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Acta est Fabula

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Prologue

Dès ma première enfance, une flèche de la douleur s'est plantée dans mon coeur. Tant qu'elle y reste, je suis ironique – si on l'arrache, je meurs.
Sören Kierkegaard

« Tant de paille...et si peu de grain. Ne crois-tu pas qu'il y a bien trop d'humains quand si peu sont vraiment utiles ? »

Posté devant la superbe glace murale de son cabinet personnel, le docteur Marcus sourit à son reflet, fier de la conclusion de son interminable discours. Baissant les yeux, son regard se porta sur la réflexion du jeune enfant assis derrière lui dont la frêle silhouette ne laissait rien présager de son immense génie.
Voir sans être vu, un détail primordial selon Marcus qui avait fait organiser les lieux selon cette maxime.
L'enfant, les mains posées sur ses genoux, fixait un point imaginaire devant lui. Raide, placide, parfaite statue de marbre. Aucune émotion ne se lisait sur son visage fin.
La perfection même, cette créature, ou du moins, une approche satisfaisante du parfait dans le réel.

Après un moment de silence, Marcus fit brusquement volte-face, espérant surprendre l'enfant. Contre toute attente, il n'y parvint pas. Pas une once de surprise ne vint corrompre ses traits gracieux. Il tourna calmement la tête vers le docteur et plongea ses grands iris clairs dans les siens. Aucune défiance, aucune question dans ces deux orbites vides de vie.

« Il n'est pas humain. Il est bien plus... il est l'incarnation du génie de mes travaux. » pensa Marcus, un sourire mauvais s'étirant sur ses lèvres fines.

Il s'approcha doucement de sa créature et passa sa main dans ses cheveux blonds.

« Tu me fais penser au rêve du IIIe Reich, T-013. La perfection aryenne ressemble tant à celle désirée par Spencer... Pas que ce soit quelque chose de surprenant, entre nous. »

Le docteur s'accroupit alors, et dessina un sourire factice sur son visage sec.

« Tu n'as pas connu ce rêve » siffla-t-il, mielleux, « Mais, ironiquement, tu en es la consécration. »

Il marqua une pause, incapable de quitter l'enfant des yeux.

« Dis merci. »

L'enfant dévisagea l'homme, légèrement surpris, mais ne dit rien. Il était comme gelé sur place et ses yeux n'étaient que pâle froideur. On eut dit que Marcus n'existait pas. Il ne bougea ni n'exécuta son ordre. Cette placide insolence n'eut pas l'air de gêner l'homme au sourire mauvais. Au contraire, il s'en délectait.

« Amusant comme tu as l'air docile. » nota-t-il à mi-voix, « Alors que la réalité est tout autre »

La main de l'adulte se crispa dans les cheveux de la jeune créature au visage dépourvu de toute trace de vie. Puis, le docteur se releva, lâchant brusquement T-013 qui ne fit aucun mouvement de protestation.
L'ombre de l'adulte se mouvait à mesure de ses déplacements lents. Il tergiversait tout en tournant autour de la chaise à la manière d'un inquisiteur particulièrement agité. Le soleil était couché depuis longtemps, et la lueur des bougies, le battement angoissant de la pluie contre les vitres, le crépitement du feu dans l'âtre associés aux paroles de Marcus auraient rendu fou n'importe quel humain. Pas cet enfant.

« Dis merci. » répéta Marcus, se penchant vers son cadet.

Enfin, une réaction. T-013 leva ses yeux brillants, agités par une étrange incompréhension mêlée à une peur terriblement juvénile. Trop pour ce qui n'était pas censé être humain.
Marcus passa inconsciemment sa langue sur ses lèvres, se réjouissant du contrôle qu'il possédait sur sa créature.
Un humain doit être éduqué. Une créature doit être soumise et obéissante. Et le maitre a le devoir de la faire obéir.
Toujours debout, Marcus prit le visage de l'enfant entre ses mains, enfonçant ses doigts dans ses joues blanchâtres.

« Tu ne comprends pas ? Tu vis parce que je le veux. » annonça-t-il d'une voix glaciale.

Il marqua une brève pause pendant laquelle il ne se passa rien. Le vent lui même sembla cesser.

« Ton existence n'est pas un droit inaliénable » siffla-t-il alors, pensant chaque mot, «Alors, dis merci.»

