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Horribles kinks

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Dieu vous garde

 

 

"Dieu vous garde, mon père."

"A bientôt mon père."

Matthew hochait la tête à chacun de ses paroissiens alors qu'ils sortaient dans la ruelle sombre. Ils n'étaient pas beaucoup à faire le déplacement pour chaque messe, et Matthew les connaissait tous. Ou du moins les connaissait suffisamment pour savoir que lui, petit prêtre, d'une petite église, dans une petite rue d'une grande ville, faisait une différence. Une petite différence, peut-être, dans la vie d'une dizaine de personnes à peine, moins quand il pleuvait, mais quand même.

Il referma la lourde porte de bois dans le dos de cette dame qui ne parlait qu'espagnol et se retourna dans le silence de sa chapelle. Ses pas résonnaient alors qu'il revenait vers l'autel, rangeait machinalement quelques choses ici et là. Le léger bruit dans son dos le fit frissonner, comme quelqu'un qui passe la main dans des rideaux, mais Matthew ne se retourna pas, il savait qui c'était, et il ne savait pas vraiment s'il avait envie de le voir. Ou plutôt si, il savait qu'il ne voulait pas le voir.

Il n'aurait pas pu décrire le visage de Shamsiel si on le lui avait demandé. Cependant, il pourrait le reconnaître au milieu d'une foule, il en était sûr, même si pour l'instant il ne le voyait que seul à seul. En pensant à lui, il ne pouvait dire simplement la couleur de sa peau, de ses yeux ou de ses cheveux. Il finit par se retourner avec un soupir, les yeux au sol. Comme il s'en était douté, il était là, à quelques pas derrière lui. Matthew mit quelques secondes à relever les yeux vers son visage. Il était en costume bleu nuit, aujourd'hui, avec une cravate fine et une pochette rouge sombre, et à côté, un petit autocollant comme ceux que l'on pouvait trouver dans les réunions d'anciens élèves ou autre rassemblement, où était imprimé "hello, my name is :" et où il avait écrit à l'encre rouge son nom en majuscules.

Matthew sourit légèrement. Il se demandait qui il pouvait voir d'autre qui aurait besoin de ça pour se souvenir de son prénom.  A vrai dire, il était presque convaincu que lui seul pouvait le voir. Parce que ce type qui s'était un jour installé dans sa chapelle était un vrai ange déchu, comme il prétendait, ou parce que Matthew avait vraiment et totalement perdu la tête, il n'en était pas vraiment sûr, mais en tout cas, Sham' n'était pas comme les autres. Déjà, il pouvait apparaître derrière lui, quand il était sûr d'être seul dans une pièce, dans un froissement d'ailes ou de tissu, et il lui avait montré un jour une paire d'aile gris cendré qui semblaient être derrière une brume de chaleur, et qui avait disparu l'instant d'après. Non, vraiment, soit le jeune prêtre était fou, soit il avait affaire à un vrai déchu, purement et simplement.

"Toujours pas marre de supporter ces traîne-savates?"

Comme toujours, l'autre homme s'était approché pour lui parler, un peu trop pour le bien-être de Matthew. Il sentait son souffle sur sa joue et dans son cou, alors que le regard de l'ange glissait sur son visage, et l'obligeait à de nouveau baisser les yeux.

"Ce sont des gens très bien… ils sont peut-être pas très riches mais c'est pas des traîne-savates, ils essayent de s'en sortir."

Il avait marmonné dans sa barbe, comme souvent, en se retournant pour échapper au regard perçant de Shamsiel. Il le sentait, l'entendait le suivre alors qu'il partait d'un pas trop rapide attraper un balai dans le placard. L'apparition ne semblait pas s'offusquer de sa fuite et continuait de parler à son dos.

"C'est ça, en même temps à part gagner au loto je vois pas ce qui les sortirait de leur merde. Et puis toi ça t'arrange, mine de rien, qu'est-ce que tu ferais sans tes pauvres brebis égarées pour te sentir au-dessus de la masse?"

Matthew s'était raidi en passant son balai, mais ne répondit rien. Il avait tort, de toute façon, il ne connaissait rien à sa vocation, à son rapport avec le Tout-puissant, et avec ses paroissiens. Il les aimait tous et priait chaque jour pour qu'ils s'en sortent, comme tout bon prêtre. Enfin, presque chaque jour en tout cas. Même s'il se doutait que si l'un d'entre eux réussissait à sortir de la galère, Matthew ne le reverrait plus et ce serait quelques pièces en moins pour la quête.

