faillit le lâcher quand même. Ils se rattrapèrent au rebord et se hissèrent, Jason jurant comme un charretier et Dick surveillant le Joker du coin de l’œil. Il avait pivoté sur lui-même et courait dans leur direction ; il brandit la machette et fit mine de la rabattre sur Jason qui prit le risque de lâcher le rebord pour se décaler. Il y eut un tremblement, des gravats s’effondrèrent sous les doigts de Jason et le Joker abaissa son arme. Dick se projeta sur le côté et le poussa, puis rattrapa Jason par le bras et le hissa vers le côté plus stable.

Le Joker tomba : « Oh, oh ! »

Il rebondit sur l’extrémité d’une plate-forme inférieure ; il y avait un échafaudage un peu plus bas, un bruit ignoble souligna l’instant où il s’empala sur une poutrelle.

Jason inspira bruyamment, tendit la main en criant : « Non ! ».

Un instant Dick crut qu’il allait se jeter dans le vide, mais il se ramassa sur les genoux. Lorsque Dick posa la main sur son épaule, il tremblait.

Un coup d’œil par-dessus le rebord lui assura que le Joker était bien embroché sur sa poutrelle. Il s’était presque attendu à ce qu’il n’y ait rien, qu’il ait disparu ou qu’un mannequin de paille l’ait remplacé, mais dans le costume familier, c’était bien un corps humain qui se vidait de son sang.

Dick se sentait étrangement déboussolé.

« C’était moi qui devais le tuer, souffla Jason.

—    Jason…

—    C’était à moi de le tuer ! »

Il repoussa brutalement Dick, se redressa et fit mine de le frapper.

« C’était à moi de le tuer ! »

Dick jura, se défendit, mais cela ne dura pas longtemps, au lieu de lui assener son coup de poing, Jason lui agrippa les bras.

« C’était à moi de le tuer, Dick… »

Il le prit par la taille, ses épaules furent secouées d’un sanglot violent. D’abord interdit, Dick se laissa glisser à genoux avec lui, l’enlaça et, une boule dans la gorge, contacta Oracle.

« O., besoin de back-up urgent.

—    Je t’envoie Batwoman, qu’est-ce qui se passe ? Jason ?

—    Le Joker est mort. »

Et Jason craque, n’ajouta-t-il pas.

Barbara étouffa un cri dans son oreille.

« Mort mort ?

—    Empalé sur une poutrelle. »

Elle ne demanda pas comment c’était arrivé, ne demanda pas s’il était sûr, ils n’en seraient certain qu’une fois que les tests auraient établis qu’il s’agissait bien de leur Joker, même si Dick n’en avait que peu de doutes. Ils avaient connu bien plus bizarre qu’un échange incompréhensible de corps.

Jason ne tremblait plus mais ne l’avait pas relâché, Dick passa prudemment une main rassurante dans ses cheveux. Leur relation n’avait jamais été aussi tendre que celle qu’il avait avec Tim, aussi physique que celle qu’il avait avec Damian, il ne savait pas ce que Jason accepterait de lui ou non.

Il n’eut pas de réaction.

« Ça va ? » demanda-t-il bêtement.

Ce fut Oracle qui répondit. Un instant, pris par le choc de voir Jason s’écrouler, il avait oublié que Barbara avait-elle aussi eu un compte à rendre avec le Joker. Ils avaient tous eu un compte à rendre avec lui.

« J’ai du mal à y croire. Je ne sais pas… je ne sais pas ce que je ressens. »

Du soulagement, et en même temps de l’incrédulité. De l’espoir, et en même temps un sentiment de déséquilibre.

Dick et Jason restèrent un long moment immobiles, jusqu’à l’arrivée silencieuse de Batwoman. Ils échangèrent peu de mots, Jason resta catatonique.

« Je reste avec le corps en attendant de quoi le transporter, dit Batwoman tout bas. Oracle s’organise.

— Tu le ramènes à la batcave ? »

Elle hocha la tête, puis indiqua Jason :

« Ça va aller ? »

Dick grimaça. Jason avait beau ne plus réagir, il avait la jambe en lambeaux. Il ne pourrait redescendre de l’immeuble. Dick appela le mini-batplane qui était constamment caché au fond du fleuve. Lorsqu’il s’arrêta en lévitation sur le rebord de l’immeuble, il aida Jason à monter, programma le retour à la batcave et s’écroula à côté de son cadet.

L’adrénaline retombait ; il avait mal partout. Il ferma les yeux. Sur ses paupières était imprimée l’image du Joker, les bras et les jambes pendants.