Un sourire épouvantable s'étira sur les lèvres de Marcus. Il observait l'enfant avec intérêt, tandis que celui ci essayait vainement de détourner la tête, de lutter contre un ennemi inexorablement plus puissant: l'Humanité.

Marcus tremblait littéralement d'excitation, enivré par le pouvoir que son odieuse personne exerçait sur cette divine machine.
Il briserait son âme, morceau par morceau. Il réduirait à néant le peu d'humain en lui, faisant de T-013 l'idéal d'Umbrella. Le surhomme dont ils rêvaient. Une créature dépourvue d'émotions futiles, de passions imbéciles, de toute trace de faiblesse.
Il leur serait entièrement soumis et surtout, reconnaissant. Reconnaissant de l'avoir conduit sur ce chemin irrésistible: le pouvoir et au tournant, la perfection.

« Dis moi...merci. » dit le scientifique, les yeux fiévreux, la respiration saccadée.

Alors, une perle brillante s'échappa et coula lentement le long de la joue blafarde de T-013. Elle trace un petit chemin étincelant à la lueur des bougies, comme une cicatrice sur ce visage pâle de frayeur et d'angoisse. Elle continue sa route, minuscule bolide, semble se hâter alors qu'elle termine sa course et finit écrasée sur sa main. Ne reste d'elle qu'une singulière trace humide, vestige d'une humanité vouée à disparaître.
Un geste. La cicatrice est asséchée. La joue exsangue a retrouvée son apparence impeccable.
L'événement n'avait pas duré deux secondes, pourtant, il avait entièrement bouleversé la situation.
Marcus avait ouvert d'immenses yeux. Pas d'indignation, pas de colère, pas de fureur, pas de rage, pas de menace. Seul l'étonnement pur et simple du scientifique. Tel un jeune enfant face un environnement inconnu, le docteur ne parvenait à s'extasier ou à s'offusquer.

« Serait-ce une... émotion ? » siffla-t-il enfin.

Il avait lâché le visage de l'enfant et reprenait sa ronde. Comme une araignée qui eût capturé un moucheron, il semblait tisser une véritable toile autour de son cadet dont le teint pâlissait de secondes en secondes.

« Serais-tu triste ? » souffla l'homme, visiblement surpris.

Une fois de plus, un sourire mauvais défigura son visage telle une vilaine cicatrice. Sa proie ne pipa mot. Elle daigna cependant lever les yeux, ayant repris son habituel air impassible. Ces derniers étaient les seuls vestiges de son chagrin éclairs. Légèrement rouges, vagues et distants, on y lisait une triste peur.
Le docteur Marcus ne sembla pas s'impatienter, habitué au silence de sa créature. Ses gestes saccadés et la brusque violence de ses mots trahissaient cependant un agacement certain.
Les iris brillants de l'enfant se portèrent sur le scientifique. Ce fut comme un coup, une véritable agression. Le docteur parut seulement découvrir que T-013 possédait un regard, tout comme il avait aperçu sa première larme.
Cependant, cette révélation ne sembla pas l'intéresser. Son visage arborait à présent une expression subjuguée, presque choquée, comme si l'enfant venait de commettre une faute incompréhensible. Ce dernier n'avait pas changé d'expression et, apparemment inconscient de son erreur, persistait à fixer son ainé.

Marcus se stoppa net, le regard fixe, la mine grave. Ses lèvres bougeaient rapidement, il parlait à lui-même, sans qu'aucun son fut perceptible.
T013 contemplait le curieux spectacle qu'offrait Marcus avec un air faussement absent. Il essayait de sauver les apparences, de paraitre aussi stoïque qu'ordinaire, mais un observateur attentif aurait remarqué comme ses petites mains étaient crispées sur ses genoux. Marcus se retourna lentement vers l'enfant, les yeux luisants dangereusement. Il s'approcha de lui à pas de loup, un sourire crispé aux lèvres. L'instinct de l'enfant lui soufflait de fuir, de ne pas rester à portée de ce démon en blouse blanche qui prétendait être un homme. Cependant, il ne le pouvait pas.

Il n'avait pas été dressé pour cela. Son corps n'obéissait pas.

Marcus tendit la main à la créature. Il parla, un tressaillement étrange dans sa voix que l'enfant ne parvenait pas à analyser:

« Viens avec moi, petite fleur. Viens, nous allons rendre visite à un grand monsieur que tu connais... »