Il secoua rapidement la tête pour se sortir cette idée de l'esprit. Ce n'était pas une question d'argent. Ils avaient besoin de lui, de Dieu, et c'était ce qui importait, voilà. Il reprit son balayage plus vigoureusement en continuant de tourner le dos à l'autre homme. Peut-être que s'il l'ignorait assez longtemps, il disparaîtrait. Mais le supposé ange ne l'entendait pas de cette oreille, il se glissa silencieusement derrière lui pour passer les mains autour de sa taille et poser le menton sur son épaule. A nouveau Matthew était figé, son cœur battait trop fort, trop vite, il voulait qu'il s'en aille, qu'il le laisse tranquille, ou qu'il reste à tout jamais contre lui, il ne savait pas vraiment.

"Matti Matti… faut pas te sentir coupable, c'est humain comme réaction tu sais. C'est pas que tu VEUX vraiment qu'ils restent dans leur merde, c'est juste que sans eux t'as plus de boulot, c'est compréhensible après tout. C'est pas comme si des gens qui avaient suffisamment d'argent de poche pour s'acheter une glace quand il fait chaud allaient venir prier ici. Alors bon, c'est peut-être pas vraiment sympa, au fond, mais ça se comprend. Chacun sa place."

Il caressait son ventre, comme on rassure un enfant malade, et Matthew secouait la tête. Il avait tort, évidemment qu'il avait tort, mais à bien y réfléchir, il ne croyait pas vraiment que ses paroissiens arrêtent de venir un jour. A part peut-être cette jeune fille qui venait avec sa grand-mère et qui serait bien contente de faire autre chose de ses dimanches matins une fois… une fois qu'elle n'aurait plus à le faire. Mais les autres? Ceux qui avaient un métier gagnaient à peine de quoi vivre, ils ne pouvaient pas partir d'ici. C'était triste, mais l'idée même qu'ils s'en aillent n'était qu'une vague hypothèse, une série de "et si" à laquelle personne ne croyait vraiment.

Matthew ravala la boule qui s'était formée dans sa gorge. Il ne les maintenait pas dans leur pauvreté, c'était faux, tout était faux, il les aidait. Il secoua la tête une nouvelle fois, sans vraiment tenter de se sortir de l'étreinte de Shamsiel.

"Non, c'est pas vrai. Si… s'ils s'en sortaient… je prie tous les jours pour qu'ils aient une meilleure vie que celle-là. Ils… pour l'instant, ils ont besoin de moi."

La voix de l'ange était douce, rassurante, comme sa main qui le caressait toujours.

"Oui, ils ont besoin de toi, pour l'instant. Mais si tu n'étais pas là Matti, si tu ne leur fournissais pas ton épaule compatissante, ils se seraient battu, plus qu'aujourd'hui. Ils viennent ici, ils donnent trois sous et un bouton de culotte à la quête et ils se sentent bien. Parce que tu es là, et que tu continueras à être là, même s'ils te voient comme une ancre qui les retient au fond."
"C'est pas vrai…"

Sa voix était faible, comme celle d'un enfant. Et si c'était vrai? Et si c'était sa faute?

"Tu le sais, au fond de toi. Tu as plus besoin d'eux qu'ils ont besoin de toi Matti. C'est toi qui doit les sortir de là."

"C'est pas vrai."

Un peu plus fort cette fois ci. Non, non, c'était faux, tout était faux.

"Je peux t'aider moi, moi je ne partirai jamais…"

L'étreinte s'était faite plus tendre, il murmurait doucement à son oreille, comme à celle d'un amant, et Matthew ne s'était pas rendu compte que son balai était tombé par terre. Il avait tort, il mentait, c'est ce que font les démons, pas vrai? Pas vrai??

"Je ne t'abandonnerai jamais, Matti."

 

 

XxX

 

Consuelo tenta de pousser la lourde porte de bois de Notre-Dame des Anges. Elle était encore ouverte, par chance. Elle se morigénait en espagnol d'avoir oublié son sac sous le banc ce matin. Elle allait arriver en retard à son travail.

"Padre?"

Trois petits pas dans l'église silencieuse. Le père Matthew était hors de vue, mais elle avait aperçu son sac, sous le banc usé où elle s'asseyait toutes les semaines. Ce qu'elle ne vit pas, c'était les mains qui se refermèrent sur son cou comme des griffes de prédateur. La pression était forte, et Consuelo avait été prise par surprise. Elle sentait le souffle lui manquer alors qu'elle griffait les fortes mains sur sa gorge, un cri silencieux au bord des lèvres. Sa vue s'obscurcissait déjà, et tout ce qu'elle pu voir avant de s'évanouir, c'était un petit autocollant bleu et blanc qui voletait vers le sol, où était imprimé "Hello, my name is :" et où un nom était écrit en majuscules à l'encre rouge.

Matti.