Lorsqu’ils arrivèrent à la batcave, Jason avait recommencé à trembler.

Alfred et Bruce les attendaient en bas de la rampe. Dick les contempla en silence.

« Oracle nous a prévenus », dit Bruce.

Son visage était un masque sombre.

« Batwoman va ramener le corps, signala Dick sans bouger.

— Maître Richard, pouvez-vous descendre ? » demanda Alfred.

Dick le regarda un instant sans comprendre.

« Dick. »

Il tourna la tête vers Bruce.

« Descends, dit-il fermement, la main tendue.

— Oh. Oui. Jason est blessé. »

Dick se força à se lever. Il avait l’impression étrange que ses jambes ne le portaient pas vraiment, pourtant il était debout. Il fixa la main de Bruce du regard. Lorsqu’il y posa la sienne, Bruce referma les doigts et Dick eut enfin l’impression de sentir le sol sous ses pieds.

 

¤

 

Dick s’était écroulé dès qu’il avait posé la tête sur l’oreiller. Bruce tira les draps sur lui puis fit demi-tour et roula jusqu’à la chambre de Jason. Alfred terminait de lui bander la cuisse.

« Il a déjà eu plus de points de suture que ça, lui dit-il. N’est-ce pas, Maître Jason ? »

Jason avait tourné la tête vers Bruce. Il avait le regard dans le vague.

« Le Joker est mort, Bruce.

— Je sais. »

Bruce se rapprocha. Jason lui saisit le poignet avec une fermeté surprenante.

« Ce n’est pas moi qui l’ai tué.

— Je sais, Jason. »

Jason lâcha un petit rire hystérique.

« C’est Dick ! C’est Dick qui l’a tué ! Tu y crois ? Dick ! »

Son rire s’amplifia, se transforma en sanglots secs, douloureux, qui lui déchiraient la poitrine.

« Du calme, Jason. Respire. Ça va aller. »

Jason, soudain, s’agrippa à lui comme à une bouée de sauvetage, le front contre son épaule, aspirant à grandes goulées. Avec hésitation, Bruce posa la main sur ses cheveux. Il y eut quelques secondes, un instant de grâce, puis Jason se laissa brusquement retomber sur le matelas et lui tourna le dos.

Bruce lui toucha l’épaule.

« Repose-toi », dit-il.

Il avait envie de rester là, de regarder Jason respirer, s’endormir peut-être, de veiller sur lui comme si ce n’était pas dix ans trop tard. Mais le communicateur intégré à la chaise roulante signala l’arrivée de Batwoman et il y avait des choses à faire.

Bruce ne croirait à la mort du Joker qu’une fois des centaines d’analyses effectuées sur son cadavre, et si c’était la seule façon dont il pouvait s’assurer de la sécurité de ses Robins, alors il irait là où il serait utile.

 

¤

 

Cassandra était dans la batcave lorsqu’il arriva. Assise sur une chaise près de la table d’opérations, ramassée sur elle-même, le menton sur les genoux, elle tourna la tête vers Bruce.

« Kate est repartie, dit-elle. Je surveille qu’il ne s’enfuie pas. »

Bruce monta la rampe. Cela lui demandait de moins en moins d’efforts. Cassandra se déplia gracieusement et fit mine d’abaisser la table à son niveau mais il l’interrompit.

« Non, je vais me mettre debout. »

Elle lui jeta un regard perçant mais obéit en silence. Elle ne le lâcha pas des yeux tandis qu’il bloquait son fauteuil, bandait les muscles et poussait sur les bras, concentré sur son équilibre.

Le plus dur n’était pas de se mettre debout, ni le premier, le deuxième pas. Le plus dur était de faire confiance à ses jambes.

Cassandra se détendit presque imperceptiblement lorsque Bruce traversa le petit espace qui le séparait de la table sans encombre. Il mit la main sur son épaule, la pressa ; elle appuya brièvement le front contre sa tempe. Alors seulement Bruce accorda-t-il son attention au cadavre devant lui.

Kate et/ou Cassandra avaient défait la chemise verte désormais imbibée de sang et nettoyé le corps caché dessous. La peau était violacée, flasque, les membres déjà figés. La blessure béante. Elles n’avaient pas touché au maquillage recouvrant le visage et Bruce se découvrait tout aussi réticent à le faire. Cassandra lui passa une paire de gants stériles.

« Tu as commencé l’analyse ? » demanda Bruce.

Elle secoua la tête.

« J’ai pensé que tu voudrais t’en occuper personnellement. J’ai juste fait les prélèvements urgents. »

Bruce la remercia du regard.

« Bien, dit-il. Allons-y. »